Dante et Goethe : dialogues

Chapter 21

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Si vous voulez, nous dirons auparavant deux mots de l'idée générale que nos deux poëtes se faisaient de la femme, de son caractère, de sa vocation, de sa puissance morale; vous comprendrez plus aisément l'analogie que je crois voir entre Marguerite et Béatrice.

MARCEL.

Je suis on ne peut plus curieux, sérieusement curieux, quoi que vous en puissiez croire, de connaître, à cet égard, vos idées.

DIOTIME.

Pour Goethe comme pour Dante, mon cher Marcel, la femme dans ce qu'on pourrait appeler sa double nature, doublement mystérieuse et sacrée, la femme vierge et mère est un être supérieur à l'homme.

MARCEL.

Mais pourquoi? Elle est visiblement inférieure en force physique; elle est inférieure en génie, car elle n'a jamais rien inventé; et quant à son être moral, il me semble que les récits bibliques ne laissent aucun doute sur son infériorité.

DIOTIME.

À mes yeux, il n'y a ni supériorité ni infériorité d'un sexe sur l'autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs, et chaque sexe a une supériorité qui lui est propre. Mais si je devais traiter à fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre; cela ne vous amuserait guère, et ce n'est pas ici le lieu. Nous n'avons besoin de savoir en ce moment qu'une seule chose: l'opinion de nos deux poëtes. C'est poétiquement que Dante et Goethe mettent la femme au-dessus de l'homme. Dante, tout pénétré de l'idéal catholique, tel qu'il s'est dégagé peu à peu des rudesses bibliques et des sévérités qui restent encore dans l'Évangile, a mis dans la prière de saint Bernard, au dernier chant du Paradis, toute la sublimité de son sentiment, tout son idéal de l'amour féminin. Béatrice, dans ses cantiques, semblablement à Marie, est toute beauté, toute grâce, toute miséricorde, toute compassion. Même au sein de la béatitude, elle se trouble à la vue des périls de Dante; elle est remplie d'angoisses pour son ami; pour «son ami qui n'est point l'ami de la fortune,»

L'amico mio e non della ventura.

dit-elle avec une subtilité charmante et toute féminine. Elle a une hâte, une impatience toute féminine aussi, de le voir délivré des ténèbres et des bêtes féroces. Elle presse Virgile de voler à son secours: au secours de son fidèle, de «celui qui l'aima tant et qui sortit pour elle de la foule du vulgaire.» Ses beaux yeux, «plus brillants que les étoiles,» se voilent de pleurs. Elle veut être consolée,

L'aiuta si ch' io ne sia consolata.

ÉLIE.

Est-ce que cette compassion, ces larmes, ce besoin de consolation dans le ciel, sont bien orthodoxes?

DIOTIME.

J'en doute; comme aussi du plaisir qui s'accroît dans les âmes bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,

Per allegrezza nuova che s'accrebbe, Quand' io parlai, all' allegrezze sue.

C'est le sentiment que nous verrons exprimé aussi dans le ciel de _Faust_ quand le _Père Séraphique_ et les jeunes anges s'exaltent dans la joie de voir arriver l'âme pardonnée du pécheur. En plusieurs rencontres déjà nous avons vu que nos poëtes, tout en traitant un sujet tiré de la légende chrétienne, en usaient librement avec l'orthodoxie, et qu'ils avaient, l'un et l'autre, de ces belles inconséquences sans lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion de Béatrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu'éprouve son royal ami, Charles Martel, à le revoir au ciel de Vénus, c'est la protestation éternelle du coeur humain qui repousse l'indifférence dogmatique des béatitudes du paradis, aussi bien que la justice implacable des châtiments de l'enfer.--Mais je reprends. Dante ne conçoit son propre salut, comme le salut de l'humanité, que par la médiation de cet amour miséricordieux, désintéressé, de cette grâce par excellence et véritablement divine qui réside au sein de la femme. C'est le rayon des yeux de Béatrice qui l'attire à sa suite dans la droite voie, tant qu'elle demeure ici-bas; c'est après qu'il l'a perdue qu'il se perd lui-même. C'est elle qui l'avertit, par des songes et des révélations, des dangers qui le menacent; c'est dans l'espoir de la retrouver, sur l'assurance que lui en donne Virgile, qu'il prend courage et s'avance au travers des flammes d'enfer. C'est par «l'occulte vertu qui d'elle émane,» qu'il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu au seuil de la béatitude, Dante reconnaît humblement «la grâce et la vertu, la puissance et la bonté, la magnificence de la femme aimée, qui l'a conduit de la servitude à la liberté, des choses mortelles aux choses divines, de la perdition au salut.»

Dal tuo podere e dalla tua bontate Riconosco la grazia e la virtute. Tu m'hai di servo tratto a libertate Per tutte quelle vie, per tutt' i modi Che di eio fare avean la potestate.

C'est le même idéal de la grâce féminine qui inspire à Goethe, au quatrième acte de _Faust_, les vers admirables où il décrit l'apparition céleste de Marguerite, ce mystérieux regard, cette forme pure qui s'élève dans l'éther et qui attire à elle «le meilleur de son âme.»

Wie Seelenschönheit steigert sich die holde Form. Lös't sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin, Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.

Et cette conception platonicienne de la beauté, de l'amour, Goethe la met à la fin de son poëme dans la bouche de la Reine du ciel:

Komm! hebe dich zu höhern Sphären! Wenn er dich ahnet, folgl er nach.

«Viens, élève-toi vers des sphères supérieures; s'il te pressent, il te suivra,» dit la _Mater Gloriosa_ à Marguerite déjà transfigurée.

MARCEL.

Béatrice est semblable par un de ses aspects à Marguerite, elle symbolise comme elle l'amour pur, je le veux bien; mais Béatrice est aussi, dans les cantiques, la sagesse. Elle n'a jamais failli, que je sache; elle expose à Dante les vraies doctrines; elle parle pour le moins aussi bien que saint Thomas. Elle ressemble à la _Dame Philosophie_, à la superbe stoïcienne qui consolait Boëce, beaucoup plus qu'à cette ignorante _Gretchen_ qui n'a jamais rien appris qu'un peu de catéchisme, qui se laisse abuser comme une pauvre villageoise qu'elle est, qui tue ou fait tuer, sans trop s'en douter, sa mère, son frère, son enfant, et qui perd à la fin de la tragédie le peu de bon sens, le peu d'esprit qu'elle avait au commencement.

DIOTIME.

À la fin de la première partie, Marcel; mais dans la seconde, où nous la verrons reparaître transfigurée, elle sera aussi puissante dans son humilité que l'altière Béatrice. Je ne veux pas nier cependant que votre remarque ne soit juste en une certaine manière. Marguerite, même dans la gloire céleste, reste toujours la candide et simple jeune fille qui a péché, qui a souffert. _Una Poenitentium_ est son nom. Elle n'est ni une stoïcienne ni une héroïne, la pauvre enfant, mais une douce chrétienne. Elle n'a jamais rien su, rien voulu ici-bas qu'aimer, aimer de ce profond amour du coeur où les sens n'ont qu'une part inconsciente; et c'est pourquoi elle est demeurée pure, innocente jusque dans le crime, et c'est pourquoi, lorsque l'âme de Faust est tout éblouie encore des splendeurs célestes, elle est appelée à l'initier aux clartés du jour nouveau.

Vergönne mir ihn zu belehren. Noch blendet ihn der neue Tag.

MARCEL.

Je vous avoue que je trouve cet idéal tout chrétien assez étrange et fort peu d'accord avec ce qu'il y avait de si païen dans le génie de Goethe.

DIOTIME.

Rassurez-vous, Marcel. L'idéal païen ne perdra pas ses droits dans le poëme germanique. Pour l'y introduire, Goethe va dédoubler son type de femme. De même qu'il a représenté la nature virile sous deux faces dans la figure de Faust et de Méphistophélès, ainsi il montrera son Éternel-Féminin, sous son double aspect antique et moderne, dans la personne d'Hélène et de Marguerite. La légende l'autorisait comme Dante à cette introduction de l'élément païen dans son action chrétienne.

Mais n'anticipons pas trop sur la marche du drame. Nous n'en sommes encore pour le moment qu'à l'apparition de l'image de Marguerite dans le miroir de la sorcière. L'amour qui s'allume à sa vue dans l'âme de Faust et qui va former le noeud de la tragédie, a été célébré chez nous par tous les arts; il a obtenu grâce en France pour la philosophie du poëme. Rappelons brièvement son caractère et son développement. Lorsque Faust est conduit par Méphistophélès dans le modeste réduit de la jeune fille absente, à la vue de cet asile où s'écoulent ignorés des jours d'innocence, dans ce «sanctuaire,» c'est l'expression que Goethe ne trouve pas trop haute, Faust est saisi de respect. La présence de Méphistophélès, dans un tel lieu, l'importune; il le congédie; resté seul, il ouvre son âme à l'ineffable suavité de cette atmosphère de paix. Il contemple le fauteuil vénérable de l'aïeule; d'une main tremblante, il soulève les rideaux du lit virginal; il frémit à la pensée qu'il pourrait vouloir séduire tant de candeur. À Méphistophélès survenu brusquement pour l'avertir que Marguerite est là qui va rentrer: «Partons, partons, dit-il en s'éloignant avec précipitation, jamais, non jamais je ne reviendrai!»

Dans la promenade au jardin, ménagée par Méphistophélès qui poursuit son plan de séduction, les paroles de Faust à Marguerite sont empreintes encore d'un respect profond. Il admire du meilleur de son coeur, comme le plus beau don de la nature, la simplicité de la jeune fille; l'amour qu'elle lui inspire, il le sent «inexprimable, divin, éternel.» La fin d'un tel amour, s'écrie-t-il exalté, ce serait le désespoir! Non; point de fin! point de fin!

Qu'en dites-vous, Élie? Est-ce bien là le sceptique, le libertin, le poëte indifférent que la critique française a découvert en Goethe, et qu'il n'est pas permis de comparer à Dante?

ÉLIE.

J'ai bien peur que vous n'arrangiez un peu tout cela à votre belle façon imaginative.

DIOTIME.

Aucunement, je vous jure. Et ce que j'essaye de vous rendre dans ma prose sans génie, il n'est besoin de vous le dire, n'approche ni de près ni de loin des élans passionnés de la poésie de Goethe.

Le monologue de Faust sur les cimes alpestres où il a fui le tentateur, est d'une poésie plus profonde encore que le monologue si célèbre du commencement. Arraché par un effort de sa volonté à l'entraînement des sens, l'âme de Faust a repris l'empire d'elle-même. Au souffle pur des hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle. Mais le démon ne le laisse pas longtemps à ses contemplations. Il accourt vers lui; il raille sa vie d'anachorète. Par des images licencieuses, il essaye de réveiller en lui les appétits charnels. Puis, voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la sérénité de Faust, il s'adresse à son coeur; il lui peint les tristesses de Marguerite, l'amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel abandon de celui qu'elle ne saurait plus oublier. Faust s'émeut. Ce coeur si fort ne saurait supporter la pensée des douleurs qu'il a causées. Il se défend encore contre Méphistophélès, mais sa défense faiblit. Il commande au tentateur de s'éloigner, mais sa voix tremble. Avec la pitié, la passion est rentrée dans son coeur. Toutes les péripéties, toutes les émotions de cette passion terrible qui entraînent l'innocence de Marguerite à la faute, au crime, à la plus épouvantable catastrophe, vous sont trop présentes pour que nous nous y arrêtions, malgré leur beauté. Je voudrais seulement vous rendre attentifs à l'idée morale qui en ressort.

MARCEL.

Mais il me semble que c'est une morale très-simple et que notre curé n'a que trop fréquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.

DIOTIME.

J'en doute. Relisez toute la suite de ces amours de Faust et de Marguerite: vous verrez avec quel art infini Goethe nous fait sentir (c'était la pensée fondamentale de sa morale à lui) combien dans l'âme humaine sont voisines et promptes à se confondre les sources du bien et du mal. C'est par le plus désintéressé des sentiments, par la compassion, que Faust est arraché à la sérénité de la vie contemplative. Tout à l'heure, entre les deux amants réunis, dans un entretien où Dieu lui-même est présent, entre la candeur de Marguerite qui veut savoir si son amant croit en Dieu et l'idéalisme de Faust qui lui fait la plus belle réponse qui soit jamais venue à des lèvres humaines, se glisse, à peine entendue d'abord, mais bientôt impérieuse, la voix de la sensualité. L'invincible désir de l'entière possession que le Créateur a mis au coeur de l'homme et de la femme, lorsqu'il a voulu faire naître d'eux la perpétuité de la famille humaine, est aussi pour eux la plus funeste occasion de chute. Une telle contradiction étonne notre esprit, mais c'est l'ordre, c'est la logique d'en haut. «Il n'y a rien contre Dieu, si ce n'est Dieu lui-même. _Nihil contra Deum nisi Deus ipse_.» C'est la parole que Goethe aimait à se redire en ses heures de doute; c'est l'idée de suprême conciliation qu'il nous rappelle jusque dans les chocs les plus violents de la tragédie.

MARCEL.

Ainsi Faust et Marguerite ne seraient ni tout à fait coupables ni tout à fait innocents?

DIOTIME.

Tout ce que Faust fait de mal, Goethe l'impute à l'influence extérieure, au souffle du démon. On ne l'a pas assez remarqué, c'est le philtre de la sorcière qui allume dans les veines de Faust le feu des désirs impurs; ce n'est pas Faust, c'est Méphistophélès qui place dans l'armoire de Marguerite la cassette de bijoux pour tenter sa vanité enfantine; c'est le démon qui prépare le breuvage mortel que, sur la foi de son amant, Marguerite, abusée comme il l'est lui-même, fait boire à sa vieille mère, croyant l'endormir. C'est Méphistophélès qui, sur sa guitare satanique, joue à l'heure du rendez-vous la sérénade, et provoque ainsi la colère de Valentin et le duel fatal. Sur le Brocken, au sabbat des sorcières, où Faust se laisse entraîner, Goethe ne néglige pas de nous faire connaître qu'à dessein Méphistophélès l'a laissé dans l'ignorance des suites du duel pour la pauvre Marguerite, accusée par la voix publique de la mort de sa mère, de son frère et de son enfant. Et lorsque Faust apprend tout à coup l'événement funeste, lorsqu'il voit dans les ténèbres de la nuit sabbatique glisser, pâle et sanglant, le fantôme de celle qu'il a perdue, quelle explosion terrible de désespoir! Quel soulèvement de tout son être contre lui-même! Quelle malédiction au misérable démon qui lui a tout caché et qui l'étourdit dans l'immonde orgie!

ÉLIE.

Voudriez-vous m'expliquer cet intermède du sabbat qui vient interrompre l'action au moment le plus pathétique, quand Marguerite, poursuivie jusqu'au pied des autels par les voix de sa conscience, par l'angoisse de la maternité qui s'éveille dans son sein et par les accents funèbres du _Dies iræ_, tombe évanouie?

DIOTIME.

Le sabbat des sorcières, mon cher Élie, à cette place et dans ce moment, c'est la parodie sanglante de l'action de Faust, c'est l'ironie plantée en plein coeur de l'action pour nous rappeler la misère de la condition humaine. C'est le vulgaire, mais profond axiome «du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas,» mis en scène avec la hardiesse du génie et cette forte conscience du philosophe qui ne craint pas d'offenser par le rire la grandeur de la morale. C'était le sentiment de l'Église catholique lorsqu'elle permettait la caricature dans les détails décoratifs de ses cathédrales, quand elle y souffrait ces fêtes burlesques où l'on célébrait l'âne et le fou. C'était le sentiment des inventeurs de la parodie, de ces Grecs si pleins de goût et de mesure, qui, dans leurs représentations théâtrales, exigeaient, après la trilogie du destin tragique, la comédie, la satire des héros et des dieux.

La nuit du premier mai ou de la _Walpurgis_, qui figure fréquemment aux procès de sorcellerie, et qui protège de ses ombres le sabbat des sorcières, cet espèce de mardi gras de l'enfer, parodie dans le poëme de Goethe la fête du printemps, la Pâque angélique, et ce religieux enthousiasme qu'inspire au coeur de l'homme le renouvellement, la floraison de la vie au sein de la nature. Suivant une superstition populaire de l'Allemagne, qui remonte, selon toute apparence, à la conversion des Saxons par le glaive de Charlemagne et à la persécution des divinités païennes, forcées de fuir aux déserts, le rendez-vous général des démons a lieu sur les hauteurs du Brocken dans les montagnes du Harz. Emporté par les tourbillons du vent qui siffle et hurle sur les cimes désolées, en proie au vertige des brutales convoitises, tout le peuple de Béelzébulh se presse et se pousse vers les hauteurs infernales. La vieille Baubo, montée sur sa truie, ouvre la marche.

MARCEL.

Qui est cette Baubo?

DIOTIME.

C'est la Baubo mythologique, la nourrice de Démêter qui, par un geste obscène, surprit un jour à la grave déesse un rire malséant. À la suite de Baubo viennent grands et petits animaux, esprits mauvais, hiboux, crapauds, limaces, feux des marécages, manches à balai, fourches et boues immondes, toute l'engeance satanique.

Cela se presse et se pousse, glisse et clapote, Siffle et grouille, live et jacasse, Cela reluit, écume et pue et flambe. Un vrai train de sorcellerie!

Das drängt und stösst, das rutscht und klappert, Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! Das teuchtet, sprüht und stinkt und brennt! Ein wahres Hexenelement!

dit Méphistophélès avec un incroyable accent de réalité imitative. Et ces paroles sont tout l'abrégé du vertige sabbatique où le poëte a voulu nous montrer la contrepartie et comme l'envers, passez-moi l'expression, de l'exaltation séraphique.

Le fantôme de Marguerite, soudain entrevu, ramène Faust au sentiment de l'horrible réalité. Il éclate en fureurs. Il commande à Méphistophélès de le conduire vers l'infortunée jeune fille, de l'arracher au cachot, au supplice qui l'attend. Il s'élance sur les coursiers infernaux, il fend les airs; le voici dans la prison, il brise les chaînes de la pauvre Marguerite. Hélas! elle a perdu la raison. Elle chante comme Ophélie la chanson obscène; elle ne reconnaît plus son amant. Il se jette à ses pieds, il l'implore; le temps presse, l'aube du jour paraît, les noirs coursiers hennissent. Tout à coup Marguerite retrouve comme une lueur de souvenir. Elle reconnaît la voix de Faust.--Est-ce toi? s'écrie-t-elle. Et elle se jette dans ses bras, et toute sa misère a disparu, et elle se croit sauvée. Dans l'ivresse de son bonheur, elle s'oublie. Elle repose avec amour sur le sein de son amant, de celui qu'elle a aimé plus que la vie, plus que l'honneur, mais non plus que Dieu. Soudain, comme il veut l'entraîner hors du cachot, elle aperçoit Mephistophélès qui paraît sur le seuil. Elle frémit, elle se détourne, elle s'arrache aux bras de Faust. Elle se jette en arrière; elle s'abandonne à la justice de Dieu.

Gericht Gottes, dir hab' ich mich übergeben!

Elle appelle à son secours le choeur des anges. Sa voix est entendue au ciel.

--Elle est jugée, dit froidement Méphistophélès.

--Elle est sauvée, disent les voix d'en haut.

--À moi! crie le démon, et il disparaît avec Faust.

--Henri! Henri! Sur ce cri de Marguerite, tout vibrant à la fois de désespoir et de je ne sais quelle indicible espérance, tombe le rideau du premier _Faust_.

Le démon, le principe du mal, semble vainqueur, mais ce n'est qu'en apparence et dans les faits. Il est vaincu dans la vérité idéale des sentiments, doublement vaincu dans l'âme altière et puissante de Faust, dans l'âme tendre et simple de Marguerite. Le sens moral du drame reste encore voilé, suspendu; tout à l'heure l'action va le reprendre et le mettre en pleine lumière. Nous allons voir dans le second _Faust_ la morale, la philosophie, la religion de Goethe se développer, s'élever et resplendir d'un éclat épique.

VIVIANE.

Ne voudriez-vous pas vous reposer un moment? Vous semblez fatiguée?

ÉLIE.

Prenez mon bras, Diotime, et faisons quelques pas sur la plage.

CINQUIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Plus tard ÉVODOS.

Lorsqu'on revint s'asseoir, Diotime reprit ainsi:

Les tableaux qui vont se dérouler dans la seconde partie de _Faust_ répéteront, sous un voile symbolique d'un plus riche tissu et dans des proportions agrandies, les scènes de la première partie. Le parallélisme qui s'établit entre les deux moitiés de la tragédie, n'est guère moins apparent que le parallélisme des trois cantiques. Il produit dans l'un et l'autre poëme un grand effet de solennité, de cette solennité primitive dont nos deux poëtes avaient en eux l'instinct, et qui, chez Goethe, s'était singulièrement accrue dans la méditation et l'étude de la tragédie grecque.

Dès les premiers vers du second _Faust_, on sent que le style s'élève. Les voiles se gonflent; les horizons s'ouvrent. Comme Dante, au sortir de l'enfer, Goethe semble ici se placer sous l'invocation de la muse épique:

... alza le vele Omai la navicella del mio ingegno.

L'affreux cachot où Faust a «laissé toute espérance» est derrière nous. Nous voici au seuil des régions purificatrices où notre héros, lui aussi, va se rendre digne de monter au ciel, _e di salire al ciel diventa degno_. Sous la voûte immense du firmament, dans une vaste campagne, aux approches de l'heure où le soleil ramène à notre hémisphère la lumière, le mouvement, la vie, Faust, couché sur des gazons en fleur, est doucement bercé par la voix des sylphes, aux sons de la harpe éolienne.

MARCEL.

Mais comment, du cachot de Marguerite et de la compagnie du diable, Faust se trouve-t-il tout à coup transporté sur des gazons fleuris, dans la compagnie des sylphes?

DIOTIME.

Goethe ne prend pas grand souci des transitions dans un poëme dont l'action repose tout entière sur un fond merveilleux. Pour transporter son héros d'un lieu à un autre, il lui suffit, comme à l'auteur des Cantiques, de le supposer endormi, endormi de ce sommeil sacré des temples où les dieux parlaient en songe aux mortels et les guérissaient de tous les maux. Dante procède ainsi quand, au neuvième chant du Purgatoire, il se suppose vaincu par le sommeil, «à l'heure où l'hirondelle salue l'aube du jour,» et se fait raconter par Virgile qu'une dame céleste est venue qui l'a emporté, tout endormi, au lieu où il s'éveille.

Venne una donna, e disse: l' son Lucia: Lasciatemi pigliar costui che dorme. Si l' aggevolerò per la sua via. ................................ Poi ella e'l sonno ad una se n'andaro.

Pendant le cours des heures nocturnes, le choeur des bons génies, sensible au malheur de l'amant de Marguerite, a calmé les agitations de son âme; il a détourné de lui «la flèche acérée du remords:» il a rafraîchi son front brûlant dans la rosée du Léthé.

ÉLIE.

Ce Léthé m'étonne dans les deux poëmes. Quelle peut être sa signification morale? Nos auteurs entendraient-ils dire qu'il faut n'avoir ni remords ni souvenir du mal qu'on a fait? La morale serait aisée, mais fort peu chrétienne.

DIOTIME.

J'ignore quel est l'enseignement théologique sur ce point délicat; peut-être, dans l'aspersion de notre eau bénite, faudrait-il voir quelque secrète réminiscence de cette vertu du Léthé: mais très-probablement ici Dante et Goethe suivent leur sentiment propre, sans se préoccuper de la doctrine de l'Église. Aux yeux de Goethe, la première condition du salut, c'est la résolution énergique de «tendre incessamment à la vie la plus haute,»

Ein kræftiges Beschliessen Zum hoechsten Daseyn immerfort zu streben.

en apprenant toujours et en communiquant incessamment à ses semblables, dans une généreuse et bienfaisante activité, tout ce qu'on a en soi de meilleur. Selon cette conception, qui était celle des stoïciens à peu de chose près, le remords ne serait qu'une entrave à l'essor de l'âme, une dépression, une diminution de force, et l'oubli devrait être considéré comme une grâce, une paix divine, qui allège à l'homme de bonne volonté le poids du jour.

VIVIANE.