Dante et Goethe : dialogues

Chapter 24

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Dans le combat selon Goethe, les anges dispersent les démons en répandant sur eux des roses célestes; la grâce écarte avec douceur la malfaisance. Ils remontent vers le ciel, emportant l'âme de Faust. Les démons rentrent dans la gueule d'enfer. Méphistophélès abandonné ne prend pas la chose au tragique. Il se raille lui-même; il se traite de maître sot. Quoi! des jouvenceaux, des innocents, des simples, lui ont joué un si bon tour, à lui le vieux renard rusé et madré! Mais aussi qu'avait-il affaire de s'embarquer dans une telle aventure! il n'a que ce qu'il mérite, après tout! Le poëte n'en dit pas plus pour congédier Méphistophélès. La punition est légère, comme vous voyez. L'enfer et le diable disparaissent de la tragédie de Goethe, comme ils ont disparu de l'imagination et de la conscience modernes.

MARCEL.

À la bonne heure, et voici qui me réconcilierait presque avec ce terrible second _Faust_! Il me plaît que votre Méphistophélès se _dégermanise_ ainsi, et qu'il s'en retourne de belle humeur en enfer, comme le ferait un diable de Voltaire.

DIOTIME.

_O buono Apollo_! O bon Apollon! s'écrie l'Allighieri au début de sa troisième Cantique; et il demande au dieu des poëtes de l'assister en ce dernier labeur, _all' ultimo lavoro_, afin que, en ses chants, il se rende digne du laurier divin. Goethe, lorsqu'il eut mis la dernière main à l'épilogue de sa tragédie, à ce paradis où il chante, lui aussi, sur un mode sacré, le triomphe de l'amour divin, rendait grâces au ciel. Il avait touché le but, il considérait sa carrière comme remplie. «Peu importe, disait-il, que désormais mes heures soient longues ou brèves; peu importe que je les occupe d'une ou d'autre façon; ma tâche est achevée.» Nos deux poëtes avaient tous deux conscience, et bien justement, d'une oeuvre suprême accomplie «par la volonté des dieux.»

MARCEL.

Pardon si j'interromps toujours et fort mal à propos; mais d'où vient que Dante qualifie ses personnages les plus graves de l'épithète vulgaire de _bon_? Le _bon_ Apollon, le _bon_ Virgile, le _bon_ Auguste?

DIOTIME.

Il emploie le mot bon au sens italien où il est l'équivalent de puissant, de vaillant.

Le paradis de Goethe, très-différent par son étendue et par son aspect de celui de Dante, est cependant tout à fait semblable, non-seulement parce qu'il appartient également à la symbolique catholique, mais surtout par sa conception idéale et par le caractère musical, symphonique, comme on l'a dit, de la représentation des joies célestes. Dans les régions mystiques où nous transporte l'épilogue de _Faust_, nous entendons les chants de l'extase. La sainteté, la pureté, la beauté, la joie ineffable, y rendent de plus parfaites harmonies à mesure qu'on s'élève dans la lumière. C'est un véritable _crescendo d'amour_, comme Balbo l'a dit de la seconde Cantique. Au-dessus des saints anachorètes, au-dessus des intelligences séraphiques, qui rappellent la hiérarchie des saints contemplatifs du ciel de Saturne dans la _Comédie_, l'idéal de tout amour, la Vierge mère, plane sur les nuages éthérés. À ses pieds les douces pécheresses de l'Évangile et de la légende, _Magna Peccatrix_, _Mulier Samaritana_, _Maria Egyptiaca_, l'implorent pour celle qui fut coupable seulement d'avoir trop aimé. La _Mater Gloriosa_ sourit à Marguerite qui s'avance. Pas plus que Béatrice, et c'est encore là un trait de génie commun à nos deux poëtes, Marguerite ne saurait jouir de la béatitude si elle ne la partageait avec celui qu'elle a aimé. Dans un autre langage que la noble Florentine, mais dans un sentiment tout semblable, elle demande que le soin de guider l'âme de son amant lui soit confié. Sa prière est exaucée. Elle s'élève, en attirant à sa suite l'âme de Faust, vers les régions suprêmes, où l'on aime, où l'on connaît davantage la sagesse éternelle.

Al cerchio che più ama, r che più sape.

Ils entrent ensemble au ciel de la pure lumière, dans l'allégresse amoureuse de la vérité.

Al ciel ch'è pura luce; Luce intellettual piena d'amore, Amor di vero ben pien' di letizia.

L'amour de la créature pour son Dieu et l'amour de Dieu, _il primo amante_, pour sa créature se rencontrent. Le salut de l'homme est accompli. Et de même que l'Allighieri déclare ce qu'il a vu au-dessus de toute parole humaine,

Il mio veder lu maggio Che il parlar nostro...

... e vidi cose che ridire Nè sa, nè può qual di lassù discende.

ainsi le choeur mystique par qui se termine le poëme de _Faust_, exalte l'_inexprimable_, l'_indescriptible_ béatitude du royaume céleste, et le mystère insondable qui relie à la vérité permanente de la vie divine les apparences fugitives de notre vie mortelle.

Tout ce qui passe N'est que symbole; L'impénétrable Ici s'accomplit: L'indescriptible Ici se manifeste; L'Éternel féminin Nous attire en haut.

Alles vergængliche Ist nur ein Gleichniss; Das Unzugængliche Hier wird's Ereigniss: Das Unbeschreibliche. Hier ist es gethan; Das Ewig-Weibliche Zicht uns hinan!

Diotime cessa de parler. Mais après quelques instants, voyant que tout le monde se taisait, et ne voulant pas laisser ses jeunes amis sous l'impression trop grave de ses dernières réflexions, elle se tourna gaiement vers Élie.--Eh bien, lui dit-elle, voici que le bon Dieu a gagné son pari contre le diable! Que vous en semble? N'ai-je pas aussi gagné le mien? Confesserez-vous pas à la fin que j'avais raison, et que l'on peut bien aimer ensemble Dante et Goethe, sans avoir pour cela l'esprit mal fait, bizarre et fantasque?

ÉLIE.

Je rentre, comme Méphistophélès, dans ma poussière. Mais pourtant, vous ne me ferez pas dire que je regrette de vous avoir porté un défi, car ce défi nous a valu à tous des heures que nous n'oublierons plus.

VIVIANE.

Et bien des motifs de vous admirer davantage.

DIOTIME.

Si j'avais le droit de parler comme Faust, je vous dirais, Viviane, l'admiration n'est rien, l'amour est tout.

VIVIANE.

Admiration, respect, amour et quelque chose encore par delà à quoi je ne trouve pas de nom, qu'est-ce que nous ne vous donnons pas, Diotime, et du plus profond de nos coeurs!

ÉLIE.

Combien vous seriez bonne si, avant de quitter nos deux poëtes, vous rappeliez en quelques mots, afin de nous les graver mieux dans la mémoire, les principaux traits par qui vous nous les avez montrés semblables!

DIOTIME.

Je vais essayer.--Nous avons reconnu d'abord, ce me semble, que _la Divine Comédie_ et _Faust_ sont deux oeuvres profondément religieuses. Dans chacun de ces poëmes, qui ont été pour Dante comme pour Goethe l'oeuvre de toute la vie, l'un et l'autre ils ont voulu enseigner aux hommes la vérité divine dont chaque science humaine est un rayon, la doctrine du salut. Sous le voile du symbole et dans une action légendaire, ils ont intéressé l'esprit humain au mystère de sa propre destinée, temporelle et éternelle. Ils se sont faits apôtres et confesseurs d'une foi religieuse, morale et politique, où nous avons admiré l'expression la plus haute du problème de la vie en Dieu. Tous deux, par l'union intime de la science et de la poésie, de la raison et de la foi, ils ont essayé de rétablir l'harmonie primitive de l'âme humaine dans ses rapports avec l'âme du monde; ils ont cherché, dans les régions de l'infini, la conciliation des discordances et des contradictions de l'existence finie. Tous deux enfin ils ont tenté d'édifier une république, une cité idéale, où régneraient ensemble la liberté et la loi, la nature et l'esprit; où la contemplation et l'action, la science et l'amour, se prêtant une force mutuelle, donneraient dès ici-bas à l'homme le pressentiment joyeux et l'image de la cité céleste. Dante et Goethe ont suivi une marche inverse en ceci, que le premier, partant de la vie active, s'élève peu à peu à la vie contemplative, tandis que le second, au contraire, s'arrachant à la contemplation, entre de plus en plus dans la vie d'action. Mais pour tous deux le terme suprême est cette cité céleste où la vie recommencera plus puissante, où l'homme, actif et contemplatif, renaîtra plus parfait, plus semblable à Dieu.

