# Cyrano de Bergerac

## Part 9

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CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine): J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor ! (Christian ferme les yeux.)

ROXANE: Quoi, mon amour ?

CARBON: Baguette haute !

ROXANE (à Cyrano): Il n'est pas mort ?. . .

CARBON: Ouvrez la charge avec les dents !

ROXANE: Je sens sa joue Devenir froide, là, contre la mienne !

CARBON: En joue !

ROXANE: Une lettre sur lui ! (Elle l'ouvre): Pour moi !

CYRANO (à part): Ma lettre !

CARBON: Feu ! (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée): Mais, Roxane, on se bat !

ROXANE (le retenant): Restez encore un peu. Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. (Elle pleure doucement): --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être Merveilleux ?

CYRANO (debout, tête nue): Oui, Roxane.

ROXANE: Un poète inouï. Adorable ?

CYRANO: Oui, Roxane.

ROXANE: Un esprit sublime ?

CYRANO: Oui, Roxane !

ROXANE: Un cœur profond, inconnu du profane, Une âme magnifique et charmante ?

CYRANO (fermement): Oui, Roxane !

ROXANE (se jetant sur le corps de Christian): Il est mort !

CYRANO (à part, tirant l'épée): Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! (Trompettes au loin.)

DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante): C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! Tenez encore un peu !

ROXANE: Sur sa lettre, du sang, Des pleurs !

UNE VOIX (au dehors, criant): Rendez-vous !

VOIX DES CADETS: Non !

RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le talus): Le péril va croissant !

CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane): Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante): Son sang ! ses larmes !. . .

RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle): Elle s'évanouit !

DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage): Tenez bon !

UNE VOIX (au dehors): Bas les armes !

VOIX DES CADETS: Non !

CYRANO (à de Guiche): Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur: (Lui montrant Roxane): Fuyez en la sauvant !

DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras): Soit ! Mais on est vainqueur Si vous gagnez du temps !

CYRANO: C'est bon ! (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie): Adieu, Roxane ! (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

CARBON: Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

CYRANO (criant aux Gascons): Hardi ! Reculès pas, drollos ! (A Carbon, qu'il soutient): N'ayez pas peur ! J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur ! (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane): Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! (Il la plante en terre; il crie aux cadets): Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! (Au fifre): Un air de fifre ! (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.)

UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie): Ils montent le talus ! (et tombe mort.)

CYRANO: On va les saluer ! (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent): Feu ! (Décharge générale.)

CRI (dans les rangs ennemis): Feu ! (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)

UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant): Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

CYRANO (récitant debout au milieu des balles): Ce sont les cadets de Gascogne, De Carbon de Castel-Jaloux; Bretteurs et menteurs sans vergogne. . . (Il s'élance, suivi des quelques survivants): Ce sont les cadets. . . (Le reste se perd dans la bataille.)

Rideau.

Acte V.

La Gazette de Cyrano.

Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix occupaient à Paris.

Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.

Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.

La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.

C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.

Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.

Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.

Scène 5.I.

Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.

SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite): Sœur Claire a regardé deux fois comment allait Sa cornette, devant la glace. MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire): C'est très laid.

SŒUR CLAIRE: Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte, Ce matin: je l'ai vu. MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe): C'est très vilain, sœur Marthe.

SŒUR CLAIRE: Un tout petit regard !

SŒUR MARTHE: Un tout petit pruneau ! MÈRE MARGUERITE (sévèrement): Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

SŒUR CLAIRE (épouvantée): Non, il va se moquer !

SŒUR MARTHE: Il dira que les nonnes Sont très coquettes !

SŒUR CLAIRE: Très gourmandes !

MÈRE MARGUERITE (souriant): Et très bonnes.

SŒUR CLAIRE: N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

MÈRE MARGUERITE: Et plus ! Depuis que sa cousine à nos béguins de toile Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

SŒUR MARTHE: Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

TOUTES LES SŒURS: Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient ! --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien ! --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

SŒUR MARTHE: Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

SŒUR CLAIRE: Nous le convertirons.

LES SŒURS: Oui ! oui !

MÈRE MARGUERITE: Je vous défends De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !

SŒUR MARTHE: Mais. . .Dieu !. . .

MÈRE MARGUERITE: Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.

SŒUR MARTHE: Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'

MÈRE MARGUERITE: Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière Il n'avait pas mangé depuis deux jours !

SŒUR MARTHE: Ma Mère !

MÈRE MARGUERITE: Il est pauvre.

SŒUR MARTHE: Qui vous l'a dit ?

MÈRE MARGUERITE: Monsieur Le Bret.

SŒUR MARTHE: On ne le secourt pas ?

MÈRE MARGUERITE: Non, il se fâcherait. (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève): --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine, Avec un visiteur, dans le parc se promène.

SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire): C'est le duc-maréchal de Grammont ?

SŒUR CLAIRE (regardant): Oui, je crois.

SŒUR MARTHE: Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

LES SŒURS: Il est très pris !--La cour !--Les camps !

SŒUR CLAIRE: Les soins du monde ! (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.)

Scène 5.II.

Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.

LE DUC: Et vous demeurerez ici, vainement blonde, Toujours en deuil ?

ROXANE: Toujours.

LE DUC: Aussi fidèle ?

ROXANE: Aussi.

LE DUC (après un temps): Vous m'avez pardonné ?

ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent): Puisque je suis ici. (Nouveau silence.)

LE DUC: Vraiment c'était un être ?. . .

ROXANE: Il fallait le connaître !

LE DUC: Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être ! . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?

ROXANE: Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

LE DUC: Même mort, vous l'aimez ?

ROXANE: Quelquefois il me semble Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble, Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

LE DUC (après un silence encore): Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

ROXANE: Oui, souvent. --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne Descendre le perron; il s'assied; il ricane De ma tapisserie éternelle; il me fait La chronique de la semaine, et. . . (Le Bret paraît sur le perron): Tiens, Le Bret ! (Le Bret descend): Comment va notre ami ?

LE BRET: Mal.

LE DUC: Oh !

ROXANE (au duc): Il exagère !

LE BRET: Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . . Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! Il attaque les faux nobles, les faux dévots, Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.

ROXANE: Mais son épée inspire une terreur profonde. On ne viendra jamais à bout de lui.

LE DUC (hochant la tête): Qui sait ?

LE BRET: Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est La solitude, la famine, c'est Décembre Entrant à pas de loup dans son obscure chambre: Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

LE DUC: Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal, Ne le plaignez pas trop.

LE BRET (avec un sourire amer): Monsieur le maréchal !. . .

LE DUC: Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes, Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

LE BRET (de même): Monsieur le duc !. . .

LE DUC (hautainement): Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . . Mais je lui serrerais bien volontiers la main. (Saluant Roxane): Adieu.

ROXANE: Je vous conduis. (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)

LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte): Oui, parfois, je l'envie. --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !-- Mille petits dégoûts de soi, dont le total Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure; Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, Pendant que des grandeurs on monte les degrés, Un bruit d'illusions sèches et de regrets, Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

ROXANE (ironique): Vous voilà bien rêveur ?. . .

LE DUC: Eh ! oui ! (Au moment de sortir, brusquement): Monsieur Le Bret ! (A Roxane): Vous permettez ? Un mot. (Il va à Le Bret, et à mi-voix): C'est vrai: nul n'oserait Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine; Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

LE BRET: Ah ?

LE DUC: Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

LE BRET (levant les bras au ciel): Prudent ! Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .

ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle): Qu'est-ce ?

LA SŒUR: Ragueneau vent vous voir, Madame.

ROXANE: Qu'on le laisse Entrer. (Au duc et à Le Bret): Il vient crier misère. Étant un jour Parti pour être auteur, il devint tour à tour Chantre. . .

LE BRET: Étuviste. . .

ROXANE: Acteur. . .

LE BRET: Bedeau. . .

ROXANE: Perruquier. . .

LE BRET: Maître De théorbe. . .

ROXANE: Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?

RAGUENEAU (entrant précipitamment): Ah ! Madame ! (Il aperçoit Le Bret): Monsieur !

ROXANE (souriant): Racontez vos malheurs A Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU: Mais, Madame. . . (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)

Scène 5.III.

Le Bret, Ragueneau.

RAGUENEAU: D'ailleurs, Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin, Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !-- Un laquais laisse choir une pièce de bois.

LE BRET: Les lâches !. . .Cyrano !

RAGUENEAU: J'arrive et je le vois. . .

LE BRET: C'est affreux !

RAGUENEAU: Notre ami, Monsieur, notre poète, Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

LE BRET: Il est mort ?

RAGUENEAU: Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui. Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

LE BRET: Il souffre ?

RAGUENEAU: Non, Monsieur, il est sans connaissance,

LE BRET: Un médecin ?

RAGUENEAU: Il en vint un par complaisance,

LE BRET: Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?

RAGUENEAU: Il a Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . . Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . . Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !-- C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

LE BRET (l'entraînant vers la droite): Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle): Monsieur Le Bret ! (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre): Le Bret s'en va quand on l'appelle ? C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! (Elle descend le perron.)

Scène 5.IV.

Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.

ROXANE: Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, Se laisse décider par l'automne, moins brusque. (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre): Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir Mon vieil ami !

SŒUR MARTHE: Mais c'est le meilleur du parloir !

ROXANE: Merci, ma sœur. (Les sœurs s'éloignent): Il va venir. (Elle s'installe. On entend sonner l'heure): Là. . .l'heure sonne. --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! Serait-il en retard pour la première fois ? La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !-- L'exhorter à la pénitence. (Un temps): Elle l'exhorte ! --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !-- (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier): D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !-- L'empêcher de venir !

UNE SŒUR (paraissant sur le perron): Monsieur de Bergerac.

Scène 5.V.

Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.

ROXANE (sans se retourner): Qu'est-ce que je disais ?. . . (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie): Ah ! ces teintes fanées. . . Comment les rassortir ? (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !

CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, contrastant avec son visage): Oui, c'est fou ! J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .

ROXANE: Par ?. . .

CYRANO: Par une visite assez inopportune.

ROXANE (distraite, travaillant): Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

CYRANO: Cousine, c'était une Fâcheuse.

ROXANE: Vous l'avez renvoyée ?

CYRANO: Oui, j'ai dit: Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, Jour où je dois me rendre en certaine demeure; Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !

ROXANE (légèrement): Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir: Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANO (avec douceur): Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.)

ROXANE (à Cyrano): Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?

CYRANO (vivement, ouvrant les yeux): Si ! (Avec une grosse voix comique): Sœur Marthe ! Approchez ! (La sœur glisse vers lui): Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant): Mais. . . (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): Oh !

CYRANO (bas, lui montrant Roxane): Chut ! Ce n'est rien !-- (D'une voix fanfaronne. Haut): Hier, j'ai fait gras.

SŒUR MARTHE: Je sais. (A part): C'est pour cela qu'il est si pâle ! (Vite et bas): Au réfectoire Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?

CYRANO: Oui, oui, oui.

SŒUR MARTHE: Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

ROXANE (qui les entend chuchoter): Elle essaye de vous convertir ?

SŒUR MARTHE: Je m'en garde !

CYRANO: Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . . (Avec une fureur bouffonne): Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! Tenez, je vous permets. . . (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): Ah ! la chose est nouvelle ?. . . De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

ROXANE: Oh ! oh !

CYRANO (riant): Sœur Marthe est dans la stupéfaction !

SŒUR MARTHE (doucement): Je n'ai pas attendu votre permission. (Elle rentre.)

CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier): Du diable si je peux jamais, tapisserie, Voir ta fin !

ROXANE: J'attendais cette plaisanterie. (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)

CYRANO: Les feuilles !

ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées): Elles sont d'un blond vénitien. Regardez-les tomber.

CYRANO: Comme elles tombent bien ! Dans ce trajet si court de la branche à la terre, Comme elles savent mettre une beauté dernière, Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

ROXANE: Mélancolique, vous ?

CYRANO (se reprenant): Mais pas du tout, Roxane !

ROXANE: Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . . Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. Ma gazette ?

CYRANO: Voici !

ROXANE: Ah !

CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur): Samedi, dix-neuf: Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette Son mal fut condamné pour lèse-majesté, Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche; Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien; On a pendu quatre sorciers; le petit chien De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .

ROXANE: Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

CYRANO: Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.

ROXANE: Oh !

CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus): Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque: Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque ! Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui; Et samedi, vingt-six. . . (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)

ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée): Il est évanoui ? (Elle court vers lui en criant): Cyrano !

CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague): Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . . (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil): Non ! non ! je vous assure, Ce n'est rien ! Laissez-moi !

ROXANE: Pourtant. . .

CYRANO: C'est ma blessure D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .

ROXANE: Pauvre ami !

CYRANO: Mais ce n'est rien. Cela va finir. (Il sourit avec effort): C'est fini.

ROXANE (debout près de lui): Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne. Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, (Elle met la main sur sa poitrine): Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! (Le crépuscule commence à venir.)

CYRANO: Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, Vous me la feriez lire ?

ROXANE: Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?

CYRANO: Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .

ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou): Tenez !

CYRANO (le prenant): Je peux ouvrir ?

ROXANE: Ouvrez. . .lisez !. . . (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)

CYRANO (lisant): Roxane, adieu, je vais mourir !. . .

ROXANE (s'arrêtant, étonnée): Tout haut ?

CYRANO (lisant): C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, Mes regards dont c'était. . .

ROXANE: Comment vous la lisez, Sa lettre !

CYRANO (continuant): . . .dont c'était les frémissantes fêtes, Ne baiseront au vol les gestes que vous faites; J'en revois un petit qui vous est familier Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .

ROXANE (troublée): Comme vous la lisez,--cette lettre ! (La nuit vient insensiblement.)

CYRANO: Et je crie: Adieu !. . .

ROXANE: Vous la lisez. . .

CYRANO: Ma chère, ma chérie, Mon trésor. . .

ROXANE (rêveuse): D'une voix. . .

CYRANO: Mon amour !. . .

ROXANE: D'une voix. . . (Elle tressaille): Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois ! (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.)

CYRANO: Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde, Et je suis et serai jusque dans l'autre monde Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .

ROXANE (lui posant la main sur l'épaule): Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains): Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO: Roxane !

ROXANE: C'était vous !

CYRANO: Non, non, Roxane, non !

ROXANE: J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO: Non, ce n'était pas moi !

ROXANE: C'était vous !

CYRANO: Je vous jure. . .

