Part 8
ROXANE (gaiement): Mais si ! mais si ! Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . . (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance): Là, merci ! (Elle rit): On a tiré sur mon carrosse ! (Fièrement): Une patrouille ! --Il a l'air d'être fait avec une citrouille, N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais Avec des rats. (Envoyant des lèvres un baiser à Christian): Bonjour ! (Les regardant tous): Vous n'avez pas l'air gais ! --Savez-vous que c'est loin, Arras ? (Apercevant Cyrano): Cousin, charmée !
CYRANO (a'avançant): Ah çà ! comment ?. . .
ROXANE: Comment j'ai retrouvé l'armée ? Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service De votre Roi, le mien vaut mieux !
CYRANO: Voyons, c'est fou ! Par où diable avez-vous bien pu passer ?
ROXANE: Par où ? Par chez les Espagnols.
PREMIER CADET: Ah ! qu'elles sont malignes !
DE GUICHE: Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
LE BRET: Cela dut être très difficile !. . .
ROXANE: Pas trop. J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, Je mettais mon plus beau sourire à la portière, Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, Les plus galantes gens du monde,--je passais !
CARBON: Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire ! Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire Où vous alliez ainsi, madame ?
ROXANE: Fréquemment. Alors je répondais: "Je vais voir mon amant." --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce Refermait gravement la porte du carrosse, D'un geste de la main à faire envie au Roi Relevait les mousquets déjà braqués sur moi, Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, Le feutre au vent pour que la plume palpitât, S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
CHRISTIAN: Mais, Roxane. . .
ROXANE: J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne ! Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne Ne m'eût laissé passer !
CHRISTIAN: Mais. . .
ROXANE: Qu'avez-vous ?
DE GUICHE: Il faut Vous en aller d'ici !
ROXANE: Moi ?
CYRANO: Bien vite !
LE BRET: Au plus tôt !
CHRISTIAN: Oui !
ROXANE: Mais comment ?
CHRISTIAN (embarrassé): C'est que. . .
CYRANO (de même): Dans trois quarts d'heure. . .
DE GUICHE (de même): . . .ou quatre. . .
CARBON (de même): Il vaut mieux. . .
LE BRET (de même): Vous pourriez. . .
ROXANE: Je reste. On va se battre.
TOUS: Oh ! non !
ROXANE: C'est mon mari ! (Elle se jette dans les bras de Christian): Qu'on me tue avec toi !
CHRISTIAN: Mais quels yeux vous avez !
ROXANE: Je te dirai pourquoi !
DE GUICHE (désespéré): C'est un poste terrible !
ROXANE (se retournant): Hein ! terrible ?
CYRANO: Et la preuve C'est qu'il nous l'a donné !
ROXANE (à De Guiche): Ah ! vous me vouliez veuve ?
DE GUICHE: Oh ! je vous jure !. . .
ROXANE: Non ! Je suis folle à présent ! Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
CYRANO: Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
ROXANE: Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
UN CADET: Nous vous défendrons bien !
ROXANE (enfiévrée de plus en plus): Je le crois, mes amis !
UN AUTRE (avec enivrement): Tout le camp sent l'iris !
ROXANE: Et j'ai justement mis Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . . (Regardant de Guiche): Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille: On pourrait commencer.
DE GUICHE: Ah ! c'en est trop ! Je vais Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez Le temps encor: changez d'avis !
ROXANE: Jamais ! (De Guiche sort.)
Scène 4.VI.
Les mêmes, moins De Guiche.
CHRISTIAN (suppliant): Roxane !. . .
ROXANE: Non !
PREMIER CADET (aux autres): Elle reste !
TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant): Un peigne !--Un savon !--Ma basane Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !-- Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore): Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement): Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente): Baron de Peyrescous de Colignac !
LE CADET (saluant): Madame. . .
CARBON (continuant): Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-- Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
ROXANE: Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
LE BARON HILLOT: Des foules !
CARBON (à Roxane): Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe): Pourquoi ? (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
CARBON (le ramassant vivement): Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi, C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
ROXANE (souriant): Il est un peu petit.
CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine): Mais il est en dentelle !
UN CADET (aux autres): Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
CARBON (qui l'a entendu, indigné): Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
ROXANE: Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame: Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà ! --Voulez-vous m'apporter tout cela ! (Consternation.)
UN CADET: Tout cela !
UN AUTRE: Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
ROXANE (tranquillement): Dans mon carrosse.
TOUS: Hein ?