Nous sommes tombés d'accord aussi, n'est-il pas vrai? que Dante et Goethe sont restés, dans l'exécution d'un plan grandiose qui n'allait à rien de moins qu'à l'exposition d'une philosophie générale de l'univers et de la destinée humaine, singulièrement personnels, originaux, _subjectifs_, comme on dirait aujourd'hui; tirant, à la façon d'Homère et des prophètes bibliques, de la réalité la plus familière et de leur expérience propre, les motifs, les figures, les réflexions, toute la matière et tout le tissu de leur ouvrage; et cela de telle façon qu'ils ont fait tous deux une oeuvre incomparable, d'un genre impossible à classer, et qui demeure unique.

ÉLIE.

Lequel de ces deux poëtes vous semble avoir le plus approché d'Homère?

DIOTIME.

Ils possèdent tous deux, à un degré égal, la puissance homérique par excellence, la faculté de penser par image, de _voir_, en quelque sorte, ce qu'ils pensent: Dante, qui n'a connu Homère que de nom, est de sa filiation très-directe; il est son petit-fils par Virgile.

ÉLIE.

Et Goethe?

DIOTIME.

Peut-être y a-t-il pour Goethe alliance plutôt que filiation. Je me persuade que la légende germanique, si elle gardait sa force créatrice, pourrait bien, un jour à venir, dans quelque île du Rhin (_Nonnenwerth_ ou _Grafenwerth_, je suppose), célébrer les noces épiques de celui que l'Allemagne appelait l'Olympien, avec la fille de Léda, la blonde et divine Hélène!...

Mais reprenons notre parallèle. En regardant dans le miroir magique où Goethe et Dante ont reflété leur propre image, nous avons été étonnés de voir jusqu'à quel point cette image se trouvait être la reproduction héroïque et satirique tout à la fois du caractère et de la physionomie de leur race, de leur peuple et de leur siècle. Ce n'est pas tout. Jusque dans les détails, nous avons fait des rencontres surprenantes. Nous avons entendu de ces grands cris d'entrailles, de ces soupirs, de ces accents brisés et profonds, de ces mots d'une candeur sublime que l'art ne saurait feindre, où se révèlent, sans qu'il soit possible de s'y tromper, des âmes de même trempe et de même timbre.

Dans le langage qu'ils ont parlé avec tant d'amour, et en maîtres tous deux; dans cette italien de Florence, si personnel ensemble et si national, où Dante fondait tous les dialectes de l'Italie dont il rêvait et sentait instinctivement déjà l'unité future; dans ce haut allemand, de vraie souche populaire, auquel Goethe a su imprimer à la fois le sceau de son génie propre et la perfection classique, nous avons senti une puissance, une liberté de création égale, avec l'autorité suprême qui fixe à jamais la règle et la beauté.

Chose étrange, et qui les rapproche encore! Dante et Goethe, dans cette admirable formation d'une langue et d'une oeuvre nationales, ont suivi exactement même fortune. Il leur a fallu à tous deux s'arracher à l'habitude des idiomes étrangers. Avec tous ses contemporains, Dante, vous vous le rappelez, écrit d'abord en latin; il subit très-longtemps le charme de la poésie provençale et l'autorité établie de la langue française. Goethe, contrarié aussi dans l'essor de sa verve, empêché dans les provincialismes bourgeois d'un allemand corrompu, façonné avec sa génération au joug des littératures étrangères, subissant l'ascendant de nos grands écrivains du XVIe et du XVIIIe siècles, commence de rimer en français et en anglais; il ne revient pas sans quelque effort à la pente naturelle, à la saveur germanique de sa pensée et de sa parole.

Ainsi donc, pour tout résumer: caractère religieux, pensée philosophique, sentiment de l'idéal, largeur du plan, merveilleux du sujet tiré également de la légende chrétienne, savoir encyclopédique, spontanéité, beauté du langage, inspiration personnelle et populaire tout ensemble, la _Divine Comédie_ et _Faust_ offrent à nos admirations les mêmes grandeurs. Dans une métamorphose poétique d'une incroyable puissance, Dante élève les conceptions variées du polythéisme latin à l'unité d'un catholicisme grandiose. À son tour, plus hardi encore et doué d'une vertu poétique qui s'est nourrie du savoir accru de cinq siècles, Goethe accorde, en les transformant, dans la vaste harmonie du panthéisme moderne, les dieux de la Rome antique avec le Dieu supérieur, de la Rome chrétienne.

Sans m'arrêter aux ressemblances dans les détails, dans les images, dans les expressions même de nos deux poëtes (à cette rencontre singulière, par exemple, des noms de Béatrice et de Faust, qui tous deux signifient heureux), sans insister sur des inspirations très-semblables qu'ils puisent, l'un dans le sentiment pythagoricien, l'autre dans le sentiment spinosiste de la vie, j'ajoute que les vicissitudes subies et les influences exercées par le génie de Dante et de Goethe présentent des analogies non moins remarquables. Aucun poëte, je crois, n'a passé, comme ils l'ont fait, par des alternatives aussi contrastées d'éclat et d'oubli, de méconnaissance et d'adoration.

MARCEL.

Je croyais que Goethe n'avait jamais été ni contesté ni méconnu. Encore tout dernièrement, je lisais, dans un _Entretien_ de Lamartine, que la vie de Goethe avait été un règne.

DIOTIME.

Un règne fort traversé de rébellions, Marcel, et auquel certaines humiliations même ne furent point épargnées. À son retour d'Italie, Goethe nous dit que l'Allemagne l'avait oublié, «ne voulait plus entendre parler de lui:» il se plaint que la critique traite ses oeuvres «avec la dernière barbarie.» On tente, à force d'ironie et de dédain, de déconcerter à la fois son génie et sa bonté. On s'attaque, avec un acharnement presque sans exemple, à ses livres et à sa personne. Objet du haine à la fois pour les partis les plus contraires, pour les violents de toutes les opinions, piétistes ou jacobins, romantiques ou pédants; insupportable au faux goût et à la fausse morale, Goethe est calomnié dans son caractère, dans son talent, et jusque dans les plus nobles affections de son grand coeur. En le représentant comme un indifférent, un égoïste, un rimeur bourgeois, matérialiste et réaliste, on parvient à éloigner de lui la jeunesse et à obscurcir son nom. On annonce que, avant dix années, il sera rentré dans le néant. On exalte au-dessus de lui non-seulement Schiller, mais la tourbe des auteurs infimes; on le déclare frappé d'impuissance. Les éditeurs refusent d'imprimer ses manuscrits; ses envieux le harcèlent de telle sorte et ses amis le défendent si faiblement, qu'il se sent comme exilé, seul, absolument seul dans son pays, et qu'il est tout près de renoncer à l'art et à la poésie!

VIVIANE.

Mais cela ne paraît pas croyable.

DIOTIME.

Ce qui est presque incroyable aussi, c'est la diversité, l'opposition des jugements qui ont été portés sur _Faust_ comme sur la _Comédie_.

Ces deux oeuvres grandioses et profondes ayant eu besoin dès leur apparition de commentateurs et d'interprètes, elles sont devenues aussitôt le sujet de querelles passionnées. L'une comme l'autre elles attirent et repoussent, captivent et irritent les imaginations. Dante, nous l'avons vu, est déjà pour ses contemporains, et de plus en plus dans la suite des générations, tour à tour orthodoxe et hérétique, guelfe et gibelin, voué à l'anathème et à l'apothéose. En butte aux fureurs ou aux dédains des inquisitions ou des académies, traité d'impie par les uns, de barbare par les autres, Dante traverse de longues éclipses de gloire. Lui qui passionnera des esprits tels que Buonarroti, Galilée, lui qu'on a proclamé égal, supérieur à Virgile et à Homère, il sera rejeté dans l'ombre de Pétrarque, de Tasse, et, ce n'est pas assez, de Marini, de Métastase. Comme il a été, de son vivant, exilé par un aveugle esprit de faction, trois siècles après sa mort il sera banni de la compagnie et de la gloire des grands hommes. Au commencement de ce siècle, selon Alfieri qui avait appris de mémoire toute la _Comédie_, on n'aurait pas trouvé dans toute l'Italie trente personnes ayant lu Dante.--Goethe, de son vivant et encore à cette heure, pour les esprits étonnés, est tantôt le plus religieux des poëtes, et, dans les matières d'État, le plus républicain des utopistes, tantôt le plus endurci des païens, des athées; un «mauvais génie» (Lacordaire l'écrivait hier encore); un courtisan, un esprit rétrograde, timide et servile. Aujourd'hui cependant l'opinion semble s'établir définitivement selon la justice. Les éditeurs, les traducteurs, les commentateurs intelligents et aimants se multiplient en même temps pour Dante et pour Goethe. Tous deux ensemble ils s'emparent, sans violence et par la seule force des choses, de nos imaginations. Ils sont présents à l'esprit de quiconque est capable de sérieuses pensées. Pour tout Italien comme pour tout Allemand, la _Comédie_ et _Faust_ sont devenus le _Livre_ par excellence, une sorte de Bible à la fois familière et mystérieuse, d'où l'on tire pour toutes les occasions de la vie, pour toutes les dispositions de l'âme, des sentences, des axiomes et des similitudes. Bien plus, voici que presque à la même heure une réparation glorieuse se fait. Un moment distraite, trompée, ingrate, l'âme de la patrie allemande se retrouve, se reconnaît enfin, elle salue sa propre grandeur, elle sent sa puissante, son indestructible personnalité dans l'oeuvre et dans le nom de Wolfgang Goethe.

Et toi, noble Allighieri, maître, guide, «plus que père!» toi qui bénissais le pain amer de l'exilé, toi qui montais avec lui, en soutenant ses pas chancelants, le dur escalier d'autrui, toi qui recevais dans tes bras, pour l'emporter dans ton ciel, le martyr sanglant de la liberté, maintenant ramené sur les bords de ton beau fleuve Arno, au doux bercail d'où sont à jamais chassés les loups rapaces, que de repentirs à tes pieds, que de lauriers à ton front, et combien inséparables désormais dans l'âme italienne ta gloire et la gloire de la patrie!...

Les derniers accents de Diotime se perdirent dans le silence. La nuit était venue. Un grand recueillement descendait sur la campagne. Tout à coup l'on entendit résonner au loin de longues notes vibrantes et douces qui semblaient s'appeler et se répondre à travers l'espace. C'étaient deux cors de chasse qui se renvoyaient l'un à l'autre le refrain mélancolique aimé de la Bretagne:

Ma soeur, qu'ils étaient beaux ces jours De France! O mon pays, sois mes amours Toujours.

Ce fut le signal du départ. On avait oublié les heures rapides et la distance. La lune était déjà très-haut à l'horizon. Pendant qu'Élie et Marcel s'occupaient aux préparatifs du retour, Diotime et Viviane allaient et venaient sur la plage qui se rétrécissait à vue d'oeil, et se repliait dans les ombres du granit, au murmure montant des flots. Des nuées de goëlands, de pétrels et d'autres oiseaux aquatiques volaient vers la terre, cherchant pour les heures nocturnes leur abri dans les grottes de stalactites qui s'ouvrent aux flancs du rocher. Ramenée par la marée en vue des côtes, la flottille de pêche se rassemblait et courbait sa noire voiture sur la surface argentée de l'Océan.

Depuis quelques instants, Diotime suivait avec une attention inquiète le mouvement d'une barque qui gouvernait presque en droite ligne vers la langue de sable où elle se trouvait avec son amie.

