D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 7

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Aline était heureuse, car elle était seule. Si peu qu’elle les sentît, les contacts la faisaient souffrir, au moins après, par réaction; l’idée qu’on venait de la toucher, ou même de lui parler, de la regarder, lui causait, sinon une douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les regards des «passants impurs» lui avaient parfois, en des jours de nervosité, donné l’impression d’un filet de cordes sales qu’elle devait briser pour passer; ici, enveloppée de solitude, elle n’était salie ni touchée par les désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue des sensations, repliée toute sur elle-même, bien sûre que nul fluide contraire ne viendrait troubler le courant pur de son éternel songe, Aline montait presque jusqu’à l’extase.

Femme faite pour être aimée,--mais surtout pour être devinée, close sous les voiles de pierre du cloître,--destinée sans doute aux plus enivrantes amours! Ne pas agir, ni parler; parfois chanter: c’est l’idéal de plus d’une; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.

En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois: c’était une sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer.

Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive; il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres nuances de la chanson du vent dans les pins; il n’avait jamais entendu un tel chant,--lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur conques; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il aperçut Aline.

Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu; sa légère robe blanche faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice du vent; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs,--pareils, vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes: le pêcheur, tout mouillé encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux clos: le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave. Aline chantait toujours: le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule, respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline chantait toujours: le pêcheur acheva son œuvre,--et il vit bien que ce n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme.

Aline cessa de chanter; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante, se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres l’essor de sa chanson de rêve.

Le pêcheur fuyait, effrayé; elle lui saisit la main; il obéit et il écouta:

--Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire pareil à soi-même, le fondre en soi... Mais toi, inconnu, tu as pesé sur mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie,--tu as été mon maître: dès ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer--la mer que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre rencontre: viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole pas deux fois; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur: viens!

Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine, implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant.

La Dame pensive entra dans la mer.

MÉLIBÉE

On se demandait comment une jeune fille si agréable et si bien dotée avait pu atteindre, sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs motifs se confiaient à l’oreille, et même se disaient tout haut: les parents étaient stupides, insupportables et de réputation plutôt déshonnête; la jeune fille était mal élevée, dédaigneuse, d’allures hautaines, hardie, impertinente et douée de regards dont l’éclat, presque libertin, effrayait les plus braves et les plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule de son nom, Mélibée, syllabes effarantes, et qui donnent l’impression d’amours vraiment trop virgiliennes. Tout cela était vrai, mais il était vrai encore plus que Mélibée restait fille par goût. Elle n’avait nullement renoncé au mariage; elle attendait, prête à se donner, une occasion romanesque, des bras puissants et qui auraient prouvé leur force, une épée levée d’où dégoutte le sang, un pied de gladiateur écrasant la poitrine de l’adversaire agonisant.

Sa sentimentalité était cruelle jusque dans le rêve. Comme d’autres songent à des barques qui emportent des amants enlacés, à des échelles de soie où se balancent d’adroits Roméos, elle aimait à se figurer des carnages et à se voir, à l’heure où la nuit descend sur les champs de bataille, couchée dans l’herbe teinte de sang, orgueilleusement souriante à l’étreinte brutale du vainqueur.

Pourtant, des imaginations aussi abominables et aussi puériles lui faisaient honte, parfois, et elle consentait à baiser les mains d’un vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. Au fond, elle voulait surtout être gagnée comme un prix, être décernée comme une couronne: un objet aussi remarquable que Mélibée ne pouvait appartenir au premier venu: il lui fallait le «par droit de conquête».

Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux chevaliers combattaient souvent jusqu’à la mort, et quelle anxiété à se demander: lequel va mourir et lequel va être mon maître? Souvent, elle avait songé à organiser quelque féroce duel entre ses prétendants, mais l’imagination lui manquait et, faute d’expérience, ses inventions n’aboutissaient qu’à de minuscules querelles, bientôt apaisées.

Cependant, la ferveur de son sang la pressait de conclure; obscurément, elle prévoyait le moment où elle deviendrait la proie presque volontaire d’une habile audace,--et c’est ce qui arriva.

