Chapter 10
«Je puis assurer, écrivit-il à d'Alembert, qu'il n'a pas le sens commun.» Lambert écrivait en allemand sur la physique mathématique plus que sur la géométrie. D'Alembert, à vrai dire, ne connaissait ni ses oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingénieuse sagacité. Il se hâta d'écrire à Frédéric, qui, sans attirer de nouveau près de lui le savant et peu sociable géomètre, lui fit à l'Académie une situation digne de son mérite.
Après avoir protégé la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui au jeune Laplace, qui, mécontent à Paris de sa position et des lenteurs de sa carrière académique, avait confié à d'Alembert son découragement et son ennui.
Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais l'influence de d'Alembert, à la vue de ses premiers travaux, bien inférieurs pourtant à ceux de Lagrange, était entièrement à son service. Lorsqu'après la mort de Clairaut, au moment où l'ouvrage de d'Alembert sur la destruction des jésuites faisait beaucoup de bruit et un peu de scandale, le ministère hésita quelque temps avant de lui accorder la pension devenue vacante, à laquelle il avait tous les droits, Frédéric, ne renonçant pas à ses projets, lui écrivait:
«Mon cher d'Alembert,
«J'ai été fâché d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui vous revenait de droit. Je me suis flatté que vous seriez assez sensible à cet affront pour ne pas vous exposer à en souffrir d'autres.»
Et quelque temps après:
«Je suis tenté quelquefois de faire des voeux pour que la persécution des élus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque sorte criminel.»
L'intention est claire: si la persécution chassait d'Alembert, des bras à Berlin lui seraient ouverts.
D'Alembert une seule fois eut recours à la bourse de Frédéric, dans des circonstances et sous des formes qui leur font honneur à tous deux.
La santé de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse écrivait à Condorcet:
«Venez à mon secours, monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un état le plus alarmant; il dépérit d'une manière effrayante et ne mange que par raison. Mais ce qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus profonde mélancolie.
«Son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus aucune dissipation; mon amitié, celle des autres, ne suffisent pas pour faire la diversion qui lui est nécessaire. Enfin nous nous réunissons tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie; il ne s'y refuse pas tout à fait, mais jamais il ne se décidera à faire ce voyage seul, moi-même je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours et des soins de l'amitié et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel que vous, monsieur.»
Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause véritable de la tristesse de d'Alembert.
«Mon amitié, dit-elle, ne suffit pas à faire la diversion nécessaire.» C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donné le droit d'y compter, et depuis deux ans déjà, tout entière au jeune de Mora, âgé de vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par ses humeurs fantasques et la dureté de ses refus.
D'Alembert, pressé par ses amis et par ses médecins, se décida à partir. Sa fortune ne lui permettait pas de faire à l'improviste une aussi grosse dépense; il écrivit à Frédéric:
«Ma santé dépérit de jour en jour. À l'impossibilité absolue où je suis de me livrer au plus léger travail se joint une insomnie affreuse et une profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent le voyage d'Italie comme le seul remède à mon malheureux état; mais mon peu de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle.
«Vous avez eu la bonté de m'offrir, il y a sept ans, les secours nécessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur à qui je dois tant et à qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que le voyage, pour être fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000 écus de France. Je prends la liberté de les demander à Votre Majesté.»
Frédéric répondit:
«Mon cher d'Alembert, je trouve votre Faculté de médecine bien aimable. Ah! si j'avais de pareils médecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent à leurs patients que des gouttes et des drogues abominables.
«C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent être de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons à quelque chose. Adieu, mon cher.»
L'ordonnancement des six mille francs demandés accompagnait la lettre.
Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrêtèrent à Ferney. D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris. Il était loin d'avoir dépensé la somme envoyée par Frédéric; il voulut rendre le reste. Frédéric lui répond:
«Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis comme Pilate: «Ce qui est écrit est écrit.»
C'est dans de telles occasions seulement que Frédéric prenait un ton de maître.
Lorsque, six ans après, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son désespoir fut connu de tous. Frédéric lui écrivit de longues lettres de condoléance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux réussir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries. Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si profonde et si vraie que Frédéric, craignant de l'avoir blessé, lui envoie des excuses.
«Mon cher d'Alembert, je vous avais écrit hier et, je ne sais comment, je m'étais permis quelques badinages. Je me le suis reproché aujourd'hui en recevant votre lettre.»
Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils étaient l'un pour l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'impératrice Catherine ne font pas moins d'honneur à son désintéressement et à la dignité de sa conduite que son intimité avec Frédéric. Le 2 septembre 1762, avant son voyage à Berlin, d'Alembert avait reçu d'Odar, conseiller de cour et bibliothécaire de l'impératrice de Russie, la lettre suivante:
«Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprès de vous la liberté que je prends de vous écrire sans avoir l'honneur d'être connu de vous. C'est par zèle pour le service de l'État, duquel j'ai l'avantage d'être citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder, monsieur, si vous pourriez écouter les propositions de concourir à l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une preuve plus convaincante de l'admiration générale que vous vous êtes acquise, que la confiance qu'une cour si éloignée met dans votre esprit et dans votre coeur; c'est un mérite que Son Éminence M. de Pannin, gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprès de sa souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle a tant à coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'éloge de notre gracieuse Impératrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la grandeur de son âme, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y distinguent, son humanité, sa générosité, si toutes ces vertus, en vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les récompenses proportionnées au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui détermine un philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagnée d'approcher une princesse des plus accomplies.
«Espérant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse favorable, j'ai l'honneur d'être aussi pénétré d'admiration pour vos talents, que de la considération la plus distinguée, monsieur, de votre très humble et très obéissant serviteur.»
D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mêmes raisons que celles de Frédéric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de Lespinasse.
«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment flatté, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me dire des qualités éminentes de votre auguste Impératrice, doit rendre précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur de mériter sa confiance dans une éducation qui lui est si chère. Mais, monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrés qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacité que je me sens d'y répondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie; si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez avec quelle franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus à quel point je dis la vérité en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques et littéraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et encore moins des cours, peu de lumières sur les matières épineuses du gouvernement dans lesquelles un prince doit être instruit, tout cela, monseigneur, est bien loin des talents nécessaires pour remplir dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a trente ans que je travaille uniquement et sans relâche, si je puis parler de la sorte, à ma propre éducation, et il s'en faut bien que je sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succès que je devrais me promettre d'une éducation infiniment plus importante, plus difficile et plus étendue.
«Je n'ajouterai point à ces raisons, monsieur, les lieux communs ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez à me louer de la mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices, ni en même temps assez à m'en plaindre pour ne pas désirer lui être utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connaître par leur travail, les agréments et les dégoûts attachés à la réputation; ma fortune y est très médiocre, mais suffisante à mes désirs; ma santé naturellement faible, accoutumée à un climat doux et tempéré, ne pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on n'est pas tout à fait mal; mais ce qui éloigne de moi toute envie de me transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis à qui je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la société fait ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si précieux.
«Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas, monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les plus avantageuses; il les a réitérées sans succès à plusieurs reprises, et mon silence ne l'a pas empêché de mettre le comble à ses bontés pour moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a point suspendue. Il a été mon premier bienfaiteur; il a été longtemps le seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui être utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les étrangers veulent bien avoir de moi, si j'étais capable de faire pour quelque prince que ce fût ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.»
Catherine répondit elle-même:
«Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes, je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeurs et honneurs dans ce monde; à vos yeux tout cela est peu de chose, et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderais comme très petite la conduite de la reine Christine qu'on a tant loué _(sic)_ et souvent blâmé _(sic)_ à plus juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_ refuser de faire le bien que vous avez à coeur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité; permettez-moi de vous dire que de ne point ce _(sic)_ prêter à la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité; je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les lettres et l'amitié, mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je vous promets et à eux aussi tous les agréments et aisances qui peuvent dépendre de moi et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est l'estime qui m'a rendue si intéressée.
«_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employée _(sic)_ que les sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous contredire.»
Il faut citer encore la réponse de d'Alembert:
«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame, espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas d'accepter ses offres.
«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple. Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une patrie dont ils ne sont pas mieux traités.
«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire, ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons, mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale, si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.»
Soltikof, ambassadeur de Russie à Paris, fut chargé d'offrir à d'Alembert une pension de cent mille francs sans ébranler la résolution du philosophe.
«Votre Majesté Impériale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, vient encore de mettre le comble à ses bontés en me faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait pu me déterminer à quitter la France et mes amis pour me charger d'un travail supérieur à mes forces, la lettre de Sa Majesté Impériale eût été pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intérêt et de la vanité sont bien faibles en comparaison.»
Le désintéressement de d'Alembert fut admiré à Saint-Pétersbourg comme à Paris; Catherine eut comme Frédéric l'ambition de l'avoir pour ami, et sa correspondance, moins familière et moins intime que celle de Frédéric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses principes de gouvernement et de ses décrets. Lorsqu'elle décide la réunion des biens du clergé au domaine de la couronne, bien assurée de son approbation, elle lui écrit en ces termes:
«Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour les mêler au temporel, et celui-ci se prête à soulager l'autre des vanités qui lui sont étrangères. Chacun reste dans l'étendue de sa domination, sans qu'il s'avise seulement d'empiéter sur ce qui n'est pas de sa compétence.»
Catherine ne veut dans son empire ni persécutions ni discussions religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle écrit à d'Alembert:
«Si les hérétiques n'étaient point soufferts, les fidèles désespéreraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles de foi sont inébranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est libre de vivre hérétique, mais il faut se taire.»
Les prévenances et les bontés de Catherine pour d'Alembert n'étaient pas, comme celles de Frédéric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se laisser louer d'être grande et simple, mais sans abandonner le droit de commander et d'imposer les limites.
D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre à quelle distance Catherine voulait rester de Frédéric, accepta la mission de lui présenter un mémoire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoyés en Sibérie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient fait très mauvais usage; après être venus, en leur propre nom, porter dans ses États l'insurrection et la guerre, ils avaient très indiscrètement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses horribles.
D'Alembert, en invoquant sa clémence, lui montrait de quel avantage serait pour elle la reconnaissance des philosophes. «La république des lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni à la France ni à l'Europe que cette même impératrice qui, du sud au nord, a fait trembler Constantinople, s'est montrée plus grande encore après la victoire que dans la victoire même; qu'elle a su non seulement estimer, mais récompenser le courage imprudent et malheureux qui s'est trompé en osant la combattre; que si quelques Français ont pris les armes contre elle, elle a voulu par son indulgence à leur égard témoigner à leur nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle se souvient avec bonté de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses vertus et ses lumières ont inspiré à la partie la plus éclairée de la nation.» Cette maladroite amplification de collège avait peu de chances de succès. Catherine répondit brièvement et sèchement:
«J'ai reçu la belle lettre que vous avez jugé à propos de m'écrire, au sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes États, et que vous réclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les a représentés enchaînés, gémissant et manquant de tout au fond de la Sibérie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation, faits dans différents endroits de la Pologne, où ils fomentaient et entretenaient les dissensions, sont à Kiovie (Kiev), où ils jouissent de leur propre aveu d'un état supportable. Ils sont en pleine correspondance avec M. Durand, envoyé du roi de France à ma cour, et avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi eux, par laquelle il se loue des bons procédés du gouvernement général de Kiovie, etc. Voilà pour le moment tout ce que je peux vous dire d'eux. Accoutumée à voir répandre par le monde les traits de la plus noire calomnie, je n'ai point été étonnée de celle-ci; une même source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je m'embarrasse, j'en suis bien consolée par tout ce que vous me dites de flatteur de la part des gens éclairés de votre patrie, à la tête desquels vous vous trouvez.
«Soyez assuré, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que vous me connaissez.»
D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Athénien vertueux, estimé et chéri d'Alexandre.
Catherine lui répondit de manière à terminer la correspondance:
«Monsieur d'Alembert, j'ai reçu une seconde lettre écrite de votre main qui contenait mot pour mot la même chose que la première.... Mais, monsieur, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement de vous voir un aussi grand empressement pour délivrer d'une captivité qui n'en a que le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout où ils se présentaient.»
D'Alembert n'écrivit plus à Catherine. En 1782, cependant, le fils de l'impératrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant allusion en le quittant au désir que sa mère avait eu de lui donner pour précepteur l'illustre Français. Il lui dit en le quittant:
«Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous avoir connu plus tôt.»
Si d'Alembert avait tenté de s'immiscer avec Frédéric dans les affaires du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succès qu'avec Catherine, mais on l'aurait éconduit moins sèchement.
La longue correspondance de Frédéric avec d'Alembert roule sur la philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, étendue, sans qu'ils s'en cachent l'un à l'autre, à la religion qui l'inspire. Mais Frédéric, plein de déférence pour le philosophe qu'il admire et qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne jamais l'oublier lui-même.
CHAPITRE VII
D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE
D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manières ni l'usage du monde. Sa renommée imposait l'indulgence; rien de lui ne pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre, laissant un libre cours à sa verve satirique, déclarant sans colère ses inimitiés et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs invitations il trouvait bon qu'on lui en sût gré.
Avec les femmes il était timide, très tendre au fond du coeur, mais fier, facile à décourager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant été presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami.
Mme du Deffant et Mme Geoffrin, prôneuses et introductrices de d'Alembert dans la société élégante, avaient l'une et l'autre vingt ans de plus que lui. Ces deux amitiés dans leurs meilleurs jours ne pouvaient suffire à son coeur.