D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes

Part 1

Chapter 13,825 wordsPublic domain

REMY DE GOURMONT

D’un Pays Lointain

MIRACLES--VISAGES DE FEMMES ANECDOTES

SIXIÈME ÉDITION

PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXII

DU MÊME AUTEUR

Roman, Théâtre, Poèmes

SIXTINE.

LE PÉLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.

LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.

D’UN PAYS LOINTAIN.

LE SONGE D’UNE FEMME.

LILITH, _suivi de_ THÉODAT.

UNE NUIT AU LUXEMBOURG.

UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat.

COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.

HISTOIRES MAGIQUES.

DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912.

Critique, Littérature

LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen-âge) (Crès, éditeur).

LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.

LA CULTURE DES IDÉES.

LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d’idées._

LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire._

PHYSIQUE DE L’AMOUR. _Essai sur l’instinct sexuel._

ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série); 1902-1901 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.

ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.

PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.

PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.

DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 4e série, 1905-1907).

NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 5e série, 1907-1910).

DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.

PENDANT L’ORAGE.

LETTRES A L’AMAZONE.

PENDANT LA GUERRE.

LETTRES D’UN SATYRE.

LETTRES A SIXTINE.

PAGES CHOISIES, avec un portrait.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

PROLOGUE

D’UN PAYS LOINTAIN

--D’où viens-tu?

--D’un pays lointain. Je suis né dans une maison noire surgie du milieu d’une plaine grise, autour de laquelle un cercle de lumière étincelait, pareil aux gloires où s’écrivent les traits sévères d’une vierge de vitrail; mais ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait que du néant, du gris et du noir. Mon père et ma mère, comme tous les habitants de ce pays lointain, étaient aveugles; seuls, quelques enfants voyaient: si l’on s’en apercevait, on leur crevait les yeux,--pour les rendre conformes. J’avais un frère, on lui creva les yeux; j’avais une sœur, on lui creva les yeux.

Pendant l’opération, pratiquée par un excellent prêtre, aimé de tous et surtout du Seigneur, ma mère disait: «C’est un petit moment à passer, mes chéris; j’ai subi cela aussi, moi, à votre âge, et je n’en suis pas morte. Allons, un peu de courage!» Elle promettait des confitures, du sucre et des gâteaux à la fleur d’oranger.

Mon père, qui était né aveugle, parla plus longuement. Il dit, avec une rude tendresse: «Petits sauvages, vous n’avez donc aucun sentiment des convenances? Ces gamins veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent pas faire comme tout le monde! Alors, vous consentez à être ridicules, c’est-à-dire à éprouver des sensations--et, de là, des sentiments ou des idées--inconnues et, par conséquent, méprisées des autres hommes? Réfléchissez bien. Si vous gardez vos yeux, cette source incongrue--à ce que l’on dit,--de pensées vaines et de dangereux désirs, on vous poussera du coude avec dédain, on vous marchera sur les pieds, on vous donnera des coups de genou, par mégarde, on s’ameutera contre vous, on vous tirera les cheveux et on dansera la sarabande autour de la bête curieuse. Ah! vous vous préparez une jolie existence!...

--Mais ils ne refusent pas de se laisser crever les yeux! interrompit ma mère. N’est-ce pas, mes chéris?

--Ils ne refusent pas? Je l’espère bien, mais je dois les prévenir de ce qu’ils vont gagner à perdre le plus méprisable des sens,--et de ce qu’ils perdraient à le conserver. Mes enfants, je puis vous énumérer, avec ma double autorité d’aveugle et de père, les joies d’un être privé de la vue: la première joie est une joie intime et profondément satisfactoire, la joie de la répulsion surmontée, du devoir accompli; en second lieu, vous ressentirez un plaisir d’orgueil, mais d’orgueil permis, le plaisir d’être absolument pareil à tous vos petits camarades, le plaisir de vivre parmi des égaux; ce plaisir vous accompagnera durant toute votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez conquis la paix qui naît de l’incuriosité; après de calmes jeux, de douces études de paisibles amours, de bons repas, de propices digestions, vous vous endormirez dans la certitude de n’être jamais sortis du droit chemin, de n’avoir jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais contemplé le ciel, ni la nuit, quand--dit-on--il s’orne du regard attristé des séraphins, ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable du sang et des sèves, réchauffe l’impureté des instincts...

Ma mère interrompit encore une fois:

--Comment voulez-vous, mon ami, que des enfants comprennent de telles pensées? Mettez-vous à leur portée. Et puis, tout cela est dangereux. En parlant ainsi, vous leur apprenez à raisonner...

--Oui, mon amie, dit mon père; cela pourrait, peut-être, leur apprendre à raisonner. Parfois, la connaissance trop précise du bien pousse les curiosités à retourner l’étoffe,--geste dont proviennent nécessairement les plus grands malheurs. Aussi, je me tais.

L’excellent prêtre souriait et se contentait d’approuver de la tête, car il n’avait plus assez d’intelligence pour parler lui-même. En dehors de ses formules et de ses opérations, le vieux magicien n’était capable que des mots et des mouvements dictés par l’instinct de la conservation. Sa mémoire rituelle commençait même à s’affaiblir: il oubliait des verbes essentiels dans le prononcé des exorcismes et quand il remettait le péché--fort rare, il est vrai, en ce pays,--de «tentative intellectuelle», «effort pour comprendre», il lui arrivait de ne pas exiger du pénitent, après l’absolution, le serment sacramentel: «_Serviam_.--Je suis l’esclave éternel.»

Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération réussit. Mon frère et ma sœur sont demeurés là-bas, «dans le pays lointain».

--Mais toi?

--Moi, j’étais intelligent et hypocrite. Jamais personne ne se douta que j’y voyais. J’enfermais mes impressions, mes joies, mes désirs, sous une triple serrure, dans mon crâne, invincible coffret, et un jour...

--Et un jour?

--... Je m’enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché longtemps, j’entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre ressemblait à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné des odeurs de la vie que j’en eus mal à la tête; mes doigts se crispaient au chatouillement des hautes herbes; mon cœur chantait si fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j’étendis les mains, embrassant, comme Apollon, les genoux d’un des arbres-femmes. Ce contact m’apaisa, mais je tombai sur le côté et je m’endormis.

Le lendemain, je continuai mon voyage, et j’arrivai ici. D’abord, je ne m’aperçus guère que j’avais changé de pays: les hommes avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que pour se guider matériellement à travers la vie; depuis, j’ai rencontré quelques voyants véritables.

J’oubliais de vous dire qu’en traversant la forêt lumineuse, j’y cueillis... devinez quoi?

--Une fleur rare?

--Oui, une âme! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques instants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes que mon bras levé, et je désespérais d’emporter même le souvenir d’une feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé qu’une chevelure d’amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tête aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux ou la neige violette des nuages matinals. J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner seul, sans le témoin que je voulais; j’étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la cime obscure d’une autre forêt, lorsqu’une branche fleurie de petits cœurs roses s’abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la branche où tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma route.

Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d’abriter la branche fleurie, comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, car j’ai toujours aimé la culture du sentiment; c’est une occupation pleine de grâce et qui ne demande que la bonne volonté d’un jardinier soigneux: au milieu du jardin, il y a une fontaine où l’on peut se laver les doigts, quand ils sont tachés de sang.

Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de majolique plein de sable d’or, et le vase sur une cheminée, primitif autel; à gauche du vase, j’inclinai les _Damnées_, de Filiger, pour me remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la _Vigne abandonnée_, où de Groux a écrit l’inutilité du Sacrifice.

Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle mode, riaient, s’ennuyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils s’ennuyaient surtout, leur capacité passionnelle étant fort médiocre et leur force nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve suffisait souvent à l’épuiser toute. Je constatai encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité, avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à l’avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies futures et de regarder la lune avec des verres de couleur.

J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, quand je rencontrai Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d’où sortait une fleur d’or ocellée de bleu. C’était une créature aussi étourdie qu’un oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle n’avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d’une sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l’amour.

Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, des intimités illusoires, dont elle aggravait la vanité par l’aveu de ses regrets et l’implorante langueur de ses attitudes. A dessein, je prolongeais la période du désir; j’aimais l’impatience d’Armelle et son geste, sur la berge, de se vouloir jeter à l’eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l’a pas possédée, car la virginité n’est pas autre chose que de l’inconnu, peut-être de l’inconnu plus obscur,--et je restais au seuil du mystère, quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.

Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, exaspérer la bête et qu’elle bondît dans le cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages et toute la violence d’une nature contrariée et aiguillonnée--mais je fus trompé.

L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai l’autel familier que j’avais ordonné avec de précieuses décorations autour de la branche fleurie de petits cœurs roses. Mon air grave et même un peu hiératique étonnait sa candeur animale habituée à de moins solennels prolégomènes; elle s’approcha et ouvrit tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les images, sévères acolytes, ne captaient pas son regard; elle le fixait sans distraction sur la branche fleurie de petits cœurs roses. Je me taisais, feignant même de m’astreindre à effacer la poussière qui troublait un des coins de la glace; alors sa curiosité s’enhardit et elle toucha du doigt un des petits cœurs roses; elle ressemblait à une chatte qui veut jouer; toute la grappe trembla et un des petits cœurs roses tomba dans le sable d’or: assurée que j’avais détourné la tête et oublieuse de la glace qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur rose et le mangea.

J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la chambre. Armelle vint à moi et je la voyais s’avancer toute pâle d’amour; son attitude d’oiseau voltigeant s’était transformée en la grâce splendide d’un cygne qui se meut sur un canal avec une fierté royale; ses mouvements se voyaient à peine sous sa robe traînante et ses bras tombaient le long de son corps comme des tiges brisées par un coup de vent.

Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant les mains; puis elle pleura silencieusement. La douleur ne contrariait pas la pureté de sa face extasiée et les transparentes larmes qui roulaient sur ses joues semblaient les perles détachées d’un chapelet de sourires.

Je me penchai sur elle et je la baisai au front, doucement; quelques perles tombèrent encore de ses yeux souriants, quelques perles et la croix--et un grand soupir annonça que le cœur d’Armelle s’était soulagé, grain à grain, de tout le chapelet des douleurs suprêmes et des joies infinies.

Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête s’arrêta sur mes genoux et ses bras tombaient vraiment comme des tiges massacrées par l’orage.

Armelle était morte.

Je compris que les petits cœurs roses étaient de merveilleuses hosties contenant chacune une âme et je compris aussi qu’en se communiant avec un de ces petits cœurs roses, Armelle s’était empoisonnée... Les âmes sont de terribles poisons.

LIVRE I

MIRACLES

PHOCAS

_A Octave Mirbeau._

Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme grave, probe et intelligent; excellent jurisconsulte, il n’abusait point de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal; tout au contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois pénales,--et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable amende d’avares et inflexibles riches «coupables selon lui de ne pas s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui n’a rien à prendre à celui qui possède tout.» De tels jugements paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en indignerait; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes, acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius; vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.

Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable nom; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion nouvelle une horreur mêlée de crainte; seules, devançant les dogmes, la justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se répétait avec surprise.

De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans et les esclaves des grands domaines; on disait que le principal d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.

Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et, pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit impérial.

Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.

Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire: «Phocas, chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts; il connaît l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant de ruse; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut de la République.»

Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus, épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle allait un peu au hasard, car--la police, en ces temps, était sommaire--on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi la forêt une clairière de verdure; on irait là, tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.

Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait que la quête serait difficile et pénible; mais la saison était belle, les hommes décidés: «On en sera quitte, songeait-il, pour dormir quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze mamelles.»

Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon; il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.

La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux; ses cheveux étaient ras et sa barbe longue; il avait l’air las et doux; ses yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes, était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la Providence lui envoyait des étrangers:

--Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?

--Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à distance...

Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence mes semis,--mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être,--et d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.

--Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes instructions le portent.

--Quel est son nom? demanda Phocas.

--Son nom?

Il consulta ses tablettes:

--Phocas.

--Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un chrétien.

--Mes instructions le portent, dit Amasius.

--C’est bien lui, dit Phocas,--un chrétien absolu, un chrétien farouche, un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain, des légumes de mon jardin,--ce que Phocas en a laissé.

--C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.

--Lui-même.

--Nous ne le ménagerons pas.

--Je l’espère bien, dit Phocas.

Phocas continua:

--Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de vin d’Asie... Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne...

--Nous la boirons! dirent les soldats.

--Je l’espère bien, dit Phocas.

* * * * *

Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta:

--Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table; s’il est ignorant, instruisez-le; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour lui... Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme un ciel matinal; il vient sur la mer, et les vagues s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour de lui et lui font un cortège d’amour... Il vient, je le vois! Il a les yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique d’allégresse; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante... Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous... Aimez, aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir...

Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus; Amasius aurait voulu entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie; mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, et il fit l’effort de dire:

--Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas... J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que mon centurion vénère comme un dieu... Tu seras mon Socrate... Oh! que tes paroles m’ont fait de bien... Jamais je n’avais entendu de pareilles choses...

Il se tut; puis faisant un nouvel effort:

--Et ce Phocas?

Le pauvre jardinier se leva et dit:

--Je suis Phocas.

--Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?

--Je suis Phocas.

Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.

Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du préteur Aurélius,--puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère avancée quand ils entrèrent dans Sinope.

* * * * *

Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait en grande foule; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris:

--A mort! A mort! criait le peuple.

Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence:

--Aux bêtes!

Et le peuple répéta:

--Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!

Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte:

--Je suis chrétien!

Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.

Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.