D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 6

Chapter 63,844 wordsPublic domain

Tombée dans l’herbe humide, elle pleura nerveusement, en se tordant les bras, proie d’une crise étrange,--mais, quand elle eut bien pleuré, son orgueil lui revint avec la conscience de sa folie, et résignée à l’oubli des amours puériles, elle se releva et rentra, expliquant sa fuite par un caprice, un désir de suprême solitude.

Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement éveillée en Floriberte, et l’orgueilleuse avait limité son mépris. Pourtant, et comme elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari avec la tendresse du cœur; tout ce qui lui avait été départi de sentiment, elle l’avait prodigué aux cygnes candides comme des anges: un homme évoquait pour elle d’autres désirs et réalisait d’autres plaisirs.

Floriberte n’alla plus jamais au bord de l’eau: elle avait peur des reproches et de la tristesse du grand cygne blanc.

ROSULE

I

--Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la cour, mais je vous préviens que...

Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas beaucoup de semaines.

--... Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet--et dont j’ai compté soigneusement les grains de nacre--je vous briserai comme ceci...

Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute cheminée.

La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher de sourire à un tel enfantillage,--mais les deux chimères de fer eurent de mystérieuses raisons de rester graves.

Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les jardins qu’embellissait le soleil couchant.

Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses épaules; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien vraiment une jeune princesse; Irénion semblait le géant commis à sa garde par une bonne fée.

Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.

--Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule; moi, je suis méchante: par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.

--Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous n’êtes que parfumée.

Rosule ne put s’empêcher de sourire; mais, comme les chimères de fer, les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées se penchaient toujours immobiles dans l’air pur.

Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait: Nul ne pourra jamais les atteindre.

Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis, dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre et Rosule dit:

--Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort; moi, je suis rusée: par ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.

Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix mûres.

II

Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent un grand château entouré de bois et de prairies, où l’on pouvait marcher pendant des heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans sortir du domaine. Là, on se sentait roi,--maître de la terre et des arbres, de l’eau et des herbes, et presque du vent et presque des nuages,--mais Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter d’autres plaisirs.

Rosule souriait; Irénion semblait heureux; les grains de nacre du chapelet se déroulaient lentement et joyeusement; un jour, il osa interroger Rosule.

C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large qu’un lac et aussi profond que la mer; l’eau était pure et bleue; le soir, on y voyait les étoiles.

--Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.

Rosule ne répondit pas.

--Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?

--Oui! répondit Rosule.

--Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui; j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui?

--Oui, dit Rosule.

Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore:

--Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement lisibles dans ma conscience,--mais, avant votre interrogation, je ne pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se former et de se dorer. Vous m’avez posé une question: il fallait y répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé: vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur; je dois vous apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort, pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme; c’est dire que je suis insatiable: vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil couchant,--et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de porcelaine.

III

Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait les remous singuliers qui troublaient l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le grand voile dont elle aimait à s’envelopper lui faisait deux ailes pareilles aux ailes des chimères qui veillaient sous la haute cheminée, et sa tête appesantie soudain par le crime, se penchait, lourde et calamistrée comme la tête des dahlias lourds et graves.

LA FEMME EN NOIR

De toutes les couleurs, nuances et accords de teintes, le noir, décidément, lui seyait. Les rouges et leurs succédanés plaisaient dans les glaces à son œil inquiet de joies, mais une nuit dissimulatrice aux plis enveloppants rassurait sa peur de la vérité. Il fallait paraître triste, puisque telle était la nécessité, telle était la volonté violente et secrète d’une âme vouée aux déguisements.

Son âme! Il lui était défendu de la glorifier selon le vers du plus délicat des poètes:

Mon âme est une infante en robe de parade,

mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) elle aurait pu psalmodier sur le mode nocturne:

Mon âme est une larve en robe de mensonge.

Sa vocation était de paraître malheureuse, de passer dans la vie comme une ombre gémissante, d’inspirer de la pitié, du doute et de l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de porter des fleurs vers une tombe abandonnée, ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse des destins prématurés. Si elle souriait, c’était la mélancolie d’une rose blanche au clair de lune, et si elle riait, on croyait à du sarcasme.

Pour aller du premier coup jusqu’au fond de l’abîme, elle s’ingénia d’abord à tromper Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre qu’elle enivra d’amour pur. Elle avait alors quelque seize ans et jouissait de la nouveauté de n’être plus une garçonnette qui court en montrant ses jarrets: elle montra son cœur, objet angélique dont la vraie place était sur les étagères du paradis, dans le musée de Dieu. Le jeune prêtre mania avec d’infinies précautions un bibelot si précieux et l’oignit de parfums, de larmes et de bénédictions. En donnant son cœur à Dieu, elle disait au jeune prêtre:

--Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair et sa liberté; puis, quand sa mère eut bien pleuré quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge.

Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.

Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant lui ses deux mains à baiser--à l’autre; jusqu’à permettre des privautés suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de jeux et de couronnes de fleurs,--et quand l’humble amoureux, fort craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle disait sèchement:

--Non, laissez, vous êtes trop maladroit!

Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui qui l’aimait et qu’elle aimait,--mais à cette résolution sa diabolique nature mit une effroyable réserve.

C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant un fagot de bois mort.

Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches; la belle descendit et entra la première.

--Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord, j’ai confiance en vous, prenez les rames.

Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames, elle dit encore:

--Voguez!

A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, quand la barque déjà écrasait la foule des iris:

--Il n’y a place que pour deux dans ma barque. Faites le tour et venez nous rejoindre,--ou bien attendez, car nous reviendrons.

Elle chanta:

La barque vole, La barque court, Comme l’amour! La barque vole, La barque dort, Comme la mort!

Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle se prit à délirer d’amour et à murmurer, comme en extase, les odes les plus passionnées et les sonnets les plus langoureux.

Elle débarqua sans toucher terre que de ses reins, car il la prit dans ses bras et la coucha sous la futaie, parmi les primevères endormies dans l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.

Sans rien dire, et comme étonnée seulement, elle accueillit les premiers gestes et les premiers baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula une furieuse révolte, mais qui se détendit peu à peu jusqu’à l’attendrissement et jusqu’au don libre et absolu; cependant, elle murmurait, d’une voix de victime:

--Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

Ils revinrent vers la barque et elle éprouva une grande joie secrète d’un si beau mensonge, car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, celui qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le bord du lac qu’il n’avait pas franchi.

Elle alla vers lui, disant:

--Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché à la lisière du bois, rien que d’avoir mis le pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt du reste du monde. Ramenez-moi dans le jardin, vous, dans le jardin, dans le jardin! Lui, il fera le tour,--à son tour.

--Mais on peut fort bien être trois dans la barque, dit celui-ci qui revenait de la forêt.

--Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi pas? Allons, nous serons trois dans la barque.

Quelques semaines plus tard, elle épousa celui que, dès la première heure, elle avait choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit de son mensonge, elle entra dans le mariage comme on inaugure un adultère, en murmurant d’une touchante voix de victime:

--Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

L’INTACTE

Elle sortait d’une famille de médiocrité touchante et quasi symbolique. Son père était professeur de sixième en un petit collège de province, et sa mère, sous les auspices de l’Université, tenait une pauvre papeterie où l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier écolier, des journaux bien pensants et des images d’Epinal. Par amour pour la sainte mythologie, son père lui donna le nom singulier d’Adonise, et il avait fallu l’autorité du professeur de rhétorique, un vieux prêtre paganisant, pour faire inscrire de telles syllabes au répertoire sacré de l’état civil.

Adonise en grandissant, devint la joie de l’humble boutique. Dès l’âge de huit ans, elle avait acquis une connaissance parfaite de toutes les variétés de plumes métalliques introduites en la ville de Bayeux: outre la tête-de-mort, qu’elle préconisait à l’aide d’un discours subtil, elle connaissait la lance, la gauloise, l’éclair, la diamant, et toutes les nuances des Blanzy et des Mitchell, donnait son avis, risquait un conseil direct: «Je sais votre écriture, il vous faut la lance.» Elle écrivait, d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application faisaient l’orgueil de l’institutrice, la chère sœur Bénévole.

En un autre genre de notions, Adonise était encore sans rivale. Seul, le directeur de l’honorable maison Pellerin était aussi exactement au courant de l’œuvre des bons imagiers d’Epinal. Adonise, vivant répertoire, pouvait réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres de ces aimables placards, et non seulement les histoires connues, comme «Le prince Grésil» ou «La fée Chatte», mais des inventions extraordinaires, telles que «Alina et ses trois petits canards», «Paul, ou comment on devient millionnaire», «Alice, ou les suites d’un mensonge», et bien d’autres qu’Adonise ne nommait pas sans émotion, «L’histoire du prince Charmant», par exemple, qui avait fait battre son petit cœur.

Cependant, quand elle eut fait sa première communion, M. le professeur entreprit de lui donner une éducation vraiment sérieuse et plus conforme aux destinées de l’héritière d’un pédagogue estimé. La mythologie lui sembla tout d’abord indispensable; il considérait une telle étude comme la préface de tous les livres, comme le portique sous lequel il faut passer pour pénétrer dans «le Temple du Goût». Adonise fut illuminée de la science du Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus, qui lui apprit les aventures du dieu tonnant, les travaux d’Hercule, et plusieurs autres anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes et bien moins instructives que le Petit Poucet.

De toutes les drôleries cataloguées sérieusement par le vieux jésuite, elle ne comprit un peu que l’histoire de Diane, chassant le sanglier et méprisant les hommes. Chasser le sanglier devait être une occupation divertissante, et quant aux hommes, ils lui paraissaient bien inférieurs aux princes que M. Pellerin revêt de si galants pourpoints et de si gracieux toquets à plumes.

Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants, tels que Briarée, aux bandits, tels que Procuste, lorsque M. le professeur décéda subitement, en expliquant dévotement comment Romulus téta, et non pas en vain, les mamelles d’une louve. Adonise avait treize ans: elle apprit la couture, sans négliger la calligraphie. Cette dernière science, estimable et utile entre toutes, fut le salut de la charmante Adonise: dès qu’elle eut atteint l’âge requis par les canons universitaires, elle reçut la commission d’enseigner les pleins et les déliés à une aimable assemblée de petites crétines, incapables de pénétrer les secrets, de s’assimiler les recettes de Brard et Saint-Omer, gloires de l’école française.

Adonise enseigna l’écriture, exécuta des modèles accomplis, morigéna les petits doigts tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe--et vieillit.

Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans rébellion, sans regrets. Le sourire des hommes ne l’avait jamais émue: il était informe, comparé aux précieuses minauderies des princes d’Epinal. Leurs paroles tendres--elle n’en avait guère entendu--étaient un jargon barbare et saugrenu près des tendres propos dont le roi, déguisé en berger, amuse la bergère. Elle avait conscience de vivre en un monde inférieur et même humiliant, et «tout ça» la laissait fort indifférente.

Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait alors la trentaine), des paroles, dites en chaires par un très beau dominicain, troublèrent le lac pur et bleu où naviguait son cœur enfantin. Ce moine, d’une modernité exquise et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en les enivrant d’amertume: il clamait la tristesse des solitaires, l’horreur des abandonnés, et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, la pitié qu’inspirent ceux qui vivent sans amour.

Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura deux ou trois jours: le quatrième, elle s’abstint de la conférence du séraphique dominicain et relut, dans Jouvency, l’histoire de Diane, qui chassait le sanglier et méprisait les hommes.

Ensuite, elle songea: «Moi, je suis comme Diane; aucun homme ne m’a jamais touchée.»

Elle songeait encore, en son innocence de vierge calligraphe: «A quoi bon? Et quel plaisir? Quand on est marié, on a des enfants; mais j’en ai plus de cinquante, et très obéissants, et dont plusieurs me donneront de la satisfaction...»

Puis, cessant de ruser avec elle-même, car si son innocence était réelle, son ignorance n’était pas absolue,--elle murmurait:

«--Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise offrait ses lèvres à l’avidité d’un mâle, ses seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je veux demeurer intacte,--et moi aussi, dans les bois élyséens, je chasserai le sanglier et je mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon refuge et mon recours, protège-moi, aime-moi, sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement agressives, veulent attenter à mon intégrité! Toi seule,--et nul autre, pas même Lui, pas même Jésus: Jésus est un homme!»

A partir de ce jour, les gens surpris entendirent Adonise émettre d’étranges propos, mais on pensait que c’était un ressouvenir des profondes sciences que détenait son père, et l’on souriait sans comprendre. Mais elle, en la concentration de ses rêves, s’exaltait: souvent, pendant que les petites filles recopiaient leurs modèles, elle s’élançait, l’arc aux mains, le carquois sur le flanc, dans les mystérieuses clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi nue, mais chaste et les reins voilés, elle commandait aux chiens et domptait les fauves par la subtile puissance de ses flèches.

Elle finit par se détraquer complètement, «disaient les gens», et par oublier ce qu’on dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au clair de lune, sous les vieux arbres des bois sacrés, pour courir à l’appel de la conque, pour triompher des forces inférieures de la Nature, du Mal incarné dans les bêtes sanguinaires!

Comme son père, elle mourut en quelques heures, et--fille catholique de l’Eglise--elle mourut pourtant en soupirant:

--Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis digne de toi; aucun homme ne m’a jamais touchée: je suis intacte.

LA DAME PENSIVE

Elle ressemblait assez à une de ces saintes vierges brunes, arrangées en l’attitude d’une mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de velours et d’une humide douceur, avaient toujours l’air de considérer avec étonnement un spectacle rare, invisible pour tous les autres yeux; mais elle ne regardait jamais qu’après et quand il n’y avait plus rien à regarder, les êtres ou les choses qui passaient près d’elle. Souvent même, on pouvait lui parler, on pouvait la frôler sans qu’elle s’en aperçût; elle était de celles qui ne savent jamais où elles sont, qui ne savent jamais où elles en sont.

Elle s’était mariée comme dans un songe, moins occupée de son mari que de la chimère dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage possible et dans les cieux ouverts à son imagination. Toute sa vie elle se demanda comment elle était devenue femme, initiée sans doute, pendant qu’un vent d’inconcevables parfums l’enveloppait d’inconscientes délices.

Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son âme demeura toujours obscure, même pour les bonnes volontés les plus décidées à forcer la porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline qu’elle vivait comme vit une fleur ou comme la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.

Créature bien faite pour être aimée! Elle était aimée: ainsi qu’une icône, avec une religiosité respectueuse. On lui apportait les menus présents qui plaisent aux simulacres, et sa chapelle, comme un sanctuaire en renom, s’ornait des guirlandes d’ex-votos laissés par les pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment pacifiante; son calme et sa sérénité réconfortaient les cœurs inquiets, et les âmes maculées retrouvaient leur pureté à se tremper dans la rosée de ses doux yeux noirs.

Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour et le récompensait; les désirs indiscrets s’arrêtaient à quelques pas d’elle, comme des brigands superstitieux, et tombaient à genoux; les moins effrayés baisaient le bas de sa robe; nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.

Tous les ans, laissant à ses affaires son mari, unique prêtre, l’idole abandonnait le sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, vers les dunes et les vagues. Des parents la recevaient, fiers de sa beauté d’image, et, pendant des mois, elle ornait le pays, madone en villégiature.

Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une Laure qui pense à son Pétrarque, la Dame pensive, et le train l’emportait, ignorante des paysages, des bruits, des petits ennuis du voyage. Elle arrivait: la mer! La mer patrie des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des frères parmi les mélancoliques pins qui bruissent éternellement aux souffles du large. Les dunes étaient son jardin; toute la journée, elle se promenait dans les sables tièdes, ou, fatiguée, elle se couchait sur les herbes grêles, dans les creux abrités. Violente ou pacifique, proche ou lointaine, murmurante ou mugissante, la mer effrayait parfois la Dame pensive, en l’obligeant à l’attention; la mer voulait être regardée, la mer voulait être écoutée, la mer forçait Aline à sortir de son rêve, la mer était jalouse, la mer voulait être aimée: Aline avait peur et fuyait vers les dunes; tapie dans le sable, comme une fourmi-lion, mais innocente, elle demeurait des heures immobile et souriante--souriante aux anges--attirant à elle, par son haleine, les invisibles rêveries, bestioles dont l’air est plein.