On ne recevait dans la maison que des lauréats, que des gens primés, ayant le droit, comme les veaux de concours, de porter le flot de rubans et la rose en papier doré; celui qui courba sous son genou la fière Mélibée était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus médiocre, un lauréat dérisoire et asinaire, un lauréat dont on devrait, par pudeur, taire le genre de triomphes; un lauréat, enfin, de la littérature neutre et de l’art châtré.

Ce jeune homme sans scrupules entreprit la séduction de Mélibée par le jeu des réticences. Il lui contait des histoires passionnantes qu’il arrêtait net, ajoutant: «Quand vous serez mariée, vous saurez la suite.» Ou bien, il lui présentait le mariage comme un incommensurable abîme de félicités, un océan infini de délices sans cesse renouvelées, et il insinuait que la plupart des divorces ont pour cause l’inaptitude de certains êtres à supporter des plaisirs excessifs, des joies dont l’amplitude va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait tout cela en termes beaucoup plus galants et beaucoup moins voilés, si bien que Mélibée finit par lui confier le soin de la guider vers le paradis.

Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent à peine. Mélibée apercevait les splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace d’une seconde, et la nuit retombait sur son cœur. Elle demanda des explications: on lui donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha: ce fut la nuit complète et sans éclairs. Se sentant dupée et trahie, elle s’abandonna aux cuisantes caresses du désespoir, elle pleura, elle cria, mais en vain, car il lui manquait le mot magique par quoi cède l’entêtement des portes du ciel.

Il lui manquait d’avoir suivi sa nature: elle s’était trompée de chemin. Alors Mélibée revint à ses anciens rêves, aux bras sanglants qui s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, et son mari lui fit horreur.

Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, Mélibée éprouva quelque joie, car une femme de son caractère trouve toujours moyen de se débarrasser d’un mari jaloux. Son plan était aussi simple que ses espérances étaient vastes et compliquées, car elle prétendait utiliser très sérieusement cet inutile mari et faire servir sa disparition à la réalisation même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.

Elle avait sous la main le combattant qui devait mourir, le gladiateur dont la poitrine devait être écrasée par le pied d’un impitoyable adversaire: il ne restait plus qu’à trouver l’adversaire,--le vainqueur!

Il fallait un homme fort et adroit et que cet homme devînt assez amoureux pour être imprudent; il fallait une aventure telle que son mari fût obligé de se battre; il fallait, non seulement un évident commencement d’adultère, mais encore une insulte publique, une offense préméditée.

Avec une diabolique habileté, elle organisa toute l’affaire. Un ami de son mari fut le partenaire et l’adversaire choisi; comme Mélibée était assez désirable, quelques menues avances eurent raison de son amitié. Le reste était facile. Quand Mélibée se fut promenée trois jours de suite avec un étranger, vers la tombée de la nuit, dans les petites rues de son quartier, sous les regards haineux des bonnes, le quatrième jour, son mari se dressa tout à coup, sorti d’une porte cochère.

Tout se passa convenablement, aussi discrètement qu’une rue permet d’être discret; des témoins se firent quelques réciproques visites et, un matin, deux petites caravanes se rencontrèrent en une île charmante, égayée par les premiers rayons de l’aurore et par le chant des oiseaux.

O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, là-bas, dans l’île charmante et gaie, quels moments délicieux tu passas à rêver et quels rêves émouvants! Tu suivais en pensée toutes les phases du duel et ta pensée voyait tout: les feintes, les reculs, les parades, la sérénité des témoins! Tu voyais tout, mais voilà qu’un nuage inattendu enveloppa ta vision; tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais lequel?

O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? Si celui que tu as choisi pour vaincu allait rentrer et te dire: «L’autre ne reviendra pas!» Si le mari que tu méprises surgissait devant toi, les bras tendus vers toi?

Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. Debout, dans une pose de résignation joyeuse, elle attendait son maître, celui qui l’aurait conquise par le sang, celui qui lui donnerait la joie d’appartenir au vainqueur.