ROXANE: Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs, Et vous reconnaîtrez un homme précieux: Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
LES CADETS (se ruant vers le carrosse): C'est Ragueneau ! (Acclamations): Oh ! Oh !
ROXANE (les suivant des yeux): Pauvre gens !
CYRANO (lui baisant la main): Bonne fée !
RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique): Messieurs !. . . (Enthousiasme.)
LES CADETS: Bravo ! Bravo !
RAGUENEAU: Les Espagnols n'ont pas, Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! (Applaudissements.)
CYRANO (bas à Christian): Hum ! hum ! Christian !
RAGUENEAU: Distraits par la galanterie Ils n'ont pas vu. . . (Il tire de son siège un plat qu'il élève): la galantine !. . . (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
CYRANO (bas à Christian): Je t'en prie, Un seul mot !. . .
RAGUENEAU: Et Vénus sut occuper leur œil Pour que Diane en secret, pût passer. . . (Il brandit un gigot): son chevreuil ! (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
CYRANO (bas à Christian): Je voudrais te parler !
ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles): Posez cela par terre ! (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part): Vous, rendez-vous utile ? (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
RAGUENEAU: Un paon truffé !
PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon): Tonnerre ! Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton. . . (Se reprenant vivement en voyant Roxane): pardon ! un balthazar !
RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse): Les coussins sont remplis d'ortolans ! (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
TROISIÈME CADET: Ah ! Viédaze !
RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge): Des flacons de rubis !-- (De vin blanc): Des flacons de topaze !
ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano): Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée): Chaque lanterne est un petit garde-manger !
CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble): Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
RAGUENEAU (de plus en plus lyrique): Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
ROXANE (versant du vin, servant): Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons ! Et si De Guiche vient, personne ne l'invite ! (Allant de l'un à l'autre): Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !-- Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
PREMIER CADET: C'est trop bon !. . .
ROXANE: Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon ! --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ? Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir): Je l'adore !
ROXANE (allant vers Christian): Vous ?
CHRISTIAN: Rien.
ROXANE: Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
CHRISTIAN (essayant de la retenir): Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
ROXANE: Je me dois A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus): De Guiche !
CYRANO: Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop !--N'ayons l'air de rien !. . . (A Ragueneau): Toi, remonte d'un bond Sur ton siège !--Tout est caché ?. . . (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
Scène 4.VII.
Les mêmes, De Guiche.
DE GUICHE: Cela sent bon.
UN CADET (chantonnant d'un air détaché): To lo lo !. . .
DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant): Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
LE CADET: Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
UN AUTRE: Poum. . .poum. . .poum. . .
DE GUICHE (se retournant): Qu'est cela ?
LE CADET (légèrement gris): Rien ! C'est une chanson ! Une petite. . .
DE GUICHE: Vous êtes gai, mon garçon !
LE CADET: L'approche du danger !
DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre): Capitaine ! je. . . (Il s'arrête en le voyant): Peste ! Vous avez bonne mine aussi !
CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an geste évasif): Oh !. . .
DE GUICHE: Il me reste Un canon que j'ai fait porter. . . (Il montre un endroit dans la coulisse): là, dans ce coin, Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
UN CADET (se dandinant): Charmante attention !
UN AUTRE (lui souriant gracieusement): Douce sollicitude !
DE GUICHE: Ah ça ! mais ils sont fous !-- (Sèchement): N'ayant pas l'habitude Du canon, prenez garde au recul.
LE PREMIER CADET: Ah ! pfftt !
DE GUICHE (allant à lui, furieux): Mais !. . .
LE CADET: Le canon des Gascons ne recule jamais !
DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant): Vous êtes gris !. . .De quoi ?
LE CADET (superbe): De l'odeur de la poudre !
DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane): Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
ROXANE: Je reste !
DE GUICHE: Fuyez !
ROXANE: Non !
DE GUICHE: Puisqu'il en est ainsi, Qu'on me donne un mousquet !
CARBON: Comment ?
DE GUICHE: Je reste aussi.
CYRANO: Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
PREMIER CADET: Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
ROXANE: Quoi !. . .
DE GUICHE: Je ne quitte pas une femme en danger.
DEUXIÈME CADET (au premier): Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger ! (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
DE GUICHE (dont les yeux s'allument): Des vivres !
UN TROISIÈME CADET: Il en sort de sous toutes les vestes !
DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur): Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
CYRANO (saluant): Vous faites des progrès !
DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent): Je vais me battre à jeun !
PREMIER CADET (exultant de joie): A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
DE GUICHE (riant): Moi ?
LE CADET: C'en est un ! (Ils se mettent tous à danser.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête): J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue ! (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant): Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . . (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre et les suit.)
CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement): Parle vite ! (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
LES PIQUIERS (au dehors): Vivat !
CHRISTIAN: Quel était ce secret ?. . .
CYRANO: Dans le cas où Roxane. . .
CHRISTIAN: Eh bien ?. . .
CYRANO: Te parlerait Des lettres ?. . .
CHRISTIAN: Oui, je sais !. . .
CYRANO: Ne fais pas la sottise De t'étonner. . .
CHRISTIAN: De quoi ?
CYRANO: Il faut que je te dise !. . . Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui En la voyant. Tu lui. . .
CHRISTIAN: Parle vite !
CYRANO: Tu lui. . . As écrit plus souvent que tu ne crois.
CHRISTIAN: Hein ?
CYRANO: Dame ! Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme ! J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
CHRISTIAN: Ah ?
CYRANO: C'est tout simple !
CHRISTIAN: Mais comment t'y es-tu pris, Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
CYRANO: Oh !. . .avant l'aurore Je pouvais traverser. . .
CHRISTIAN (se croisant les bras): Ah ! c'est tout simple encore ? Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?-- Quatre ?--
CYRANO: Plus.
CHRISTIAN: Tous les jours ?
CYRANO: Oui, tous les jours.--Deux fois.
CHRISTIAN (violemment): Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle Que tu bravais la mort. . .
CYRANO (voyant Roxane qui revient): Tais-toi ! Pas devant elle ! (Il rentre vivement dans sa tente.)
Scène 4.VIII.
Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De Guiche donnent des ordres.
ROXANE (courant à Christian): Et maintenant, Christian !. . .
CHRISTIAN (lui prenant les mains): Et maintenant, dis-moi Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, Tu m'a rejoint ici ?
ROXANE: C'est à cause des lettres !
CHRISTIAN: Tu dis ?
ROXANE: Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, Et plus belles toujours !
CHRISTIAN: Quoi ! pour quelques petites Lettres d'amour. . .
ROXANE: Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir ! Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, Ton âme commença de se faire connaître. . . Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi, Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
CHRISTIAN: Mais. . .
ROXANE: Je lisais, je relisais, je défaillais, J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets Était comme un pétale envolé de ton âme. On sent à chaque mot de ces lettres de flamme L'amour puissant, sincère. . .
CHRISTIAN: Ah ! sincère et puissant ? Cela se sent, Roxane ?. . .
ROXANE: Oh ! si cela se sent !
CHRISTIAN: Et vous venez ?. . .
ROXANE: Je viens (ô mon Christian, mon maître ! Vous me relèveriez si je voulais me mettre A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
CHRISTIAN (avec épouvante): Ah ! Roxane !
ROXANE: Et plus tard, mon ami, moins frivole, --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-- Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
CHRISTIAN: Et maintenant ?
ROXANE: Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
CHRISTIAN (reculant): Ah ! Roxane !
ROXANE: Sois donc heureux. Car n'être aimé Que pour ce dont on est un instant costumé, Doit mettre un cœur avide et noble à la torture; Mais ta chère pensée efface ta figure, Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
CHRISTIAN: Oh !. . .
ROXANE: Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
CHRISTIAN (douloureusement): Roxane !
ROXANE: Je comprends, tu ne peux pas y croire, A cet amour ?. . .
CHRISTIAN: Je ne veux pas de cet amour ! Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
ROXANE: Pour Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
CHRISTIAN: Non ! c'était mieux avant !
ROXANE: Ah ! tu n'y entends rien ! C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore ! Et moins brillant. . .
CHRISTIAN: Tais-toi !
ROXANE: Je t'aimerais encore ! Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
CHRISTIAN: Oh ! ne dis pas cela !
ROXANE: Si, je le dis !
CHRISTIAN: Quoi ? laid ?
ROXANE: Laid ! je le jure !
CHRISTIAN: Dieu !
ROXANE: Et ta joie est profonde ?
CHRISTIAN (d'une voix étouffée): Oui. . .
ROXANE: Qu'as-tu ?
CHRISTIAN (la repoussant doucement): Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
ROXANE: Mais ?. . .
CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond): A ces pauvres gens mon amour t'enleva: Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
ROXANE (attendrie): Cher Christian !. . . (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour d'elle.)
Scène 4.IX.
Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano): Cyrano ?
CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille): Qu'est-ce ? Te voilà blême !
CHRISTIAN: Elle ne m'aime plus !
CYRANO: Comment ?
CHRISTIAN: C'est toi qu'elle aime !
CYRANO: Non !
CHRISTIAN: Elle n'aime plus que mon âme !
CYRANO: Non !
CHRISTIAN: Si ! C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
CYRANO: Moi ?
CHRISTIAN: Je le sais.
CYRANO: C'est vrai.
CHRISTIAN: Comme un fou.
CYRANO: Davantage.
CHRISTIAN: Dis-le-lui !
CYRANO: Non !
CHRISTIAN: Pourquoi ?
CYRANO: Regarde mon visage !
CHRISTIAN: Elle m'aimerait laid !
CYRANO: Elle te l'a dit !
CHRISTIAN: Là !
CYRANO: Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot, Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
CHRISTIAN: C'est ce que je veux voir !
CYRANO: Non, non !
CHRISTIAN: Qu'elle choisisse ! Tu vas lui dire tout !
CYRANO: Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN: Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? C'est trop injuste !
CYRANO: Et moi, je mettrais au tombeau Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
CHRISTIAN: Dis-lui tout !
CYRANO: Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
CHRISTIAN: Je suis las de porter en moi-même un rival !
CYRANO: Christian !
CHRISTIAN: Notre union--sans témoins--clandestine, --Peut se rompre,--si nous survivons !
CYRANO: Il s'obstine !. . .
CHRISTIAN: Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère L'un de nous deux !
CYRANO: Ce sera toi !
CHRISTIAN: Mais. . .je l'espère ! (Il appelle): Roxane !
CYRANO: Non ! Non !
ROXANE (accourant): Quoi ?
CHRISTIAN: Cyrano vous dira Une chose importante. . . (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
Scène 4.X.
Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau, de Guiche, etc.
ROXANE: Importante ?
CYRANO (éperdu): Il s'en va !. . . (A Roxane): Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !-- De l'importance à rien !
ROXANE (vivement): Il a douté peut-être De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
CYRANO (lui prenant la main): Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
ROXANE: Oui, oui, je l'aimerais même. . . (Elle hésite une seconde.)
CYRANO (souriant tristement): Le mot vous gêne Devant moi ?
ROXANE: Mais. . .
CYRANO: Il ne me fera pas de peine ! --Même laid ?
ROXANE: Même laid ! (Mousqueterie au dehors): Ah ! tiens, on a tiré !
CYRANO (ardemment): Affreux ?
ROXANE: Affreux !
CYRANO: Défiguré !
ROXANE: Défiguré !
CYRANO: Grotesque ?
ROXANE: Rien ne peut me le rendre grotesque !
CYRANO: Vous l'aimeriez encore ?
ROXANE: Et davantage presque !
CYRANO (perdant la tête, à part): Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là ! (A Roxane): Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix): Cyrano !
CYRANO (se retournant): Hein ?
LE BRET: Chut ! (Il lui dit un mot tout bas.)
CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri): Ah !. . .
ROXANE: Qu'avez vous ?
CYRANO (à lui-même, avec stupeur): C'est fini. (Détonations nouvelles.)
ROXANE: Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? (Elle remonte pour regarder au dehors.)
CYRANO: C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
ROXANE (voulant s'élancer): Que se passe-t-il ?
CYRANO (vivement, l'arrêtant): Rien ! (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
ROXANE: Ces hommes ?
CYRANO (l'éloignant): Laissez-les !. . .
ROXANE: Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
CYRANO: Ce que j'allais Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame ! (Solennellement): Je jure que l'esprit de Christian, que son âme Étaient. . . (Se reprenant avec terreur): sont les plus grands. . .
ROXANE: Étaient ? (Avec un grand cri): Ah !. . . (Elle se précipite et écarte tout le monde.)
CYRANO: C'est fini !
ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau): Christian !
LE BRET (à Cyrano): Le premier coup de feu le l'ennemi ! (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing): C'est l'attaque ! Aux mousquets ! (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
ROXANE: Christian !
LA VOIX DE CARBON (derrière le talus): Qu'on se dépêche !
ROXANE: Christian !
CARBON: Alignez-vous !
ROXANE: Christian !
CARBON: Mesurez. . .mèche ! (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
CHRISTIAN (d'une voix mourante): Roxane !. . .