--C'est l'heure des contrebandiers, dit Viviane, répondant ainsi à la question que se faisait tout bas Diotime.

L'embarcation avançait toujours. Bientôt on put distinguer qu'elle était montée par trois hommes. Un quatrième, de grande taille et qui paraissait armé, se tenait debout près du foc.

--Je ne me trompe pas, c'est la barque de Floury, s'écria Diotime.

--Que viendrait-elle faire ici, à cette heure? dit Viviane.

Sans répondre, Diotime se dirigeait vivement vers la pointe où le pilote allait atterrir. Je ne sais quel pressentiment hâtait son pas. Quelqu'un venait, en effet, à sa rencontre.

Avant que la barque eût touché terre, l'inconnu qu'on y voyait debout, à l'avant, et qui ne ramait point, s'élançait.

--Évodos!...

À ce nom qu'elle entendit avant d'avoir rien vu, Viviane, comme frappée d'immobilité, s'arrêta soudain. Le jeune homme vola vers elle. Il la reçut dans ses bras, tremblante et muette.

Après les premiers étonnements du revoir:

--Mais enfin, reprit Diotime, comment donc, quand on vous croit dans les mers d'Ionie, abordez vous au cap Plouha?

--C'est bien simple. Vous savez que je ne m'appartiens pas. Ceux qui me commandent m'envoient à Paris; m'y voici d'un trait. La personne à qui l'on m'adresse n'y est point encore; on ne l'attend que dans vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J'arrive à Portrieux; vous en êtes partie le matin. La barque du pilote va prendre la mer; je demande à Floury de se louer à moi pour la soirée; il y consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer tranquille refléter, comme un miroir d'acier, le doux visage de Phoebé qui lui sourit, je m'enchante. Je me persuade que vous vous laisserez charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous reviendrons ensemble, guidés par mon étoile... Le voyez-vous là-haut, mon beau _Sirius_, justement sur la pointe du cap Fréhel!... Il faut que vous donniez raison à ma joie, Diotime, vous qui êtes aussi l'astre propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein contentement sur votre océan breton!

À cette proposition inattendue, Viviane consentait d'un joyeux silence; mais Diotime avait des objections. Le vent était contraire...

ÉVODOS.

Le voici qui tombe. Et d'ailleurs, en venant, Floury qui se connaît à vos nuages y a vu qu'entre huit et neuf heures la brise soufflerait nord-ouest. En moins d'une heure et demie, il en donne sa parole, nous serons rentrés au port.

DIOTIME.

Mais la pointe de Saint-Quai?... les courants?

ÉVODOS.

Fiez-vous à moi. Nous autres Hellènes, ne sommes-nous pas toujours les compagnons d'Ulysse? Fiez-vous surtout à Floury. Lui et ses hommes, ils rameront, s'il le faut, vigoureusement.

Comme on en était là, Élie et Marcel venaient avertir que tout était prêt. Ce fut à leur tour de s'étonner. Les premières effusions passées, la compagnie convint de se partager: Élie et Marcel retourneraient par terre à Portrieux; le bateau du pilote y ramènerait Viviane et Diotime, à la garde d'Évodos.

L'entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la barque, pendant la traversée. Toute une année d'absence où tant de choses avaient agité, inquiété, passionné les esprits! Que de souvenirs, que d'espérances, que de projets à échanger entre deux jeunes coeurs épris d'un même amour et confiants tous deux dans une grande et maternelle amitié!

Quoi qu'en eût dit Floury, le vent du nord-ouest ne se levait pas. On _nageait_ avec lenteur. Peu à peu le bruissement monotone des flots et le magnétisme des clartés lunaires assoupirent Diotime. Elle fit de beaux rêves. Elle vit passer dans les nuées, les ombres heureuses de ceux qu'elle avait perdus; elle entendit au loin des chants de liberté. Elle vit s'élever, dans les vapeurs du crépuscule, un beau temple en marbre; et quand, aux premiers rayons du jour, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, elle aperçut au fond la statue d'ivoire et d'or de la divine Béatrice.