D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 10

Chapter 103,864 wordsPublic domain

--Mon cousin, tous les matins, je vais cueillir les fruits aux espaliers, avant que le soleil ne les ait déveloutés; il n’y a que moi qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner demain matin? A sept heures, sur le perron.

--C’est que nous chassons demain, hasarda M. de V...

--Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. Il faut qu’il voie les espaliers. Les pêches sont belles comme des anges.

Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi.

Un grand chapeau blanc sur ses cheveux noirs, un large panier au bras, chaussée de petits sabots, à cause de la rosée, Emérence parut sur le perron en même temps que moi et nous partîmes pour les espaliers, tout en haut du parc.

Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la veille; plus pâle encore, les yeux plus profonds, elle semblait triste et je crus même la voir trembler.

Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin, elle me dit brusquement:

--Mon cousin, vous êtes venu ici pour moi, pour moi seule, et vous avez l’intention de m’épouser; je suis au courant de tout et je sais beaucoup de gré à vos tantes de m’avoir désignée à vous, car j’aime votre nom, vous êtes mon parent et je serais volontiers votre femme,--mais il faut d’abord que je vous conte une histoire.

Elle réfléchit un instant, puis:

--Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille?

Je répondis franchement, mais avec une indicible émotion:

--Non, vous avez l’air d’une femme.

--J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence.

Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux baissés; je tremblais à mon tour.

--Vous tiendrez le panier, sans le secouer, comme cela.

Elle paraissait plus calme, depuis son brutal aveu. Tout en cueillant les pêches elle continua:

--L’histoire, tout le monde la sait, excepté vous et vos tantes; si vous ne l’entendiez pas maintenant vous l’entendriez après--et vous ne me le pardonneriez jamais. Quand vous la saurez, vous fuirez, après quelques jours accordés à la politesse,--et vous ne songerez plus à moi. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience; je continuerai, tant que durera ma triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et vulgaire. Il y a six ans, j’avais dix-huit ans, je fus fiancée à M. de B..., qui était mon ami d’enfance: je l’aimais beaucoup, on nous laissait trop libres; j’avais en lui une confiance absolue: il abusa de moi, s’absenta et ne revint jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes qu’il était déjà marié, dans je ne sais quelle colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais un enfant,--et je l’ai toujours,--un enfant sans nom, que j’aime et qui fait ma honte. Voilà l’histoire d’Emérence de V...,--qui cueille des pêches avec son cousin pour la première et la dernière fois.

--Vous vous trompez, Emérence, dis-je violemment. Je suis assez riche pour n’être pas accusé de trafic; je suis plus riche que vous, j’effacerai votre honte et vous ferez ma joie. Donnez-moi votre main.

Emérence, qui était debout devant moi se mit à pleurer silencieusement; deux gros ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues pâles. Je la laissai pleurer; elle devait pleurer; les pleurs qui coulaient sur ses joues pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps: elle devait pleurer.

Ensuite, elle me regarda avec une anxiété de ressuscitée et ses grands yeux bruns, tout mouillés, me demandaient si je n’avais pas menti, moi aussi; mais je m’approchai d’elle et je lui dis:

--Puisque nous sommes fiancés, Emérence, laissez-moi baiser vos mains.

LE CHATEAU BRULÉ

I

Le couvert enlevé, il étaient restés tous les trois autour de la table, et ils parlaient peu, comme des gens dont les idées sont rares, et qui, répétant toujours la même chose, ont l’instinct de mettre un intervalle entre leurs phrases.

M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans un gobelet d’argent; il la versait d’un vieux flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux, le faisant miroiter à la lumière de la lampe. On devinait qu’il aimait le flacon pour l’eau-de-vie qui brillait dans le verre ciselé et doré, et l’eau-de-vie pour la beauté du flacon et les souvenirs d’anciennes joies emprisonnées là--et qui allaient peut-être sortir--avec le dernier verre et la dernière étincelle!

Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que sa fille, Danielle, lisait quelque médiocre histoire ou brodait quelque coin de mouchoir. Elle était toute dorée aussi; comme elle penchait toujours le front sur sa lecture ou sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que les cheveux blonds; quand son père pensait à elle, il évoquait des cheveux blonds,--et rien que des cheveux blonds, car la figure de la fille le troublait, dure et froide, avec dans ses yeux quelque chose de pareil à l’implacable esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie.

Depuis la mort de Mme de Brunon, dont les fantaisies et la vanité avaient ruiné la maison, ils vivaient tous deux seuls, dans une dignité pénible, attentifs à garder le train et la tenue exigés par leur nom et leur état, soucieux avant tout de paraître, et leur habileté était si grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs domestiques, jusqu’à leur notaire.

Deux fois par an, la dure et froide Danielle s’absentait, emportant une grande et vieille malle toute constellée de clous de cuivre,--et quand elle revenait, ses premières paroles étaient un chiffre énoncé d’une voix brève. A l’époque où Baudoin de B... arriva, attendu depuis des années, au château de Brunon, Danielle n’avait plus une seule bague aux doigts: quand elle brodait, elle cachait sa main gauche sous le morceau de mousseline. Si dure et si froide qu’elle fût, son père la vit un jour pleurer en regardant ses longues mains blanches et nues: ce jour-là, M. de Brunon ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie.

--Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit Baudoin, pendant que M. de Brunon, ayant vidé son dernier verre, s’endormait. Voici, toujours à mon doigt, la petit bague que je vous avais volée en vous jurant de venir vous la rendre: donnez-moi votre main.

Danielle tendit sa longue main blanche et nue.

--Vous ne portez plus de bague?

--Non, j’attendais celle que vous venez de me rendre.

Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages de sentiment amollissaient un peu son cœur de métal. Son âme redevint, pour quelques heures, aussi jeune que son visage, et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la tendresse.

Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement d’état.

--Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin, je serais aimable et bonne comme autrefois. Mais je le sais, je suis devenue méchante, je suis devenue froide et dure,--et c’est irréparable.

Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin, qui n’en fut pas touché très profondément, car c’était un cœur simple et une âme désintéressée. Il aimait Danielle d’un amour qui ne fut pas amoindri par la révélation de sa pauvreté, et, prenant les longues mains blanches et nues, dépouillées de leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre, disant:

--Je les garde, toutes blanches et toutes nues, toutes pauvres, et toutes pures.

--Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes pauvres, pauvres, pauvres.

--Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon, réveillé par les tristes syllabes qui hantaient son sommeil.

--Il se redressa, étendant la main vers le flacon doré.

--Il est vide, ma fille; veux-tu aller me le remplir?

Danielle se leva, et prenant le flacon, elle alla soulever un pan de tapisserie derrière lequel dormait un tonnelet de chêne, tout plein de rêves, de souvenirs, d’illusions,--un tonnelet de chêne d’où allait sortir, sans doute, le mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et gardien de la joie humaine.

Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon, l’ayant fait miroiter, s’en versa un gobelet tout entier, disant:

--Elle est plus belle que jamais! Elle est resplendissante, Danielle, je crois que cette fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi, Baudoin.

Baudoin céda et il but plusieurs verres d’eau-de-vie.

--Pauvres! répéta encore M. de Brunon,--et dire que ce vieux château, hanté par les trépassés, est assuré pour des sommes... des sommes énormes... Quelle somme, Danielle?... Et qu’il ne brûlera jamais.

--Ne dites pas cela, mon père. La matière, qui est inerte, obéit au verbe, qui est vivant. Ce château brûlera un jour; quand? nul ne le sait encore. Buvez encore un verre de cette eau-de-vie, Baudoin; elle vous dira peut-être son secret,--le secret qu’elle a toujours refusé à mon père.

Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie.

II

Quelques heures plus tard, M. de Brunon, sa fille et Baudoin, enveloppés de couvertures, gisaient blottis dans la paille d’un hangar de ferme, pendant que de hautes et belles flammes se tordaient, harmonieusement, jaunes et rouges, au-dessus du bûcher prédit par Danielle. M. de Brunon pleurait, épouvanté par la magique réalisation de son rêve abominable; Baudoin, à demi-évanoui, haletait couché sur le dos, les doigts agités de gestes nerveux; Danielle, à genoux, paraissait en prière: ses longues mains blanches, où brillait une seule bague, s’étaient jointes et sa figure, illuminée par l’incendie, resplendissait comme surnaturelle.

Baudoin, presque en délire, proféra de vagues paroles; alors, elle accourut près de lui, et le baisant sur la bouche:

--Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée m’appartient. Nous voilà unis par un ciment plus fort que l’amour.

--Le crime! dit Baudoin.

--Tais-toi, je t’aime.

Elle s’entoura le cou des bras dociles de Baudoin, qui, ses lèvres pressant les lèvres de Danielle, songeait obscurément:

--Je suis, pour jamais, l’esclave de cette femme.

L’AMATEUR

C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.

Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise et une façon unique de l’agripper,--le coup d’œil de l’épervier et le coup de patte du chat. Sa passion: les estampes. Il les voyait à travers les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il avançait, d’un geste net, la main, et prenait.

Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait guère de marchandage; ses yeux, ses mains disaient trop clairement: Je veux cela, je le veux, je le veux!--et, le prix proféré, il payait et emportait.

Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche.

Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur,--et ce nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus; le modèle, peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire, de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi quelque chose de plus,--et même quelque chose de fort différent.

En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices: il tenaillait une fois par semaine, le dimanche.

Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. Ce jour-là, il ne mangeait pas, il ne buvait pas: il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein sur la roue.

Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, il y pensait toute la semaine. Ses collègues faisaient pour ce jour de liberté des projets dont la médiocrité le surprenait; les moins ridicules de ces plans lui semblaient enfantins et il ressentait surtout une grande pitié pour un vieux sous-chef, tout chenu, qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de poisson frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le secret grotesque de son cœur sexagénaire. D’autres parlaient de leurs enfants, de leur femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, M. Amateur les trouvait saugrenues; il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant:

--Moi, le dimanche, je classe mes estampes.

Et, le dimanche, il classait ses estampes.

Tirant du carton toutes ses acquisitions de la semaine, il les étalait sur une grande table, et les contemplait longuement, jouissant de leur beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié par l’ensemble, il venait aux détails, délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt transperce les ombres, aux puissantes tailles par lesquelles Dürer modèle la croupe de ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la netteté du trait dont Callot enveloppe la fantaisie de ses mendiants et de ses matadors; il s’enivrait des belle courbes et des modelés hardis, il jouissait de la finesse des hachures, de la douceur des lumières, de la profonde intensité des noirs:--formes dont la grâce toute jeune réveille le désir d’être jeune; maturités, plénitudes qui inspirent de sérieux amours; troublantes vies faites d’un peu d’encre jetée sur un peu de papier!

Après l’amour, non brusquement, mais par une lente dégradation de sentiments, M. Amateur éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, peu à peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à la haine. Son envie était complexe; il enviait à la fois le génie des artistes et la beauté de leurs œuvres; mais surtout il s’attristait de la gloire des maîtres, et, devant le rayonnement des fronts pleins de pensée et des yeux pleins d’amour, il se sentait plus obscur et plus froid.

La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient sur ses dents serrées, ses poings se fermaient convulsivement, son cœur battait, prélude au crime! Puis calmé par cette crise, il se levait et préparait les exécutions.

Un chevalet, un pot de noir, un pinceau: cet attirail suffisait au bourreau.

Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, comme avec des précautions d’artiste minutieux, il passait sur la noble estampe un précis trait noir, puis un autre, puis encore un autre, et de temps en temps, il se reculait pour voir l’effet lamentable des indélébiles maculatures, souvent--comme on put en juger plus tard--le bourreau perdait son sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, des outrages ivres, une hideuse mascarade de balafres, de taches, de zébrures, si bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable sadisme, ont pu prendre M. Amateur pour un fou.

Il n’était pas fou,--à moins que la haine de l’art ne soit un signe de folie; mais qui oserait soutenir une opinion aussi subversive?

M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les plus clairs, les plus indéniablement significatifs.

L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce mot: «Cimetière»; le bourreau inhumait lui-même ses victimes.

A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées; il y en avait des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon brisé,--un regard de lumière pleurant parmi la nuit...

M. Amateur avait la haine de l’Art.

FIN DE PROMENADE

Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes; il marchait par raison, par hygiène,--par ordonnance, enfin! Ces quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins, il était ponctuel: toutes les après-midi, par le plus mauvais temps, même de neige, il sortait et s’encourait--vers rien, au hasard, fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné Isis,--Hygeia.

Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.

En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient «ataraxie», l’indifférence complète à tout ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris et même scandalisé: «Mais, je ne vois aucun motif pour me lever.»

C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva.

Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le chemin.

Araman adopta ce système.

Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage--d’une femme.

Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.

Araman se mit donc à suivre les femmes.

Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave.

La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il apprit que «jamais» aucune femme ne sortait sans but précis, pour le plaisir: elles savent «toujours» où elles vont, et rien ne peut les distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer ses jolies jambes.

A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations; elles allaient droit devant elles, par le chemin le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un démon, comme attirées par un aimant--qui ne pouvait être que l’amant!

Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre: il faisait le rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces petites adultères.

Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison, noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la Mort.

Dès l’entrée, il eut peur: des souffles de cave emplissaient la cour où des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des planches, des torchons, des vieux journaux; aux murs une purulence suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil semblait caresser avec joie et tendresse,--et avec ce respect que la Beauté inspire même au Soleil.

Un coup de talon lui fit baisser les yeux: l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.

Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante qui aurait pu être--songeait-il--l’escalier intérieur d’un lépreux!

Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis: marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.

Nulle domesticité: les portières se redressaient elles-mêmes et les portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente richesse: là, de divins marbres; là, d’angéliques peintures; là, les plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de coussins.

Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules.

Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies.

Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman s’endormit--et se réveilla dans la rue.

«Je n’aurais pas dû «la toucher», disait-il, plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent ses épaules,--et au milieu même d’un indicible plaisir,--je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact une chair--exceptionnelle, oui, et peut-être unique,--mais une chair, enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion.»

Il ajoutait:

«Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal--à travers quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui,--et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis mourir de volupté,--puis...»

Il disait encore:

«J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais dû rester à genoux, et contempler.»

LA SIRÈNE INNOCENTE

Lionel Pappe regardait de vieilles gravures absurdes et méprisées des hommes d’aujourd’hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.