La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant:

--Il y a eu mort d’homme.

Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux criminellement beaux disaient au triste gladiateur l’admiration de la femme, le désir de la femelle, la soumission de l’esclave.

LA VIERGE AUX PLATRES

Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la vierge la plus pure, et si pure qu’elle ne savait même pas ce que c’était que la pureté. Agnelle toute blanche et sans tache, sa candeur n’était pas un mérite; elle était candide par nature et par état, comme les lys, comme la neige, comme le sel.

Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, regarder des nudités ou même la sienne: ni la beauté des statues, ni sa propre beauté, ne lui enseignaient l’usage de la beauté. Dans la boutique de son père, mouleur et praticien habile, elle errait impunément parmi les torses, les ventres, les hanches, les jambes, les sexes, et elle vendait à tout venant des torses, des ventres, des hanches, des jambes, ou des déesses entières ou des héros complets. Volontiers, sans pudeur comme sans rougeur, elle donnait son avis, conseillait les reins de la Vénus de Médicis, les genoux de la Diane de Gabies, le ventre de l’Apollon au lézard, les reins du Bacchus hermaphrodite.

Son goût était aussi sûr que sa science esthétique et, aux Salons annuels tel consciencieux sculpteur recueillait avec déférence l’opinion de Dory. Elle avait posé une fois, ou plutôt elle avait consenti à se laisser modeler en pied; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude le caractère spécial de sa beauté, qui était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne se prêta à une nouvelle expérience et elle se contenta de faire mouler, très soigneusement, plusieurs parties de son corps, les épaules, les seins et les jambes, y compris les genoux; elle estimait ces fragments d’elle-même à l’égal des chefs-d’œuvre les plus décisifs, bien qu’elle fût la première à dire qu’un moulage sur le vif donne des résultats plus curieux qu’artistiques; mais c’était là, vraiment, de beaux morceaux de nature,--et ils prirent place dans la boutique du mouleur, pendus au plafond parmi la foule des épaules et des jambes. Dory les vendait en avouant leur origine et elle en vendait beaucoup,--et les seins de plâtre de Dory reçurent bien des baisers de bien des bouches.

Elle n’avait jamais voulu se marier. En toute innocence, elle se suffisait à elle-même, et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait en la chasteté de son corps, si merveilleusement parfait. Le mariage, pour elle, c’était ce qu’elle en voyait dans la rue: un ventre déformé, mal dissimulé sous de naïfs plis, un ventre de ruminant, une monstruosité analogue à celle des bossus, plus bénigne sans doute, puisqu’elle avait un terme, mais aussi affligeante et plus humiliante encore. Son amour de la beauté, de la ligne pure était si absolu et si sensible qu’elle souffrait vraiment dès que, hors de son musée de plâtres, elle marchait parmi les abominables créatures, faussement dénommées femmes, qui encombrent les trottoirs de leurs allures de mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour se distraire, d’un pays où la beauté se promènerait libre, où la noble animalité humaine, affranchie de la morale, de la mode et de la pudeur, évoluerait nue et glorieuse. Fort naïvement, elle concevait un peuple de statues, sans se douter de l’absurdité d’un pareil rêve et sans songer que le vêtement le plus laid est presque toujours moins laid que le corps qui le porte. Elle ne soupçonnait pas davantage les inconvénients de pareilles mœurs et combien son amour de la ligne en serait choqué, car le désir rompt les proportions et brise les normes; mais, habituée à la pureté de ses plâtres, instruite par leur esthétique, protégée par leur froideur, elle poursuivait innocemment son imagination d’une humanité conforme aux principes de Jean Cousin et, lasse de ses tristes promenades, rentrait en la boutique du mouleur avec la joie d’un ange qui rentre au paradis.

