D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 8

Chapter 83,858 wordsPublic domain

»Cependant, je me mis à trembler; je frissonnais comme à la première seconde d’un bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait selon une inquiétante rapidité.

»Il se pencha, et me dit:

--Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi vous envelopper de cette couverture...

»Sa voix était douce. Je répondis oui avec une égale douceur. Il se leva et m’apporta toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, et à faire peur; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais point, les bras lourds et les mains indécises: il m’enveloppa maternellement, depuis les pieds jusqu’au buste, me bordant, me tapotant comme un enfant dans son dodo.

»Je crois que j’avais réellement froid; cela me fit du bien et je souris.

»Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter doucement et inutilement, à lisser et à presser la couverture le long de mes jambes et de mes hanches.

»Je souriais sérieusement, je souriais--comme sourit un brasier!

»Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha vers moi sa tête jusqu’à frôler mes cheveux et n’osant dire plus, sans doute, il demanda:

»--Etes-vous bien?

»Je répondis par un très faible oui et--ô mon amie, pourras-tu lire cela?--machinalement (je le crois), sans délibération, sans volonté, mais en pleine conscience de mon acte, avec joie, je laissai mon genou s’écarter jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon genou, il appuya, il insista; je me détendais au lieu de résister:--alors, il osa tout!

»J’étais morte de désir, de luxure! Oui, mon amie, sans bouger, sans fermer les yeux, toujours souriante, je me suis laissé prendre en détail, pouce à pouce, et délicieusement! Il a fait ce qu’il a voulu et chaque chose qu’il voulait, je la voulais; je me prêtais, je me donnais, je m’offrais,--et je montais vers un sommet de vertigineuse volupté!

»Oui, je me suis laissé prendre--jusqu’à tout! Oui, et j’ai pris moi-même, sans honte: j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de hasard,--et j’ai crié mon déshonneur!

»J’étais une bête heureuse.

»Comme il me regardait avec fatuité (ai-je cru), ou ennui, ou fatigue, le sifflet d’arrivée éclata. Je me levai.

»Il dit:

»--Je vais jusqu’à Merville,--mais...

»--Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi seulement votre nom.

»Il me donna sa carte.

»Le temps de la serrer dans mon corsage et le train s’arrêtait.

»Je dis encore:

»--Pas un mot!

»Il comprit et se retira vers l’autre portière. Je sautai et je tombai dans les bras de mon père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à rire, en me regardant:

»--Comme tu es chiffonnée!

»J’alléguai que j’avais dormi roulée dans ma robe, et ce fut tout,--car, quel soupçon possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu, comme je l’espère, comme je le _veux_, m’épargne la conséquence de mon crime!

»Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état: honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, je vis, femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succube? Oh! que m’importe, puisque c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais l’initiateur,--car (je le jure) j’ai brûlé la carte sans la lire. Un recommencement, ou seulement la possibilité d’un recommencement cela aurait été, non plus un crime, mais une bassesse!

»J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire--et de mensonge, si je me marie,--mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi, incroyable et diabolique--ou divin!--et si je n’en dois pas faire un second, je demeurerai heureuse quand même.

»Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur ou d’horreur? J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause inconnue, obscure et formidable qui m’a couchée sous l’étreinte d’un passant,--et cela dans la banalité d’un wagon souillé de toutes les respirations, pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les rails, sonnaient comme les marteaux d’une lointaine forge, pendant que le train courait, plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le néant!...»

TRISTANE

I

Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de suprêmes reviviscences; elle releva la tête et vit que parmi les nuages blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce.

Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col ceint d’un serpent de fourrure fauve; tête nue, car elle était chez elle; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes:--elle marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.

Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.

«Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide.»

Mais Tristane se commentait son premier souvenir:

«Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la joie de l’impudeur, eût été fade comme une mûre des haies,--et quand ce même enfant, l’année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et les gestes insolents, je n’éprouvais encore que le plaisir du mal, les délices de l’illicite et de la cachette.»

Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient avec de menaçants sourires: «Votre devoir est de dormir avec cet homme, désormais et avec lui seul.»

Pendant toute la première nuit et bien d’autres nuits encore, Tristane avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts et inventifs bourreaux,--puis, habituée au supplice, elle s’endormait résignée, mais toute meurtrie par le devoir.

Elle ne tressaillit enfin que sous un regard étranger; retrouvées, aussi fraîches et plus épanouies, les joies de l’illicite et de la cachette lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie; fanées, elle en cueillit d’autres encore, encore d’autres; mais les nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins de courage à tendre la main vers la désillusion des roses.

Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin, pareil au chemin jonché de pétales que l’on offrait jadis au Saint-Sacrement.

«Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en soit resté aucun parfum ni aux doigts ni au cœur!»

Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus odorantes.

«Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes herbes, j’avancerais la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais les bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route; il y a encore un reposoir avant la chapelle.»

II

Tristane s’en allait donc au-devant du dernier amant.

Il venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de colline en colline, enflammé comme un brasier et clair comme un phare; ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son voyage.

Elle ne tournait plus la tête pour regarder derrière elle; les images du passé s’éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde; seule, au milieu d’une grande nuit, Tristane marchait courageusement vers la lumière surgie de colline en colline.

Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse; Tristane avait peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes: alors, elle s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la lueur lointaine.

Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, la forêt s’endormit plus profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du néant;--et Tristane s’endormit aussi, car le sommeil est plus fort que l’amour.

Tristane s’endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant des gestes inquiets, plongeant dans l’ombre des regards attentifs; il penchait la tête d’un côté et de l’autre, l’oreille tendue, et souvent il s’arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder; mais Tristane, écroulée au pied de l’arbre, semblait aussi vague et aussi noire qu’une touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de bruyères.

Il cria:

--Tristane!

La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta nulle réponse; alors le voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la reconnaissant pas; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui aussi, s’endormit parmi les arbres silencieux.

Le jour les réveilla; ils se levèrent et s’éloignèrent.

--J’ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur.

--O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve.

LIVRE III

ANECDOTES

LE MAUVAIS MOINE

«Il n’est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser.»

LEIBNIZ.

Celui qu’on appelait déjà «le moine», à cause de sa vie chaste et de ses propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que toutes les autres.

Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.

En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des _commenceurs_; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une de ses faiblesses, c’était de rester là où il était; il sortait toujours le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café; il se faisait mettre à la porte, toujours surpris que le «déjà» fût sonné. Sans doute, il eût fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais songé à en descendre.

Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir, sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure, mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût été un de ces clercs gyrovagues, un de ces «goliards», qui s’en allaient d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que là où l’on n’est pas.

Seul, le «moine» ne serait jamais parti. Le poète le mit en route. Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied, cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique.

A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon la règle de l’Ordre, avec affabilité, se souvenant de la constitution de Rancé, où il est dit des hôtes: «On prendra garde de les traiter avec tant de charité qu’ils n’aient pas sujet de croire qu’ils sont à charge et que leur visite est importune.»

Dès la première journée passée dans la paix du silence, ils furent également séduits et le poète résolut très fermement d’entreprendre là sont septième noviciat.

Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, laissant le «moine», qui, lui, ne devait plus sortir,--confirmant ainsi, une fois de plus, le mot terrifiant de Pascal: «La volonté propre ne se satisferait jamais quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est satisfait dès qu’on y renonce.» A la vérité, son mérite n’avait pas été très grand, si médiocre était la qualité de volonté à laquelle il renonçait. La règle fut, au contraire, pour lui, un puissant principe d’activité et il ne tarda pas à obéir mécaniquement, à marcher, comme une docile brebis, parmi le troupeau.

Après deux ans de noviciat, on l’admit à la profession; il prononça les trois grands vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance,--et il se sentit très heureux.

Se lever à deux heures du matin, jeûne jusqu’à midi, chanter au chœur, travailler aux champs, vivre de légumes et de fruits, coucher sur une planche, et bien d’autres austérités, tout cela ne tarda pas à faire partie de ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture et de sommeil l’induisit promptement en une sorte de torpeur ou d’hébétude dont il ne se réveillait jamais; à de certains moments, le matin et le soir, il lui semblait déjà être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience de lui-même que dans les champs, au soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait le blé.

Pas davantage que la plupart de ses frères, il n’éprouvait les joies de la vie mystique,--et moins que le dernier d’entre eux, car il n’était ni dévot, ni pieux, ni même chrétien. Néanmoins, il suivait ponctuellement tous les exercices, se livrait aux prières et aux lectures prescrites, observait la règle en tous ses détails, sans zèle, mais sans mauvaise volonté. _Sedebit solitarius et tacebit._ Le silence lui était agréable: quel repos des inutiles et tumultueuses conversations, où jadis il avait fatigué et usé sa jeunesse!

Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la peur, jusqu’au frisson. Il est d’usage, à la Trappe, que, si un moine meurt, on respecte durant un mois sa place au réfectoire, et qu’à cette place vide on serve le repas du mort. Or, il arriva que ses deux voisins moururent presque coup sur coup--et, pendant un mois, il dut manger coude à coude avec l’absence de deux morts! Cette impression d’abord extrêmement pénible, lui fut cependant salutaire, en lui enseignant qu’il n’était pas encore assez détaché de la vie, puisque le contact de la mort lui était douloureux: quelques méditations le calmèrent.

D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis trente ans; il avait soixante-cinq ans: c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la Trappe, et que l’on n’atteint pas souvent. De grandes faiblesses le prirent; il sentit, et tout le monde, que c’était la fin, et il se résigna à subir le grand cérémonial qui accompagne l’agonie des trappistes.

Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, et, là, couché sur un tas de paille pour recevoir les derniers sacrements, entouré de tous les frères. L’abbé, en étole violette, la crosse à la main, récitait les prières des agonisants; les religieux, à genoux, répondaient. Quand les prières furent achevées, l’abbé, le voyant morne, les yeux durs, se pencha vers lui et l’exhorta:

--Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a vu ici, souvent, des péchés gardés jusqu’à la mort et qui ne sont sortis des lèvres du pécheur qu’avec le dernier souffle de la vie. Parlez, Dieu vous écoute et vous pardonne...

--Mon père, dit le moribond, qui fut mort l’instant d’après, mon père, je ne crois pas en Dieu.

L’ÉVOCATEUR

C’était une très vieille dame toute parfumée, toute poudrée, toute macérée par les essences, si maigre sous la triste richesse de ses robes et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement bien) le squelette mondain, la carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier mot et qui prendrait des attitudes jusque dans le néant.

Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel funéraire, où la poussière accumulée semblait un résidu d’ossuaire, sa vie continuait toute pareille (en réalité) à la vie de joies et de triomphes dont si longtemps avait joui sa beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait que de rares héritiers presque aussi vieux qu’elle et toujours mal reçus. Souvent, elle les reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte d’une vésanique fallaciosité «qu’elle donnait un grand bal, le soir même, et qu’en telle occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment pas le temps de s’attarder à des bavardages». Elle ajoutait: «Je ne vous invite pas: ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge.»

Or, «le soir même», une seule personne franchissait, assez discrètement, les portes de l’hôtel,--et les vastes salons dédorés ne s’éclairaient que d’une douzaine de bougies jaunes, luminaire de la danse des morts!

--Entrez, monsieur le professeur. Il ne manque plus que vous.

M. le professeur entrait, saluant avec la grâce d’un maître à danser, mais gêné dans son évolution par un chapeau très rouge qu’il essayait de cacher derrière son dos, et par une lamentable boîte à violon qui, immanquablement, heurtait le battant de la porte.

Débarrassé de ces accessoires, il recommençait son salut: avancer de trois pas en s’inclinant légèrement aux deux premiers pas et profondément au troisième; là, on attend que la belle dame vous donne ses doigts à baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement, la main sur le cœur.

Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à baiser: M. le professeur se retirait donc modestement, la main sur le cœur, et, accordant son violon, demandait:

--Piano ou violon, madame la marquise?

Madame la marquise faisait alterner: elle préférait les quadrilles sur le violon et les valses sur le piano.

--Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, le _Quadrille sicilien_.

L’évocateur entama l’introduction, les couples se placèrent en vis-à-vis et, au point d’orgue, voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se saluent,--et d’entre le murmure doux des robes froissées, un petit rire s’élève, s’égrène, s’éperle: la vieille marquise le reconnaît,--c’est le sien d’il y a soixante ans!

Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, plus émue que le néophyte pour qui se déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle inaugurait vraiment son âme de vierge civilisée, elle la conduisait au baptême: s’entendre dire qu’on est plus jolie que «toutes les autres»,--quelle bénédiction comparable à celle-là, et quelle bénédiction aussi efficace à insinuer en un doux petit cœur l’amour et la pitié de son prochain? Comme elle leur offrait volontiers, à «toutes les autres», l’orgueilleuse compassion de ses regards heureux, de son sourire de reine!

Après les compliments, les déclarations,--d’exquises phrases de romance, des murmures d’une douce musique, aussi douce en vérité qu’une mélodie de Marcailhou! Songez que tous ces jeunes gens vous affirment sérieusement que vous pouvez, d’un mot, édifier le palais de leur félicité! En a-t-on jamais dit autant à «une autre», depuis le commencement du monde, ou du moins depuis qu’il y a des bals de cour et des robes décolletées? Un seul mot--lequel? Il vaut mieux le taire, car il est dangereux, et dès qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est bien moins amusant que de prendre soi-même.

Cependant M. le professeur a épuisé les figures du _Quadrille sicilien_; les ombres s’arrêtent avec la dernière note du galop, et, désenlacées, s’évanouissent.

--Monsieur le professeur, jouez-nous la valse des _Saules_.

Ceci est presque grave. L’initiée, devenue hiérophante, a joui des mystères et en a partagé les secrets avec un compagnon choisi,--mais pour être complète et vraiment femme, il lui faut la certitude du mensonge réalisé. Ce n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, à la liberté. La valse des _Saules_ fut le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra en trois phases: un baiser sur l’épaule, contre lequel on ne protesta pas; une demande de rendez-vous, à laquelle on répondit; le rendez-vous lui-même, simple formalité, puisque l’adultère était déjà réalisé en intention.

De ces trois phases, la plus agréable au souvenir, c’était sans aucun doute celle du baiser sur l’épaule, sensation inattendue et nouvelle;--et puis le reste s’était répété tant de fois dans le cours des années!

Embarqué sur la valse des _Saules_, l’extravagant professeur pouvait naviguer des heures entières: le bateau descendait lentement ou furieusement le long d’un fleuve indéfini qui se jetait dans un autre fleuve et n’arrivait jamais, même après d’innombrables ramifications, à déverser ses flots d’harmonie dans l’océan du silence. La marquise fut obligée d’interrompre; elle le fit avec politesse et presque avec grâce.

--Merci, monsieur le professeur, l’histoire est finie. Jouez-nous, maintenant, je vous prie, la mazurka du _Dernier Amour_.

Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres surannées était vaste, le professionnel évocateur se précipita dans le _Dernier Amour_, «mazurka brillante», et il balançait la tête en mesure, d’une épaule à l’autre, comme un métronome. Dès la troisième mesure, il entendit derrière lui un petit cri, mais il n’en fut nullement déconcerté; seulement, tout en continuant de se balancer en mesure, comme un métronome perfectionné, il coulait par-dessus son épaule des regards méfiants et tendait une oreille fort attentive aux progrès de l’émotion et au timbre des petits cris mystérieux; peu à peu, il rassemblait ses jambes, se détachait du tabouret, prêt au brusque mouvement qui serait peut-être nécessaire.

La marquise se leva et vint s’accouder au piano; elle avait vraiment l’air ému, trop ému et elle regardait son professeur de souvenirs avec des yeux terriblement reconnaissants.

C’était comme une quête, bien inutile, d’improbables audaces,--mais l’évocateur, inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un coup se levait, saluait, enlevait sa boîte à violon et mettant hardiment son chapeau, au mépris du protocole, disparaissait avec une extrême rapidité.

JOSE ET JOSETTE

I

Jose était tout petit. Il allait à l’école, en suivant les chemins creux, en sautant les barrières, en se coulant à travers les haies, en musant et dénichant les nids, en cueillant les fraises ou les noisettes, les surettes ou les pimprenelles. C’était un garçon doux et obéissant; mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif et aussi sauvage qu’une belette ou qu’une musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, il n’était fait pour obéir; l’œil, pourtant, le domptait, ou la parole. Tant que l’impression subsistait il se courbait, humble sous la volonté du plus fort.

Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant tournailler comme une fronde la musette ou sa mère avait mis un morceau de pain et une pomme, il rencontra Josette qui, tout comme Jose s’en allait à l’école.

Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait punie et qu’elle s’était enfuie en colère sans manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui donna son pain et sa pomme, et la petite l’embrassa pour le remercier. Elle ne pleurait plus; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à aller à cloche-pied, à marcher sur les genoux, à se coucher sur l’herbe.

Le maître d’école, qui se promenait avant la classe, les rencontra et leur dit sévèrement: