D'Archangel au golfe Persique

Part 19

Chapter 193,623 wordsPublic domain

Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les mercantis de la plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour de la Mission catholique: Salomon, à la peau grêlée, et l’interprète Nicodème, tout de blanc habillé. Ces messieurs achètent des roubles à bas prix: cent roubles pour quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement dans leur pays, car ils se sentent le courage d’y retourner maintenant que le danger a disparu.

Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, ni âne, ni chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, bricolent de-ci de-là, et leurs femmes aux larges jupes travaillent avec les pauvresses persanes à l’empierrement des routes, pour le compte des Britanniques.

Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en ce moment cantonnés,--construite sur le modèle de toutes les maisons persanes: une cour, un minuscule verger, une pièce d’eau pour l’agrément des moustiques, un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les diverses épouses du propriétaire,--parfois viennent nous rendre visite une Chaldéenne de trente ans qui en paraît bien quarante-cinq, sa fillette et un homme d’un certain âge, son mari. Une barbe noire et frisée tournoie sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte le chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches des popes. Il est prêtre de la religion russe orthodoxe. Il fut jadis prêtre de l’Église romaine; mais lorsque les Russes vinrent en nombre à Ourmiah, il crut sage de se rallier à l’orthodoxie toute-puissante.

Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les membres de la Mission catholique d’Ourmiah avaient été assassinés par les «Kourdes», après l’exode des Chaldéens, et que les orthodoxes russes s’étaient retirés de la ville...

Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien: elles lavent du linge et mendient à l’occasion.

--Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant sa barbe, mais je ne puis pas. Je suis prêtre...

Et comme il entend parler de missions évangéliques protestantes en Perse, il songe sérieusement à se convertir à la nouvelle religion.

* * * * *

Cependant que des cavaliers et des «volontaires» des anciens bataillons assyriens remontent sur Ourmiah, par Zendjan, des Chaldéens descendent sur Bagdad, d’où ils gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.

Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller en France, mais atteint de paludisme, il grelotte sous ses couvertures. Devant un aumônier français, qui visite les malades, il se lamente comme ceux de sa race; il croit sa dernière heure venue et recommande déjà son âme à Dieu, comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.

--Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre ami Yonas qui est très gravement atteint. Il a le typhus.

--Yonas a le typhus? s’inquiète Nicodème.

--Oui. Et je ne vous cache pas: on ne sait s’il pourra s’en tirer.

--Yonas va mourir! reprend Nicodème. Et vous allez le voir. Demandez-lui donc, monsieur l’abbé, le passeport qu’il a fait établir pour la France. Il me servira. J’ai perdu le mien.

* * * * *

Les domestiques chaldéens de la Mission catholique d’Ourmiah qui portent la casquette des séminaristes, avec les initiales SV, apprennent ici--pourquoi l’ignoraient-ils encore?--le massacre, à Ourmiah, de Mgr Sontag et des autres Pères de la Mission. Ils se composent des visages de bedeaux consternés, se regardent, puis, naturellement leurs premiers mots:

--Qu’allons-nous devenir?

Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, reçoit cette nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de nouveaux détails avec une grande fermeté d’âme.

--Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait en courant, les Pères Lazaristes ont voulu, malgré les conseils, rester dans leur Mission. C’était très imprudent.

C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la mort du Chaldéen Yonas, fils de Yonathan, du village de Gulpacha ou Gulpachan.

Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au petit cimetière des Chaldéens, près du lion de pierre... Nicodème, remis de sa fièvre, s’estime encore trop faible pour marcher, mais il réfléchit.

--Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup de sacs de blé et des sacs de krans... Ah! tout est perdu, les Kourdes les emporteront...

* * * * *

Élisa, une Chaldéenne de quinze ans,--qui en paraît vingt,--a suivi les Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. Elle abrite sous des sourcils tracés au pinceau de grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la présente aux Français:

--Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses nouvelles depuis treize ans. Cette enfant, considérée comme orpheline, a été recueillie par les Religieuses...

La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans abandonnent ainsi femme et enfants pour chercher fortune aux États-Unis. En cas de danger, chacun pour soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon, Rabbi Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au moment de l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune femme, les deux autres, une vieille mère impotente.

* * * * *

Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et persan au Consulat américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. Il est venu avec sa femme. Cependant nous lui connaissions trois enfants échelonnés de un à sept ans.

--J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il... La dernière, qui commençait de marcher, nous avons dû l’abandonner sur la route sans pouvoir l’enterrer... Oui, elle n’était pas encore morte.

Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes avec des enfants au-dessous de trois ans... Sont-ils morts, au cours de l’exode, des fatigues de la route? Il paraît que lorsque les Chaldéens fuyaient en désordre, des obus tombèrent parmi eux. Les mères, déjà embarrassées dans leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés sur le bord du chemin.

Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert une excuse qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la répète toujours:

--C’était pour fuir plus vite...

* * * * *

Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer à l’exécuter, d’attendre son contre-ordre.

C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains humoristes militaires. Axiome plein de scepticisme et d’expérience, du reste. Une fois de plus, nous en avons la preuve.

Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter sur Bakou, voici, en effet, qu’on nous avertit de descendre sur Bagdad. C’est un ordre télégraphique. De là, les cinquante Français seront dirigés sur la Syrie.

Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés dans notre petite maison d’Hamadan--où, en principe, nous ne faisions que passer--à peu près un mois et demi. Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans profit. Elles ont révélé un Captain détective de grand style. L’ancien matelot, l’ancien critique militaire des «Soirées d’Ourmiah», l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, avait remarqué les inquiétants agissements des Chaldéens interprètes Nicodème et Israël. A la suite d’une surveillance habile, Captain est parvenu à prouver que les deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient aux marchands indigènes du bazar les fournitures de l’ambulance.

Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons pour la Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les Français se séparent des deux Chaldéens, sans fracas, mais avec fermeté.

--Nous les reverrons encore, assure Captain. Ils seront à Bagdad avant nous...

Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, mettent à notre disposition des autos américaines.

Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu d’arbres, qui prennent déjà les teintes de l’automne, dans les montagnes du massif de l’Helvend. Dans la plaine, à la tombée du soir, coupant les collines et la vallée, une série de trous de taupes qui montent, descendent... Ce sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, le long de la route; les murs noircis de fumée sont encore debout. Ces tranchées où l’eau s’amasse, ces ruines, c’est tout ce qui reste des combats de la dernière guerre...

Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques Arabes de Bagdad galopent l’amble dans la campagne. Des convois de chameaux nous croisent. Ils apportent du camp anglais de Kanikine des vivres et des bidons de pétrole... Tout le long du parcours, sous la surveillance des Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, empierrent et nivellent un nouveau tracé. Dans quelques années, à côté des vieilles pistes pour caravanes et des sentiers établis sous le règne de Schah Abbas (comme disent toujours les guides), une route nouvelle large et bien entretenue, sera construite.

Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les autos, nous campons à 25 kilomètres de Kermanschah, au pied du fameux rocher de Bizoutoum[16]. C’est là, dans une anfractuosité du rocher, à l’abri du vent et des pluies, que se cache le bas-relief du roi Darius. La sculpture enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton d’un admirable bas-relief de bronze. On y accède par un sentier à travers des blocs de pierre taillés... Au-dessous du tableau, à peine visibles, des inscriptions en trois langues...

[16] A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de l’ancienne route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à Hamadan, l’_Ecbatane_ classique tombée elle-même au rang de bourgade pendant la période des princes Sophis, un chétif village a pris le nom de la montagne appelée par les auteurs grecs _Baghistana_ et par les modernes _Bechtstoum ou Bisoutoum_ (_Takt-i-Bostan_, la voûte des jardins). Dominant les jardins et le torrent qui les arrose, un énorme rocher perpendiculaire, haut de 1.160 mètres, a été nivelé et poli à 100 mètres au-dessus de la plaine, et sur cette tablette gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, a fait sculpter un bas-relief colossal au-dessus d’une interminable inscription cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son règne. Le bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage Gaumatès, et recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription est en trois langues, les trois langues officielles de la chancellerie des souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien; elle est disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des sculptures, et ne comprend pas moins de quatre cents lignes. (_L’Asie_, par M. LANIER).

Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien cimetière. Sur les pierres tombales, couvertes d’inscriptions, on voit encore, sculptés d’une façon précise par quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et deux fantassins. L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes indolents paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les pierres tombales vestiges des grandes guerres anciennes. Des Kurdes élancés, des habitants du Lauristan, habitent encore dans l’ancien caravansérail; le reste du village a été brûlé par les Russes.

A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain matin au camp anglais, situé sur une hauteur. De là, nous découvrons l’oasis de Kermanschah, les mûriers, les abricotiers jaunis, les vignes rousses, les grands platanes déjà saisis par l’automne.

La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme toutes les villes persanes. De loin, elle semble en ruines. Elle est construite en briques crues. Cependant les Anglais trouvent le moyen d’édifier leurs camps avec des pierres.

VIII

KERMANSCHAH, VILLE KURDE

Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah. Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français, nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des soupiraux laissent passer une rare lumière.

Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac, dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs.

Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune.

Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux, comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali...

Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.

Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques, le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes, se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents, à ce cérémonial.

* * * * *

Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin froid.

Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête. Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre encore a modifié tout cela.

Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent. Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque.

--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure).

Desprès l’interpelle:

--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air d’avoir fait la traversée du Havre à la nage...

Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son compagnon, constate avec philosophie:

--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès.

Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions reculées, incendièrent tous les villages, par représailles.

Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des caravanes.

Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation: arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles; le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses portes de Zagros, chemin de toutes les invasions.

Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce même paysage, cette allure de hordes désordonnées...

--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait.

--Qui donc? demande Desprès.

--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a Nicodème et Israël parmi eux...

--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant!

--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les boulevards. Ils te vendront des lacets.

C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de l’armistice.

* * * * *

Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie. Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de roseaux. Quelques arbres sur les collines.

Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont surgi près de cinq cents tentes anglaises.

* * * * *

Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et, surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et Bassorah...

A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium, cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en colonisation.

Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu:

--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque part, c’est pour toujours.

«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent mieux.

Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina...

Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge:

--Qu’est-ce que tu leur disais?

--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit.

--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça?

--Parce que je le pense...

--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher les gens de faire une bêtise...

--Pourquoi? je te prie.

--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce que tu lui disais? reprend Captain.

--Rien...

--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos pieds et j’y reste humblement étendu...»

--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande Marcel Benoit ironique...

--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds...

--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance.

--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de l’enlèvement des ordures?»

ÉPILOGUE

PRÈS DES AUTOS DU RETOUR

Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route. Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.

Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur les Russes.

Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie:

--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner toutes les batailles, sauf la dernière...

Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis...

Soudain, un coup de sifflet prolongé:

--Les Français sont prêts?

--Nous sommes prêts.

--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle bonne vie!

Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir, celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre:

--Chère, chère Russie...

* * * * *

Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même, où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire:

«Perse, chers grands déserts de l’Iran...»

Et cependant...

Ourmiah, 1917.

Port-Saïd, 1918.

[Carte: Voyage de cinquante Français.]

TABLE

PREMIÈRE PARTIE A TRAVERS LA RUSSIE

Avertissement. 1

I. Les rapatriés russes 3 II. Ivan le maximaliste 15 III. Les déserteurs d’Archangel 21 IV. Un couvent à Vologda 31 V. Moscou, grand village 39 VI. Dans la gare de Tsaritzyne 49 VII. De Grosny à Derbent 55

DEUXIÈME PARTIE LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS