D'Alembert

Chapter 7

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«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:

«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du poète y fait encore moins.»

On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.

Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat _citoyen_ était persuadé que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de _lèse-humanité_ en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.» C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe à quelle place, comme un intolérable contresens.

L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui, dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.

D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit, admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:

«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin, ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains, que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis, et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du Belvédère.»

Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents. Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur rendait la critique facile.

D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous insistons sur ses défauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.

Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M. de Vendôme.--_Monseigneur_, répondit le poète, _voulez-vous vous en aller?_» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.

D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute: «Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:

_Relicta non bene parmula._

Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant simplement le _non_:

_Relicta bene parmula._

On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des poètes.»

On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert l'aurait peu flatté:

«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.»

N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de bataille où l'on n'a que faire?

D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public, croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.

Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit, d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni à Bachaumont, ni à Grimm, ni au _Journal de Trévoux_ la vérité sur l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle que des échecs.

D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle.

D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure, entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.

La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant, alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré.

Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois. Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté.

N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas pardonné,--mais plus gracieux et plus sage au président de détourner les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans être sa dupe, il était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois, ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas semblable, lui-même leur aurait donné.

Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney. Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert, qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à cette _vieille et infâme catin._

On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en peut être citée comme preuve.

«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi, ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»

Chabanon échoue.

«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami très intime de d'Alembert.

Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.

«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous, ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi, me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»

Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais, ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous irons nous promener ensemble.»

Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'_Éponine_. Chapelain-Lemierre et Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des deux--c'était Chapelain--ne passa que le second.

Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac de Meilhan, qui a écrit:

«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»

Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.

CHAPITRE V

D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES

Un personnage alors considérable--c'était le maréchal Vaillant--me disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! maréchal! répondis-je sans hésitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.»

Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.

D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire, affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond, affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un langage trop éloigné de sa pensée.

«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»

«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert. C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement si connu: _Écrasons l'infâme_. Il avait cours entre amis seulement et les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.

D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je n'ai pas même fait _la Pucelle_. Je dirai à maître Joly de Fleury que c'est lui qui l'a faite.»

Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney. À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.

D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: _Histoire de la destruction des Jésuites_, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après, d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en Espagne. Vous le recevrez incessamment.»

Voltaire le reçoit et répond:

«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur odeur m'a réjoui le nez.»

Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin), secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules mathématiques».

Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être; comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus. L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à d'Alembert ni railleries ni bons mots.

Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les ordres religieux.

C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à l'inverse de Sosie, se présenter, en disant:

«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la canaille janséniste et la canaille parlementaire».

Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y trompèrent pas.

«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.

«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine.»

La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la main, promet des coups plus rudes encore.

«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai par les coups de bâton.»

Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.

«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à toutes les _autres_ sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»