D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes
Part 3
--Je veux mourir aussi!
Et se couchant près de sa femme, dont il saisit la main, il reçut, après elle, la consolation de l’huile sainte et la grâce du viatique.
Ensuite, comme les assistants émerveillés se taisaient et regardaient, admirant cet incroyable miracle de l’amour et de la volonté, Ser Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble un grand gémissement.
Ils étaient morts.
HAMADRIAS
I
Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.
Ainsi, on se demandait:
«Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude,--par exemple, choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus loin, lui donner un baiser?»
Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls parlent; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.
«Le château Saint-Ange!» risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses propos.
A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine scandalisé.
«Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute la ville. Il en est de même pour la femme: maître du château, vous l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde aux agréables formes; et que vous le preniez par connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission aussi absolue.»
«C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les questions les plus subtiles avec bien de la violence.»
Les marquises et les princesses dirent ingénument: «Madame, vous nous avez trahies.»
II
Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels, lasse, elle venait de dire adieu,--ayant à peine, cependant, dépassé la trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et, aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait, lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.
Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau,--et elle se laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait de foi et de désintéressement.
Mais la viole ne vibrait plus.
Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.
Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en somme,--et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la grâce absolue de sa chair adorée!
Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom, _Hamadrias_,--afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.
Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement unique,--puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt pape,--et ses femmes l’emportèrent.
III
Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre:
«Très fidèle ami,--l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.
»(Ah! très fidèle ami, quelle confession--si c’en était une!)
»Que me reste-t-il?
»L’imprévu?
»Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.
»L’amour? Encore l’amour?
»J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.
»Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples,--qui n’avait pas vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange,--s’est tué pour moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié,--si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon golfe de Naples!
»Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir belle: ce sera ma dernière volupté.»
LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE
I
Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut, le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel:
--A la plus belle! A la plus belle!
Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les filles songeuses, il criait encore:
--A la plus belle! A la plus belle!
Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri:
--A la plus belle! A la plus belle!
Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des airs d’amour en des trompes d’ivoire.
La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or: un jeu habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang:
--A la plus belle! A la plus belle!
Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix d’appel:
--A la plus belle! A la plus belle!
* * * * *
Les agapes du soir furent solennelles et douces.
--C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi un Dieu!
Mais l’amante songeait et disait:
--Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes; laisse-moi: tu m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse--pour la prochaine fois.
Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient:
--Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.
Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre, aimaient leurs amants--pour la dernière fois.
--Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai: je suis la plus belle, je me sens déjà élue!
Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et d’orgueil.
* * * * *
La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts, portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté impérissable, sa grâce vierge et immaculée,--car si la plus belle lui était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair: celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang sacré.
La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.
Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.
A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu immobile, elles redescendaient par un autre chemin.
Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux.
Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie!
Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.
--Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle!
Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole, la victime avançait d’un pas.
Elle arriva sous la statue: les bras du Dieu, pour un instant, s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches,--et le peuple disait, ému, d’une joie divine: «Voilà celle qu’il a choisie! Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu!»
Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère.
Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être bien vraiment «la plus belle», ce rôle d’hiérophante et d’holocauste, tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel:
--La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le glaive nu des sacrifices.
Sur le cou incliné le glaive tomba.
Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer.
Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber lentement dans le ciel bleu, comme un don divin; les cheveux d’or s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair, s’illumina d’un second soleil.
Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié:
O tête la plus belle, Que ton sang nous bénisse!
La tête doucement s’enfonça dans la mer.
II
--Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte.
--Pourquoi?
--Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle en tempête, qui, l’instant d’avant, passait odorant, doux et nonchalant?
--Va et interroge les meneurs. Qu’ils disent leur désir: je l’accomplirai, s’il est juste.
Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.
--Interroge-les toujours.
--Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.
--Tais-toi et va.
Quand son ministre fut sorti, Sansovino reprit sa marche impatiente de prince prisonnier de l’inquiétude. Fort, mais seul contre le délire des foules, il doutait d’une force qui n’avait pas su pacifier les ouragans et intérieurement il reniait la gloire du pouvoir.
Maître de lui, cependant, et de l’ironie plein les yeux, il cherchait la cause secrète, peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, et, s’arrêtant çà et là, il semblait interroger les vieux confidents de sa souveraineté et ses gardiens, le double rang des héros de marbre, les énigmatiques armures, incorruptibles corps laissés là par des âmes insoucieuses;--et il adressait aussi des questions aux êtres auréolés qui s’extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques;--et il interrogeait encore, mais d’un regard plus doux, Fulvia, sa maîtresse, sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant avec un singe.
La bête à chaque instant s’empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de cynocéphales; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les seins de son amie, à l’imitation de Sansovino; ensuite, riait en se gonflant les joues.
--Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par l’Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n’aime pas le sang.
--Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, le sang, c’est de l’eau pourpre, c’est de l’eau vivante!
Un geste la fit taire et elle se rencoigna:
--Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que tu sois sage... Tiens, regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens...
Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe, dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre vierge de fruit.
Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe, la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo aussi se figea en une grotesque statuette de la crainte,--et, sa main agrippée à celle de Fulvia, il tremblait.
Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa dague.
Une voix de houle s’élevait, un aboiement d’infernale meute,--et des stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure claquant avec désespoir.
--Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le Tranche-têtes!
Amalio rentra.
--Eh bien?
--C’est le Tranche-têtes, seigneur.
--Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle? Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide de la plèbe et des prêtres... Douze crimes pour honorer l’infini!... Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même; j’ai défendu tous les sacrifices sanglants: ni douze têtes, ni une seule. Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?
--Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.
--Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un chef, s’il y en a... Oui, la Plèbe a toujours des chefs... Les chefs sont la conscience de la Foule... Amène-moi la conscience de la Foule, que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces ténébreuses entrailles!
--Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia.
--Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la beauté. La beauté le surprend et le met en colère.
Fulvia obéit.
--Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien!... Oh! c’était si beau!... Figure-toi tous les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande fleur d’amour... tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?... douze belles filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la Cité et mouraient pour perpétuer la vie... Elles allaient, vêtues de blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là, toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête... Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas... Ah! la belle fête! Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à l’enfantement... Maintenant, les filles seront délaissées et elles seront stériles... O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?... Tu dors, mon petit l’Angiolo:
Fais dodo, L’Angiolo, Dodo, mon ’tit l’Angiolo!
--Que veux-tu? demanda Sansovino au chef du Peuple qu’Amalio poussait vers le prince.
--Le Tranche-têtes, seigneur.
--Il est supprimé.
--Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes... Les douze sont prêtes, elles sont là, avec nous... Veux-tu les voir?... Venez, Lucia, Corona, Palma, venez toutes!
Les douze vierges entrèrent, pâles et les yeux ardents. Elles se tenaient par la main. Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix sévère et un peu frissonnante, dit lentement:
--Nous t’en supplions, Prince, permets le Tranche-têtes!
Sansovino ne répondit pas.
Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine poilue et rouge. Il leva son bâton et dit:
--C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le Tranche-têtes.
Sansovino répondit au Peuple.
--Je n’ai plus de bourreau... Qui sera l’homme rouge?
--Moi, dit le Peuple.
--Allez, dit Sansovino, et que le peuple soit son propre bourreau.
Les hommes sortirent, les douze vierges sortirent, et un violent cri de joie, un hurlement voluptueux entra par les étroites fenêtres. Le peuple délirait, chantait, infatigablement, sur le ton de l’ivresse:
--Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu! Gloire à Sansovino!
Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo dans ses bras, courut au prince:
--Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme je t’aime!
Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya son front à l’épaule du triste Amalio,--et il pleura.
L’ACCIDENT ROYAL
Le jeune roi et la jeune reine firent leur entrée par la porte royale. C’était une brèche que l’on ouvrait dans la muraille à de solennelles occasions, quand le roi, mort ou vivant, revenait d’une guerre et d’une victoire. Des ancêtres du jeune roi avaient franchi jusqu’à douze fois la brèche, douze fois pratiquée, douze fois restaurée; mais depuis longtemps, depuis des générations, la porte royale était restée murée et un lierre y étalait sa paresse, symbole de paix et de décadence.
Le lierre fut arraché et le vainqueur entra.
Le cortège était simple et magnifique: d’abord, des escadrons de cavaliers, crinière au vent et lance au poing; puis, en un carrosse découvert, le roi et la reine: le roi, serré comme une abeille dans un corselet de velours aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine, pareille à une libellule, dans un corselet de soie violette brodé de topazes; tout autour du carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient enfin, fermant la marche, de solides soudards casqués de fer, et dont l’épaule pliait sous la lourde et longue arquebuse.
Respectueuse et curieuse, la foule se pressait sans cordialité, sans joie; elle semblait bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes du mariage royal et que le vainqueur lui amenait, fille du vaincu, moins une reine qu’une esclave couronnée.
Cependant, la jeune reine souriait et le roi saluait son peuple.
Des moments se passèrent ainsi et le cortège avançait lentement, mais sans heurts, sans tempêtes; le carrosse doré paraissait une majestueuse galère sur des eaux calmes.
Trop de sagesse chez le peuple inquiète les rois, comme une mer trop paisible inquiète les capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu, se pencha vers son mari et, tout en continuant de sourire au peuple, prononça quelques paroles sans doute convenues d’avance, car le roi n’en fut pas ému et ne répondit que par un signe. Un aide de camp ayant tourné les yeux vers la voiture royale, le jeune roi porta ingénument la main à son menton; l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun incident immédiat ne fut la conséquence de ce mystérieux échange de brèves pensées.