D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 9

Chapter 93,873 wordsPublic domain

--Vous êtes deux petits polissons! Est-ce ainsi que l’on joue? Il faut jouer sérieusement. Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura le mieux le nom de toutes les sous-préfectures, ou les noms des affluents de la Loire, ou les divisions du système métrique? Vous finirez mal, je le crains... (Il branlait la tête.) Et puis, et puis... Quoi? Garçon et fille! Les petits garçons doivent aller d’un côté et les petites filles de l’autre. Jose, va-t’en par ici, et toi Josette, va-t’en par là.

Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école: mais, peu à peu, ses cheveux se dressaient sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort auquel se destinaient ces enfants.

Il murmurait:

--Autorité, discipline, géographie, orthographe..., autorité, discipline...

II

C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, on alluma les chandelles et on dansa. Jose, qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et aux premiers cris du violon s’étaient enlacés sous l’œil des familles qui buvaient du cidre en parlant du temps passé, de la moisson future et des impôts plus effroyables que la grêle.

Quand la première danse fut finie, Josette, sur un signe, vint retrouver sa mère:

--Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne danse pas avec Jose. Son père est ruiné et lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de ferme. Ne te laisse pas courtiser par ce garçon-là car tu ne peux pas l’épouser, nous n’y consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, et tu as de l’argent, ma Josette, et Jose n’en a pas.

Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.

III

Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse; il savait qu’il y a deux classes d’hommes: les supérieurs et les inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes: les supérieurs et les inférieurs, ceux qui travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive philosophie, Jose travailla.

Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.

Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son père de son vieil amour et de ses projets.

--Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante. L’argent veut l’argent, mon fils; il ne faut pas le contrarier.

IV

Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait rencontré Josette.

Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le morceau de pain tombèrent à ses pieds.

Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.

Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un halluciné.

Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches; il y resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.

Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant:

--Ah! vieux, tu ne peux pas rester là; c’est ma place, j’y dors toutes les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends?

Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir examiné, s’informa:

--D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous?

--On me nomme le vieux Jose.

--Et moi on me nomme la vieille Josette.

Ils se regardèrent en silence; ils se souvenaient.

Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs, si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères, qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.

La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait.

CELUI QUI A TUÉ

Homme pareil à bien des hommes, il me parut longtemps un être simple, d’un mécanisme très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais à vue d’œil; mais quoiqu’il ne fût pas pour moi de ceux qui déroutent, il était de ceux qui retiennent un peu l’attention, par le plaisir que l’on trouve à les comparer sans fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer, j’avais pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs; ses ruses étaient classiques, mais si froidement combinées et de si loin, que l’on s’apercevait toujours trop tard, avec la confusion satisfaite de l’écolier, d’avoir été trompé selon les règles et par des procédés écrits dans tous les manuels.

Nous passions tous les soirs de brèves heures à ce jeu, en un café pourtant bruyant, troublé par les violentes entrées d’étudiants accompagnés de femmes singulières. Cela nous faisait lever la tête, mais l’échiquier nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers tendaient un réseau blanc et noir entre notre attention et les sourires ivres des maigrelettes filles.

D’aucunes m’étaient connues; elles me tendaient la main en passant, sans souci de déplaire à leur ami de la soirée, car ce café, centre d’un monde fraternel, permettait la familiarité. Mon ami (un ami que je n’aimai jamais) était plus souvent que moi favorisé de ces petits ressouvenirs et de ces petites mains gantées; mais les petites mains pour lesquelles il lâchait les créneaux de la tour glissaient si vite entre ses doigts, et il en goûtait si peu la caresse que, souvent, ses yeux étant demeurés obliquement baissés sur la vision du coup décisif, il me demandait, plusieurs minutes après:

--Qui donc m’a dit bonjour?

Ces distractions sont communes à tous les joueurs attentifs et sérieux, mais il me semblait que chez lui elles prenaient un air particulier, non d’indifférence, mais de crainte. Quand une femme s’arrêtait devant lui et lui adressait la parole, il devenait comme peureux: parfois, il pâlissait; souvent, sa peur finissait par une colère dissimulée, et une impertinence, même maladroite, même stupide, le débarrassait de l’importune. A la vérité, les femmes n’y prenaient garde; elles semblaient le ménager; elles s’éloignaient, après un mot de reproche plutôt affectueux, et nulle ne lui garda rancune.