Toutes les pièces de l’appartement, et non seulement la boutique et l’atelier, étaient pleines de bras, de jambes, de torses. Cette floraison de membres et de fragments avait envahi jusqu’à sa chambre, où l’on avait même installé quelques pièces rares ou d’une vente problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise le Repos éternel, œuvre guère appréciée, et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur), qu’aucun musée de province, aucune école n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle elle ne reprochait que son mouvement de coquetterie, et il lui était agréable de se dévêtir en la présence d’une aussi aimable déesse, et de dormir en empruntant à l’éphèbe du repos éternel la grâce de son immortel sommeil et l’attitude de son ennui divin.

Quant au père de Dory, Italien de Londres devenu taciturne, il faisait des moulages et ne savait autre chose.

Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe (Dory appelait les jeunes gens des éphèbes) entra un jour dans la boutique, regarda les plâtres, regarda Dory, n’acheta rien et sortit sans avoir ouvert la bouche. Dory était aussi discrète qu’indifférente; elle n’importuna l’éphèbe d’aucune offre, d’aucune question, se borna à le suivre en son voyage à travers les stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte quand il eut achevé son exploration.

Néanmoins, elle trouva ces allures un peu étranges et, à la réflexion, se jugea presque froissée. A peine avait-il salué en entrant et en sortant. Cette boutique, certes, était un musée, mais non pas un musée public, et la gardienne avait bien droit à plus qu’un regard, à une parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait peu: c’était un être mince, un peu déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il plus faible que l’autre, trop pâle et trop blond, l’air maladif et timide. Une telle créature, certes, était peu faite pour émouvoir l’âme esthétique de Dory,--et pourtant elle se surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu et à excuser son impolitesse; c’était, songeait-elle, un malheureux atteint d’une excessive timidité. Il était chétif, mais certainement intelligent et elle aurait volontiers échangé avec lui quelques-uns des aphorismes callistiques dont son cœur était plein.

L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu revint et se montra moins timide. C’était un mélancolique Anglais qui collectionnait tous les plâtres que l’on peut se procurer sur la surface de la terre. Il en avait réuni des quantités innombrables, peuplant, aux environs de Londres, une suite de hangars longs comme cinq ou six Louvres, et il venait voir en cette boutique qui lui avait jusqu’alors échappé, s’il ne rencontrerait pas quelques pièce inédite. Dory, naturellement, lui montra les fragments plâtrés de sa propre beauté, et l’Anglais, ivre de joie à une telle découverte, acheta sur l’heure deux épaules, deux seins et deux jambes dont il vanta la beauté et la finesse; il avait en art des idées saines.

Cependant Dory se plaisait en la compagnie d’un si extraordinaire éphèbe; elle sentait un frère spirituel, une âme qui, comme la sienne, ne se nourrissait que d’esthétique, et bientôt, par une aberration unique en sa vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente, cette chair maigre, ces formes rétrécies;--ou plutôt elle faisait inconsciemment abstraction de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour mieux jouir de la délicatesse de son intelligence et de la flamme de ses yeux.

Il était spirituel, quand il daignait entrer en conversation, et il avait les plus beaux yeux du monde: de l’esprit et de beaux yeux, c’était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle fut séduite. La chaste, la pure, l’esthétique Dory était amoureuse.

Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux membres pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve avait germé, s’était épanouie en elle: un jour que son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son ami l’étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie.

C’était une Dory toute différente de l’ancienne, presque tendre,--et presque impure, puisqu’elle aimait.

Mais elle n’était aimée que par le caprice d’un ennui de passage, et si peu désirée que le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette virginité le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à l’improviste et Dory, qui devait l’attendre éternellement, n’entendit plus jamais parler de lui.

Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses larmes, triste à la fois et humiliée d’un amour qu’elle n’avait pas souhaité et d’un abandon que son orgueil n’avait pas prévu.

Et jusqu’aux années de la décadence physique, et jusqu’au delà, Dory vécut intérieurement d’un pâle souvenir et d’un illusoire désir. Nul autre amour ne la consola de cette première et unique déception; car, d’après de très obscures lois, elle devait être punie, après avoir aimé la beauté, d’avoir été infidèle à la cruelle déesse--et il fallait que Dory, innocente et fière adoratrice de l’Apollon androgyne, pleurât le dédain d’un passant difforme.

AVENTURE D’UNE VIERGE

«La confession--et non pas la confidence--que je vais te faire, mon amie, est de celles qui doivent être complètes, sans réticences, absolues; aucun détail ne sera donc épargné à ta pudeur: tu rougiras, tu pleureras, tu crieras peut-être--mais tu écouteras, car il faut qu’une créature humaine connaisse mon aventure--pour la redire à Dieu!

»Tu sais que je reviens souvent, le soir, et toute seule, de Vassy à Chaumont, par le dernier train. J’ai passé la journée avec notre chère Bergerette, et, à onze heures on nous sépare, on me traîne à la gare, on me jette dans un compartiment,--et je sommeille jusqu’à la minute de tomber dans les bras de mon père, qui m’attend sur le quai,--et qui devine «toujours» la portière qu’il faut ouvrir.

»Ce train, dirait-on, marche pour moi seule,--ou presque! Il ne ramène à Chaumont que, par hasard, quelques commerçants qui ont à Vassy leurs affaires, d’autres disent leurs amours. Ah! ma chère, comment ai-je écrit un tel mot, maintenant que je sais ce qu’il signifie! Mais ces bonnes gens s’assemblent sur les mêmes banquettes et je crois bien que, depuis trois ans, j’ai toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.

»Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y eut à mon crime nulle préméditation; pour que tu comprennes que mon aventure ne pouvait être ni organisée, ni machinée; pour que tu croies que seule une fatalité diabolique a dû me pousser à commettre un acte que, jusqu’alors, comme toi, comme toutes nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours réprouvé à l’égal d’un assassinat,--ou d’un suicide!

»Donc, on me pousse dans le wagon. Nous étions en retard et le train déjà en marche, si bien que je n’avais passé que par grâce et parce que je suis, pour ce train illusoire, une sorte de raison d’être, une sorte de colis sacré: nous étions déjà loin quand, revenue de mon émoi, j’aperçus dans l’autre coin, un homme enfoui sous des couvertures.

»Te le dirai-je,--immédiatement, fulguramment, sans aucune résistance, sans aucune remontrance de ma conscience je fus prise, saisie, emportée par le désir fou, mais _fou_ mais absolu et inéluctable, de me faire posséder par cet homme,--moi, vierge! La seule réflexion que je fis fut celle-ci: que je n’avais rien à craindre et tout le temps devant moi, puisque le trajet, sans arrêt jusqu’à Vassy, durait juste une heure; sitôt l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais.

»La sommation fut impérieuse. Je sentais une chaleur singulière et inconnue au visage, à la poitrine et--je te dirai tout--en des parties de mon être qui ne m’avaient encore jamais donné de bien dangereuses inquiétudes. J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite à encore un verre de champagne;--non, ces petites ivresses de jeunes filles, ce n’est rien, rien:--je subissais non pas une tentation, mais un commandement irréfutable.

»Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant qu’un chœur de voix presque comminatoire criait en moi: «Oui! Oui!»--j’observais.

»L’homme était assez jeune, fort, non sans élégance--celui qu’il fallait pour le meurtre--pour le viol!--que j’allais exiger. Il remua, changea d’attitude, réveillé par mon apparition et mon agitation, car mes talons, par un singulier mouvement nerveux, frappaient le plancher en cadence. Bientôt, il desserra ses couvertures, retapa son petit bonnet de voyageur--et me regarda. J’avais peur qu’il ne lût dans mes yeux comme dans un alphabet, comme dans un missel aux énormes lettres; j’avais peur qu’il ne méprisât une proie trop sûre! Mais j’étais vraiment une belle proie, une proie inéluctable et--puisqu’il le fallait--je le regardai à mon tour. Je ne fis que cela. Non, je fis mieux: ô diabolisme de l’innocence et perversité de l’instinct!--je relevai un peu ma robe comme pour la draper autour de mes jambes, et je pris une pose lasse et insolente, la pose de celle qui attend et qui ne veut pas attendre.