Cymbeline: Tragédie

Chapter 9

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IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du poison: loin de moi, homme dangereux; ne respire plus là où vivent les princes.

CYMBELINE.--La voix d'Imogène!

PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je vous donnais était une composition précieuse. Je la tenais de la reine.

CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!

IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée.

CORNÉLIUS, _à Pisanio_.--O dieux! j'avais omis un autre aveu de la reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si Pisanio, a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la confiture que je lui ai donnée pour un cordial, elle est traitée comme je traiterais un rat.»

CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius?

CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent pour lui composer des poisons, prétextant toujours le plaisir d'étendre ses connaissances en tuant de viles créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent plus funestes, je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l'instant les facultés de la vie, mais quelque temps après tous les organes de la nature reprenaient leurs fonctions. (_A Imogène_.) En avez-vous pris?

IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte.

BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Mes enfants, voilà la cause de notre méprise.

GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle.

IMOGÈNE, _à Posthumus_.--Pourquoi avez-vous repoussé de votre sein votre femme? Imaginez en ce moment que vous êtes sur un rocher... (_se jetant dans ses bras_) et précipitez-moi encore.

POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.

CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide spectateur au milieu de cette scène? n'as-tu donc rien à me dire?

IMOGÈNE, _se jetant à ses pieds_.--Votre bénédiction, seigneur.

BÉLARIUS, _à Arviragus et Guidérius_.--Je ne vous blâme plus d'avoir aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.

CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une eau sacrée sur ta tête! Imogène, ta mère est morte.

IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur.

CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute si nous nous retrouvons ici d'une manière si étrange; mais son fils a disparu, nous ne savons où ni comment...

PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion de ma maîtresse, vint à moi l'épée nue et l'écume à la bouche, et jura que si je ne lui déclarais pas la route qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître, où, sous de faux prétextes, il engageait Imogène à venir le trouver sur les montagnes près de Milford: il la lit. Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu des habits de mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche vers ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d'attenter à l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est devenu depuis, je l'ignore.

GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai tué en ce lieu.

CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes belles actions ne reçussent de ma bouche qu'un arrêt de mort: je t'en conjure, vaillant jeune homme, démens ce que tu viens de dire.

GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.

CYMBELINE.--Il était prince.

GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il m'a faits étaient indignes d'un prince. Il m'a provoqué, et dans des termes qui me feraient affronter l'Océan même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui ai tranché la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma place, à vous raconter sur moi cette histoire.

CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche t'a condamné; il te faudra subir nos lois; tu es mort.

IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était mon époux.

CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène de ma présence.

BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu'il a tué; il est aussi bien né que vous, et il vous a rendu plus de services que jamais vous n'en auriez reçu d'une légion de Clotens. (_Au garde_.) Laissez ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.

CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir tes services dont tu n'as pas encore été payé, en t'exposant à mon courroux? D'une naissance aussi illustre que la nôtre?

ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin.

CYMBELINE, _à Guidérius_.--Et toi, tu ne mourras pas.

BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux de nous sont d'aussi bonne naissance que celle que j'ai attribuée à celui-ci. Mes fils, il faut que je développe ici un mystère dangereux pour moi, mais qui sera peut-être avantageux pour vous.

ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre.

GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien.

BÉLARIUS, _à Cymbeline_.--Écoutez alors, avec votre permission, grand roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.

CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il fut banni.

BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à la vieillesse; oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu'il fût un traître.

CYMBELINE, _aux gardes_.--Emmenez-le d'ici; l'univers entier ne le sauverait pas.

BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord par me payer pour avoir nourri tes enfants, et dès que j'aurai reçu ma récompense, alors confisque-la tout entière.

CYMBELINE.--Nourri mes enfants?

BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici à tes genoux: avant que je me relève, je veux illustrer mes enfants; après, n'épargne point le vieux père. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment leur père et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre sang.

CYMBELINE.--Comment? mon sang?

BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, aujourd'hui le vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt ans; ils possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner, et tu sais quelle éducation j'avais reçue. Euriphile, leur nourrice, que j'épousai pour prix de son larcin, te déroba ces enfants au moment de mon bannissement; c'est moi qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la punition de la faute que je commis alors; maltraité pour ma fidélité, je fus ainsi porté à la trahison. Plus leur perte devait t'être sensible, plus je goûtai le projet de te les dérober. Mais voilà tes fils, je te les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde; que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rosée sur leurs têtes, car ils sont dignes de parer le ciel d'étoiles!

CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous m'avez rendu tous trois est plus incroyable que ce récit. J'ai perdu mes enfants...--S'ils sont là, sous mes yeux, il m'est impossible de désirer deux enfants plus accomplis.

BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je nommais Polydore est, noble seigneur, ton véritable Guidérius; l'autre, mon Cadwal, c'est Arviragus, ton plus jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau tissu des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en convaincre, te représenter aisément.

CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile de couleur de sang; c'était un signe remarquable.

BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute qu'il servît aujourd'hui à le faire reconnaître.

CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il est né trois enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie de sa délivrance: soyez heureux, mes enfants; après avoir été si étrangement déplacés de votre sphère, venez-y régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un royaume.

IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes bons frères! nous nous étions donc rencontrés!--Oh! convenez que c'est moi qui ai parlé avec le plus de vérité. Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que votre soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en effet.

CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?

ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.

GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous sommes aimés, et nous avons continué, jusqu'au moment que nous crûmes qu'elle était morte.

CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.

CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces détails? Ce récit trop rapide a des ramifications de circonstances qui doivent être racontées tout au long.--Où étiez-vous? Comment viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? Comment vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et où êtes-vous allée?--Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et je ne sais combien d'autres choses, il faudra que je vous les demande, et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure ni le lieu de ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus attaché à Imogène; et elle, dont l'oeil, comme un innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, ses frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de nous d'un regard plein de joie, auquel chacun répond à son tour. Quittons cette tente, et allons remplir les temples de la fumée de nos sacrifices. (_A Bélarius_.)--Toi, tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.

IMOGÈNE, _à Bélarius_.--Vous êtes aussi mon père; c'est à vos secours que je dois de voir ce jour de bonheur.

CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers chargés de chaînes; qu'ils partagent aussi notre joie: je veux qu'ils se ressentent de notre bonheur.

IMOGÈNE, _à Lucius_.--Mon bon maître, je veux vous servir encore.

LUCIUS.--Vivez heureuse!

CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment combattu, qu'il figurerait bien ici! sa présence ferait éclater la reconnaissance de son roi.

POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je suivais alors.--Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais terrassé, et je pouvais t'achever.

IACHIMO, _se prosternant_.--Je suis terrassé de nouveau; mais c'est le poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou à fléchir, comme l'y forçait naguère votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui ait jamais engagé sa foi.

POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage que je veux obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie; le ressentiment que je veux te montrer, c'est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres.

CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera l'exemple de la générosité. Pardon est le mot que j'adresse ici à tous.

ARVIRAGUS, _à Posthumus_.--Vous nous avez aidés, seigneur, comme si vous aviez en effet l'intention d'être notre frère; nous sommes ravis que vous le soyez devenu.

POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome, mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m'a semblé que le grand Jupiter m'apparaissait sur son aigle, avec d'autres visions de fantômes de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon sein cet écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que je n'en puis rien tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant.

LUCIUS.--Philarmonus!

LE DEVIN.--Me voici, seigneur.

LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.

LE DEVIN, _lisant_.--«Quand un lionceau à lui-même inconnu trouvera sans la chercher une créature légère comme l'air, et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misères, et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l'abondance.» Toi, Léonatus, tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle de ton nom de _Léonatus_; la créature légère comme l'air, c'est (_au roi_) ta vertueuse fille, que nous appellerons _mollis aer_; et _mollis aer_ nous l'appellerons _mulier_; et cette _mulier_, c'est cette fidèle épouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à lui-même et sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger.

CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.

LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et tes branches coupées sont l'emblème de tes deux fils qui, dérobés par Bélarius et crus morts pendant des années, renaissent aujourd'hui réunis au cèdre majestueux dont les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.

CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique vainqueurs, nous rendons hommage à César et à l'empire romain, promettant de payer notre tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti, sur elle et sur les siens, son bras vengeur.

LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes les instruments pour célébrer l'harmonie de cette paix. La vision prophétique que j'ai annoncée à Lucius avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, s'accomplit maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai vue prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, diminuer par degrés à ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonçait que notre aigle impérial, notre prince César, renouvellerait son alliance avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident.

CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce. Que la fumée de nos sacrifices s'élève de nos saints autels jusqu'à leurs narines! Annonçons cette paix à tous nos sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs. Traversons ainsi la cité de Lud, et allons au temple du grand Jupiter ratifier notre paix. Scellons-la par des fêtes. Allons, marchons. Jamais guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.