Il y avait plus d’un an que nous venions nous rejoindre tous les soirs au café, quand mes observations commencèrent à se préciser.

Je remarquai--ou, car cela est si étrange, je crus remarquer--que les très rares soirs où il n’y avait aucune femme dans le café, mon ami avait une liberté d’esprit bien plus grande et une précision de jeu bien plus redoutable; quelques femmes, et il devenait moins maître de lui; plein de femmes, et répandue l’odeur énervante de la femelle, il se troublait, hésitait,--se laissait battre.

Un soir, je lui dis, après avoir examiné la salle:

--Aujourd’hui, je vous gagnerai.

Obéissant à ma suggestion, il regarda autour de lui, puis, mais d’un ton très calme, il répondit:

--Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui. Je ne suis pas en train, la lutte va m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens ivre,--ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent certains poisons.

Je demandai:

--A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez pas un tempérament nerveux.

Après de l’hésitation, il dit lentement:

--A quoi j’attribue cet état? A des choses anciennes, à une histoire, à des coïncidences, à des souvenirs... Enfin, je ne puis, ni ne veux préciser.

Ces derniers mots furent prononcés un peu sèchement et je répondis sur le même mode:

--J’ai été indiscret, je vous en demande pardon, et d’autant plus volontiers que tout cela m’est fort indifférent.

Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai:

--Le jeu suffit à ma curiosité.

* * * * *

A partir de ce soir-là, mon compagnon--l’homme d’abord cru simple--me donna le plaisir du mystère et je continuai avec passion mes observations. Cette sorte de maladie m’intéressait beaucoup; j’espérais en découvrir le principe et m’en faire gloire, car je n’avais jamais rien lu de pareil dans la description des plus étranges maladies nerveuses. Dite par des termes peu scientifiques, c’était, en somme, l’influence sur un homme, paraissant médiocrement sensitif, du fluide féminin accumulé. Ayant trouvé cette explication, j’en fus mal satisfait; cependant, elle n’était peut-être pas totalement absurde, car il est avéré qu’une assemblée d’hommes excite, souvent jusqu’à l’hystérie, la nervosité d’une femme; un homme en des conditions analogues, ressent une surabondance de vitalité mâle: dans le cas que j’étudiais--tout en veillant à l’abri de mes silencieuses tours--il s’agissait seulement de dépression au lieu d’excitation, de moins au lieu de plus; au lieu de vers la droite, la balance fléchissait vers la gauche,--voilà tout.

Ma boiteuse explication admise provisoirement, il me restait à trouver la cause première; mais comme j’ignorais la vie de mon compagnon, comme il ne m’avait jamais fait aucune confidence, cette dernière recherche me parut impossible et j’en abandonnai la solution. Nous continuâmes à faire manœuvrer nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et par ennui, d’observations désormais inutiles.

* * * * *

Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez médiocre beauté, mais rousse avec la peau toute blanche, entra dans le café; elle était seule et elle avait cet air lamentable des filles qui ont traîné en vain pendant des heures leurs jupes sur les trottoirs.

Elle vint s’asseoir près de nous; mon ami leva la tête et tout d’un coup devint si pâle que j’eus peur; en même temps, sa main, qui tenait une tour conquise, retombait sur l’échiquier d’un tel poids que toutes les pièces furent renversées.

--Venez, je vous en supplie, me dit-il d’une voix malade; sortons.

Il s’appuyait tout tremblant à mon bras. Quand nous eûmes fait quelques pas, je l’entendis murmurer fort distinctement:

--Toutes me connaissent... toutes savent... oui, je crois qu’elles savent... c’est cela qui les attire... le sang de leurs sœurs... Mais celle-ci, celle qui s’est assise à côté de moi, elle m’aime tant--que je serais capable de la tuer encore!

Je répétai:

--Encore?

Il me regarda:

--Oui, encore.

LA DERNIÈRE HEURE

C’était un homme sombre et hargneux, et la vieillesse avait ossifié, de même que les sutures de son crâne, les fibres de son cœur. Vieux prématuré, esclave des douleurs et des noires idées, il râlait déjà depuis des années, invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les syllabes prononcées excitaient en ses membres de lamentables tremblements et dans son âme une surnaturelle horreur.

Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant qui croupit en la glace de ses langes,--mais il ne pleurait que pour être plaint et, laissé seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement du silence.

Devant sa femme et devant la complaisance des familiers, ce monotone et poignant refrain moussait, comme une indestructible écume, sur ses lèvres blanches:

--Moi qui me suis privé de tout, dans ma jeunesse! Moi qui ne buvais que de l’eau et qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre chambre, que d’indignes repas! Moi qui passais, fier et méfiant, sans plus qu’un regard pour les créatures d’amour! Moi qui me disais toujours: «Demain! tu as le temps! Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te sera rendu au centuple--sur tes vieux jours!» Moi qui me suis privé de tout--pour vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles de l’hygiène, ni les règles de la morale! Moi qui fus le citoyen intègre fermement guidé par les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!...

Et dans son impuissance verbale, le vieux médiocre, plus sinistre qu’un parricide et plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le grotesque chapelet des moi, moi, moi!--Car il avait une personnalité égoïste singulièrement persistante et sa conscience d’imbécile était invétérée et intuable.

D’autres fois, avec une sénile impudeur, il énumérait, en des phrases hachées par la toux, les «occasions» que jadis il avait manquées. Sa mémoire devenait impitoyable et détaillait les beautés uniques des cent vierges de lupanar devant lesquelles sa luxure avait été vaincue par sa prudence. Il se souvenait: entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et flambant; passer, en risquant des gestes de marchand d’odalisques, devant l’étalage des seins déviés et des ventres excessifs; échanger avec des bouches stigmatisées des ordures brûlantes comme des caresses,--puis hausser les épaules et fuir vers la certitude des rêves malsains!

Et à cette heure, il regrettait son économe prudence et se roulait dans l’abjection des regrets de l’honnête gourgandine chantée par le chansonnier.

Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue; sa langue s’alourdit et son cerveau se troubla; les circonvolutions frontales où s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent toutes pareilles à de la bouillie pour les chats; parmi les sons qui disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes.

L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et de coups dans l’estomac.

La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt, s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les glorifications et les oraisons,--et on eût dit qu’une invincible stalle la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes.

Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par l’amour; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement, à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et sur de candides gorges.

C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une exacte appréciation: d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences; elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était ici, elle était là, selon qu’on lui disait: «Allez ici, allez là»,--et la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes l’élégance et la grâce.

Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin, jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante. Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter; ils s’ouvraient tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie,--et ces yeux avides, comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie.

Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans la solitude de sa chambre,--oh! cette femme!...

Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se lever,--et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un spectre râlant qui soulevait sa robe.

EMÉRENCE

Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient trouvé une femme.

J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a pas d’ambition sociale commence à s’ennuyer d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser. Le besoin de tyrannie, ou de commandement, ou de domination, est invétéré dans le mâle; il ne se marie souvent que pour être le chef et maître, et s’il s’est trompé, si l’autorité lui échappe, c’est une déception assez forte pour annihiler à tout jamais sa volonté et abaisser son caractère. Pour ne pas m’exposer à une telle aventure, je prétendais choisir une femme docile sans servilité, douce sans niaiserie, obéissante sans lâcheté et avec assez de beauté et de grâce pour me donner la sensation de posséder une bête de luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les chevaux avaient jusqu’ici été ma passion; je n’espérais pas trouver une femme aussi belle qu’un beau cheval, mais comme j’en jouirais avec un sens de plus, une beauté moindre pouvait me donner un plaisir plus grand.

J’écoutais donc ce que me disaient mes tantes.

Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient élevé avec cette tendresse respectueuse que l’on a, en telles vieilles familles, pour l’aîné, chef de la maison; dès l’âge de douze ans, elles m’avaient laissé maître et elles auraient volontiers pris mes ordres, si je n’avais eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité que l’on m’offrait. D’ailleurs, je les aimais beaucoup, et il me fut toujours agréable de voir en elles de prudentes conseillères dont j’acceptais avec déférence les avis ou les désirs.

--C’est une de nos cousines éloignées, me dirent mes tantes (elles parlaient presque toujours ensemble,--et l’on n’entendait qu’une voix), Emérence de V... Elle peut vous plaire de toutes façons, car elle a de la naissance, de la fortune et de la beauté,--si nous sommes bien renseignées.--Vous devriez aller la voir.

--Sous quel prétexte?

--Nous arrangerons cela. Renouer des relations de famille, par exemple, ne serait-ce pas un prétexte commode? M. de V... serait, nous le savons, content de vous recevoir; il a de fort belles chasses, il vous retiendrait quelques jours et vous sauriez si Emérence est digne de vous. Quant à Mme de M..., elle est malade et ne s’occupe de rien.

Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient mes tantes, et je partis pour le château de Boisroger, attendu par M. de V..., qui m’avait envoyé une invitation des plus aimables, «dès qu’il avait su mon désir de faire connaissance avec mes vieux cousins».

C’était assez loin de ma résidence, mais le chemin de fer ne menant qu’à cinq lieues de Boisroger, je me décidai à faire le trajet en voiture, ce qui n’était guère plus long; ayant deux bons chevaux habitués aux mauvaises routes du pays, je partis à midi, et à six heures j’entrais dans la cour du château, pierres encore féodales et que les barbares crépis n’avaient pas déshonorées.

M. de V... attendait debout sur le perron; j’arrivais à l’heure précise et prévue: il en parut enchanté, me félicita d’une aussi belle exactitude, et en campagnard pour qui les bêtes sont des êtres aimés et précieux, il recommanda longuement au palefrenier mes chevaux qui, à la vérité, étaient couverts d’écume.

--Vous les avez un peu forcés, me dit-il, mais j’espère que vous leur laisserez tout le temps de se reposer.

Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste chambre, aux menaçantes tapisseries, dragons et chimériques animaux, contre lesquels luttaient des chevaliers armés de lances longues comme des rayons d’étoiles--M. de V... revint me prendre, et nous redescendîmes au salon, où Mme de V..., aussi blanche de visage que de cheveux, semblait se mourir dans un fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait sur un métier à tapisserie, et trois grands épagneuls fauves dormaient en rond sous le haut manteau de la cheminée.

Mme de V... répondit à mes compliments par un sourire malade et des paroles si faibles que je ne les entendis pas; Emérence, à notre entrée, s’était levée, repoussant assez brusquement son métier à tapisserie, et elle m’avait tendu la main, en me regardant avec de grands yeux bruns, très joyeux, mais très mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu forte, pleine de vie, mais fatiguée par une existence claustrale près de sa mère infirme: elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne m’avait dit et n’avait nullement l’apparence d’une jeune fille. Comme du premier abord elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, un soudain petit serrement de cœur et je me demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas été mal informées,--si Emérence n’était pas mariée! Puis, rougissant de ma stupidité, car un mariage est ce qui s’ignore le moins, je conclus qu’après tout «l’air virginal» était assez indifférent et qu’une fille de la beauté d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, de ce piment vulgaire.

Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant le plus spirituel possible, tout en parlant à mon tour et même davantage, car un étranger doit se faire connaître pour ne pas désobliger ses hôtes, j’observai Emérence et bientôt je fus conquis. Non seulement je la trouvai «digne de moi», comme le désiraient mes tantes, mais je me demandai avec anxiété si elle me trouverait digne d’elle; mes idées d’autorité et de commandement perdaient de leur force et j’aurais obéi, pour gagner l’amour d’Emérence, à ses ordres les plus absurdes.

Pour distraire Mme de V..., nous fîmes une partie de nain jaune. Emérence gagna beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles de vermeil, que son père lui racheta avec des monnaies moins rares qu’il tirait volontiers d’une grande bourse de peau de daim; elle s’amusait, elle riait, elle me lançait des apostrophes ambiguës:

--Mon cousin, gagnez donc à votre tour! _Gagnez-moi donc!_

Ce n’était peut-être ambigu que dans mon imagination, mais j’étais tout à fait heureux de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.

Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence me dit: