D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes
Part 4
Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible houle agitait légèrement la surface du tranquille océan; il y avait des courants, des remous, mais paisibles, mais doux, mais silencieux. Enfin, on tourna vers une rue plus large, encore mal déblayée, car le cortège avait marché à une rapidité relative et imprévue: les attardés fuyaient vers les maisons, intimidés par les chevaux, par les lances, par l’air brutal des cavaliers. Le train se ralentit; mais, tout à coup, sans cause apparente, un des chevaux du carrosse fit un écart: l’attelage, monté par de subtils postillons, hésita une seconde, puis se rejeta violemment sur la gauche; la ligne des gardes fut rompue, des imprudents s’avançaient: l’un d’eux roula sous les pieds des chevaux.
Alors, brusquement comme un équipage de cirque, l’attelage royal reprit sa position, les six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles.
Le roi sauta à terre, arriva le premier au blessé qu’il éleva dans ses bras. Instantanément, de la foule, naguère si calme et presque muette, monta un grondement qui bientôt éclata, tel qu’un formidable coup de tonnerre d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait, l’acte du roi avait paru une merveille d’à-propos et d’héroïsme: ces chevaux soudain arrêtés, le roi descendant de son carrosse, se jetant au secours d’un inconnu, victime, sans doute, de son imprudence ou de sa curiosité--quelle occasion d’enthousiasme!
Mais quand la foule vit le jeune roi installer lui-même le blessé sur les coussins royaux, à côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer doucement le visage et les mains, ce fut un indicible délire,--et l’armée elle-même, oubliant son rôle, entonna de frénétiques hourras.
--Quel bon roi! disait le peuple, quelle bonne reine! Il n’y a qu’un roi pour être aussi bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! Et comme ils sont beaux! Le roi a un nez vraiment royal et la reine a des yeux aussi doux que les yeux de la madone!
La foule s’attendrissait: une traînée de cris d’amour s’enflamma le long des rues, jusqu’au delà des murailles, jusque dans les campagnes, jusque dans les forêts, jusque dans les montagnes!
Cependant des chirurgiens étaient accourus et une voiture avait été mandée pour transporter le blessé.
--Conduisez-le au palais, chez moi, dit le roi. Il sera soigné comme mon frère.
Ces paroles, bientôt répétées de toutes les bouches en toutes les oreilles, augmentèrent encore un délire qui touchait pourtant au paroxysme; elles franchirent les portes, les fenêtres, les cloisons; elles montèrent jusqu’aux greniers; elles descendirent jusqu’aux caves,--et toute la ville se répandit dans les rues. Les aveugles pleuraient de ne pas voir; les sourds pleuraient de ne pas entendre; les paralytiques et les fiévreux se traînaient au bord des fenêtres.
La masse humaine devint si compacte que l’on mit une heure à franchir la moitié de la grand’place. De temps en temps, le roi se levait, agitait son casque aux plumes de cygne, et des trombes de cris jaillissaient, retombaient en cataractes. Il prit la jeune reine, la fit monter debout sur les coussins, la montra au peuple; alors la joie et l’admiration furent si grandes que les moyens d’expression faillirent: il y eut une minute de silence religieusement grandiose, comme à l’ostension du Saint-Sacrement.
Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, la reine laissa tomber sa tête sur l’épaule de son mari, le roi baisa le front qui s’approchait de ses lèvres,--et le spectacle de cette royale idylle ralluma soudain l’enthousiasme qui se recueillait: le volcan populaire lança une gerbe de flammes.
Cependant, un mouvement s’organisait dans la foule, qui s’ouvrait pour laisser passer des hommes forts et résolus. Quand il y en eut environ trente autour du carrosse royal, leur volonté se fit voir clairement: ils dételèrent les chevaux, prirent leur place et, en grande joie, se mirent à traîner leurs maîtres.
C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles ovations, les hommes ne pouvant imaginer un signe d’esclavage plus manifeste.
Le délire s’accentua: des femmes bravaient l’écrasement pour venir baiser la poussière du marchepied royal.
Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège repartit, pendant que la petite reine serrait convulsivement la main du jeune roi.
Ils se regardèrent: il y avait de l’amour dans leurs yeux.
MAINS DE REINE
Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le grand canal; c’était un lieu merveilleusement mélancolique: on n’y entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires,--cygnes qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible.
En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins: langues de flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se mettait à tresser des fils de soie, silencieusement.
Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment solide.
--Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi.
--Je triple des fils de soie, répondait la reine.
--Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent, vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez, vous tordez les beaux fils de soie;--mais pourquoi?
--Pour m’amuser, répondait la reine.
Le roi demandait encore:
--Et quand vous aurez tordu toutes vos soies?
La reine répondait:
--Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne tresse que les plus jolies, les plus fines et les plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage dure tant; mais je ne m’y userai pas les doigts, n’ayez crainte, mon roi cher. Mon ouvrage dure, mais il finira, et l’heure qu’il finira, il y aura une grande surprise.
--Pour qui? demandait le roi.
La reine souriait sans répondre, et parfois ses mains tremblaient un peu et embrouillaient les fils, tellement étaient doux les yeux du roi et si anxieuse était sa voix.
N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne faisait plus d’autres questions et, assis aux pieds de la reine, comme un page bien sage, il tirait de longs sanglots d’une douloureuse viole.
C’était un roi si mélancolique!
Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute joie ne lui était douce qu’à moitié et, inquiet, il pleurait la moitié de joie qui lui échappait. C’était la meilleure, la plus pure, la plus suave, et elle fuyait, elle s’en allait vers l’infini, odorante fumée qui se rit du désir. Toute peine lui était d’autant plus amère, car la peine, il la sentait deux fois, et les plus fugitives, touchées d’amour pour un cœur si tendre, se posaient familièrement sur son front et le fleurissaient d’une auréole de lumineuse douleur.
Il approcha ses lèvres des mains de la reine et doucement, sans entraver leur mystérieux travail, il les baisa l’une après l’autre, plusieurs fois,--puis il leva la tête et dit:
--Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?
--Roi, pourquoi me demandez-vous cela?
--Je vous demande cela pour être consolé par l’amour de votre voix.
La reine répondit:
--Eh bien! soyez consolé. Votre question est folle, voilà ma réponse.
--Reine, ma question n’est pas folle, puisque vous ne savez comment y répondre. Si ma question était folle, vous m’auriez clos les lèvres d’un grand baiser irrésistible,--et vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont pas suspendu leur effrayante besogne...
--Effrayante?
--Oui, effrayante! Le remuement perpétuel de ces doigts me fait peur...
--Oh! peur!
--Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne doivent pas remuer.
--Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine.
--Pas ainsi, pas ainsi!
Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des doigts: l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller de toute la splendeur oculaire de son saphir... Il y eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.
La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes spirales.
Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements que faisait la reine: il voyait encore ceux qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère.
La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts: sous le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il s’arrêta: à ce moment le serpent siffla et mordit,--et le roi étranglé tomba à genoux, puis se coucha sur le côté.
La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.
Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes peupliers pleuraient toutes leurs feuilles.
Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches; les ailes blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis.
L’ÉTABLE
CONTE DE NOEL
I
Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut de se marier et fit part de ce royal désir, c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres. Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela qu’il était fiancé, depuis l’âge de douze ans, à une princesse alors au maillot, mais qui promettait déjà d’être plus belle que le jour, et à laquelle les Fées avaient prédit une fortune digne de Sémiramis. Mais le prince Astère répondit qu’il avait vingt ans et la princesse huit ans, tout juste, et qu’il n’était pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison de cette incomparable fillette.
Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant:
--Prince, toutes les beautés de votre royaume entreront dans votre lit sur un signe de votre bon plaisir, et nos femmes, même, et nos filles...
Je suis las de vos filles et de vos femmes, dit le prince; je suis las des servantes de mon royaume; je veux une femme dont je ferai ma femme, et je ne connaîtrai qu’elle: elle sourira, quand j’ouvrirai la porte de sa chambre, comme une amie--et non comme une esclave... Ce sera une grande économie pour l’Etat, continua le prince Astère d’un ton sévère, car vous m’avez coûté cher, messieurs, et la peau de vos progénitures ne valait ni le brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats dont j’ai alourdi vos poches;--et quant à vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze ans!
Les ministres se regardèrent l’un l’autre et, craignant de perdre leurs places et leurs décorations, ils se turent.
--Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince Astère. Un édit sera rendu qui convoquera vers mon palais toutes les filles de mon âge, riches ou pauvres, nobles ou vilaines, et à mesure qu’elles arriveront, on les promènera partout, on leur montrera toutes les merveilles de mes trésors, on leur servira les repas les plus exquis, on leur fera entendre les plus douces musiques et, le soir venu, on leur donnera à choisir, pour passer la nuit, entre l’étable et le palais, entre la somptuosité d’un lit royal et la botte de paille où dormit l’enfant Jésus.
--Il y aura peu de monde dans l’étable, dit le premier ministre.
--C’est probable, dit le prince Astère.
II
L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines cheminèrent vers la demeure du prince. Les unes arrivaient accompagnées de leur famille, de leurs amis, de leurs serviteurs et de tous ceux qui, confiants en la beauté de la postulante, espéraient, par leur servilité, se faire un titre à des faveurs futures; les autres arrivaient seules, fortes de leur pureté et assez protégées par une telle armure,--ou bien luxurieuses et mêmes courtisanes et songeant à capter le prince par leur hardiesse ou par leur science, et encore toutes prêtes à monter de mâle en mâle jusqu’au trône.
Elles arrivaient les unes et les autres, et on les traitait ainsi que des reines possibles; toutes étaient pareillement reçues avec les égards les plus minutieux: cependant, les plus riches ou les plus belles, et d’abord celles qui avaient le double don de la richesse et de la beauté, trouvaient un accueil plus empressé et plus déférent: on leur offrait les plus odorantes fleurs et les confitures les plus parfumées, et les chambres du palais les plus commodes et les mieux ornées leur étaient indiquées par les chambellans.
Selon ce qu’avaient prévu les ministres du prince Astère, nulle de ces belles n’avait choisi l’étable et le lit de paille d’avoine; à l’offre de s’anuiter parmi les bonnes vaches et les douces génisses, toutes se mettaient à rire, croyant à une agréable plaisanterie et songeant: «Dieu! qu’on a d’esprit à la cour!»
III
Cependant, tous les soirs, quelques instants avant minuit, le prince Astère, vêtu tel qu’un bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance, s’en allait tout seul vers l’étable. D’une main, il tenait un long bâton de frêne et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne; chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le moins de bruit possible, et fermement il s’engageait dans les sentiers obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses: lui, le prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait.
Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche l’ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel _devait_ lui envoyer, la fille adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de l’exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par la porte de l’étable.
Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il avait beau sonder la litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient, des brins de foin pendant sur leurs fanons. Il les caressait, demeurait là, un instant, à humer l’air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber le loquet de bois, il reprenait tristement son chemin, rentrait en son palais et se couchait, affligé par l’orgueil des vierges.
IV
Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait paître ses moutons fort loin de là, et loin de toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait vingt ans et elle se croyait jolie; mais, si son cœur était pur, son corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec elle, et elle était si bonne qu’elle n’en refusait aucun, fût-il le plus pauvre ou le plus laid; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l’école à lui lancer des pierres et à l’appeler «vilaine».
Ils m’ont appelée vilaine, Avec mes sabots, dondaine. Ils m’ont appelée vilaine.
Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit assurait à toutes celles qui s’en iraient vers le palais des vivres et même une mule pour faire le chemin, elle se dit que c’était une belle occasion de voir du nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela elle ne songeait guère), elle plairait peut-être à quelque seigneur, qui lui donnerait une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, elle se mit en route.
Ses amis les bergers l’avaient prévenue qu’elle verrait des choses merveilleuses, des choses comme il n’y en a que dans la lune ou dans l’empire des Antipodes, mais tout ce qu’elle avait imaginé fut dépassé par ce qu’elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des musques, et on lui fit manger des confits si délicats qu’elle eut peur de ne plus jamais retrouver de saveur aux pimprenelles et aux fraises des bois.
Les chambellans lui montrèrent la chambre qu’on lui destinait: c’était la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des licornes et, sur le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des toisons de chèvres bleues s’amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les courtines étaient de soie changeante, et tout cela était large, haut, profond comme l’ombre et comme le silence d’une forêt automnale.
Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses, lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible ironie:
--Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle encore,--peut-être!--et vous choisirez.
Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on fut bientôt à la ferme.
--Voici, dirent les chambellans; c’est une étable.
La bergère entra dans l’étable, et les génisses, qui ruminaient, tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer: elle les caressa, elle aussi; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux.
--Eh bien! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de l’étable; l’autre chambre est belle, mais celle-ci est plus belle encore, en vérité,--et comme je dormirai bien sur ce lit de paille! Allez-vous-en et fermez la porte; je suis chez moi. Bonsoir!
V
Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne; trente fois, il avait en vain fait le pèlerinage de l’étable.
--Allons, se dit-il le trente et unième soir, j’irai encore une fois, et si je n’y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve l’élue!
Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans l’étable un regard presque distrait: il n’avait plus la foi.
Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur, lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi d’une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l’avait réconforté.
La bergère se souleva, ses cheveux blonds pleins de paille blonde; elle était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés par la lumière que le prince s’agenouilla, en disant:
--Tu es reine!
--Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse! Je ne veux pas vous abuser: je suis... je suis... une fille perdue!
Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main, répétait simplement:
--Tu es reine, tu es reine, tu es reine!
LA VILLE DES SPHINX
C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues le troisième jour de la nouvelle lune.
Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais personne n’en était sorti.
Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique, d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la tristesse infinie des sables.
Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la mort, des jouissances de leur humanité.
Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements; mais, là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de lumière; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs.
Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la ville unique; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille fenêtres de lumière; ils se revoyaient, angéliques et immortellement joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient volontiers, par le désir d’une telle métamorphose.
Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était insupportable; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et ne voulaient pas comprendre les droits de la mort,--l’infélicité de la vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel dans l’Océan du néant; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes innocentes,--non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion.
Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité; on admettait cet axiome: «La vérité c’est ce que je crois.» Et l’on permettait à autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie les enfants et les imprudents; certains, sans doute par divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux, éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels; nul n’avait jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.