Chapter 8
Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui affligent ta terre.
LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle m'a enlevée au milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié!
SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le beau modèle de ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les louanges de l'univers.
UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se montrer son rival aux yeux d'Imogène, qui savait, mieux que personne, apprécier son mérite?
LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le mariant, pour l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l'arracher des bras de sa chère épouse, de la douce Imogène?
SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misérable d'Italie infectât sa tête et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat?
SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté nos paisibles demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie, avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les droits de Ténantius.
PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline. Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs?
SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous, cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.
LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses infortunes.
SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous, pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux contre ta divinité.
SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes décrets, et nous nous soustrairons à ta justice.
(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.)
JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez d'offenser nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez. J'afflige l'homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses épreuves sont finies.
Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c'est dans notre temple qu'il s'est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera l'époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son bonheur. (_Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets et ses destins.
Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal.
(Jupiter remonte dans les cieux.)
SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacré s'abaissait, comme s'il voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son dieu était satisfait.
TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.
SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses ordres augustes.
(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)
POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m'as engendré un père, tu m'as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges, ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et voilà que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient sur la faveur des grands rêvent comme j'ai fait: ils s'éveillent et ne trouvent rien.--Mais, hélas! je m'égare: il en est qui, sans rêver à la fortune et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est ce qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare! (_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux, un vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas à nos courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) «Quand un lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature légère comme l'air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et l'abondance.»
C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut deviner.--C'est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce livre, ne fût-ce que par sympathie.
(Le geôlier entre.)
LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir?
POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt.
LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela, vous êtes cuit à point.
POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat aura payé le coup.
LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, l'ami; mais il y a une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes à payer, plus d'écots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin, vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous êtes fâché d'avoir trop payé, et fâché d'avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux vides; le cerveau trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop légère parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez être délivré de toutes ces contradictions. La charité d'une corde de deux sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus d'autre livre de compte: c'est une décharge du passé, du présent et de l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et votre quittance est au bout.
POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre.
LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.
POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.
LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n'en ai jamais vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prétend savoir le chemin doit se charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route que, j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez pas le dire.
POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et refusent de s'en servir.
LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène droit à les fermer.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER, _au geôlier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier devant le roi.
POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles à la liberté.
LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?
POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un geôlier: il n'est point de fers pour les morts.
(Posthumus et le messager sortent.)
LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il est; mais il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgré eux; j'en ferais bien de même, si j'étais Romain. Je voudrais que nous n'eussions tous qu'une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais mon souhait comporte aussi mon avantage.
SCÈNE V
La tente de Cymbeline.
CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, PISANIO, SEIGNEURS _anglais_, OFFICIERS et SERVITEURS.
CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux ont fait les sauveurs de mon trône. Mon coeur est affligé que ce soldat obscur, qui a si noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au delà des boucliers impénétrables; il sera heureux celui qui pourra le découvrir, si son bonheur dépend de nos bienfaits.
BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un homme si pauvre, tant d'illustres exploits accomplis par quelqu'un dont on n'aurait attendu, à le voir, que l'air misérable et la mendicité.
CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?
PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les vivants, sans trouver de lui aucune trace.
CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier de sa récompense. (_A Bélarius, Arviragus et Guidérius_.) Je veux l'ajouter à la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête de la Bretagne; vous, par qui, je l'avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander qui vous êtes; déclarez-le.
BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, et nous sommes gentilshommes. Nous vanter d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni modeste, à moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens d'honneur.
CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous revêtirai des dignités qui conviennent à votre rang. (_Entrent Cornélius et les dames de la reine_.) Ces visages nous annoncent quelque chose.--Pourquoi saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A vous voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour être de la cour de Bretagne.
CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner votre bonheur: il faut vous apprendre que la reine est morte.
CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins qu'à un médecin? Mais je réfléchis que si la médecine peut prolonger la vie, la mort saisira pourtant un jour le médecin. Comment a-t-elle fini?
CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a vécu. Cruelle au monde, elle a fini par être cruelle à elle-même. Les aveux qu'elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voilà ses femmes, elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité: les joues humides, elles ont assisté à ses derniers moments.
CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.
CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous aima jamais, qu'elle tenait à la grandeur qui venait de vous, et non à vous, qu'elle n'a épousé que votre royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais qu'elle abhorrait votre personne.
CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si elle ne l'avait pas dit en mourant, je n'en pourrais croire l'aveu de ses lèvres. Poursuivez.
CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si sincèrement, elle a déclaré que c'était un scorpion à ses yeux, et qu'elle aurait tranché ses jours par le poison si sa fuite ne l'en avait empêchée.
CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le coeur d'une femme? A-t-elle fait encore d'autres aveux?
CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avoué qu'elle vous réservait un poison mortel qui, dès que vous l'auriez pris, aurait à toute minute rongé votre vie, et vous aurait consumé lentement et par degrés. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, par ses pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un moment favorable, après qu'elle vous aurait disposé par ses ruses, de vous faire adopter son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant son projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a dans son désespoir oublié toute honte, et révélé, en dépit du ciel et des hommes, tous ses projets, regrettant que les maux qu'elle avait conçus ne se soient pas effectués. Dans cet accès de désespoir, elle est morte.
CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes?
UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majesté.
CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle était belle; ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la croyait ce qu'elle semblait être. C'eût été un vice de se défier d'elle. Et toi cependant, ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer! _(Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les gardes. Posthumus suit avec Imogène_.) Tu ne viens plus aujourd'hui, Lucius, nous demander de tribut; il vient d'être aboli par les Bretons, à qui il en a coûté, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont demandé que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés par le sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et nous avons souscrit à leur demande; ainsi, songez à votre sort.
LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C'est par accident que l'avantage de cette journée vous est resté; si elle eût été à nous, nous n'eussions pas, de sang-froid, menacé du glaive nos prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait pour nous d'autre rançon que notre vie, que la mort vienne. Il suffît à un Romain de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire. C'est tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste plus qu'une chose à demander, c'est que vous acceptiez une rançon pour mon page qui est né Breton. Jamais il n'y eut de page si prévenant, si soumis, si diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si soigneux. Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma demande, que j'espère que Votre Majesté ne pourra refuser. Il n'a fait aucun mal aux Bretons, quoiqu'il fût au service d'un Romain; épargne son sang, seigneur, et verse tout le reste.
(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)
CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me sont familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule t'a acquis mes bonnes grâces, et tu es à moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis porté à te dire: vis, mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dépendre de lui et qui t'intéresse, et tu l'obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus illustre des prisonniers.
IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté.
LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour moi, et cependant je sais que tu vas le faire.
IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent; j'aperçois ici un objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre vie, bon maître, songez vous-même à la sauver.
LUCIUS, _surpris_.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne et me rebute! Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l'attachement des jeunes filles et des enfants!... Mais d'où vient cette perplexité où je le vois?
CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus; réfléchis de plus en plus à ce qu'il te vaut mieux demander.--Connais-tu cet homme sur qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive? est-il ton parent, ton ami?
IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent que je ne le suis de Votre Majesté; encore moi, qui suis né votre vassal, je vous tiens de plus près.
CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?
IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez m'entendre.
CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon attention. Quel est ton nom?
IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.
CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux être ton maître. Viens avec moi, et parle librement.
(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent ensemble.)
BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas à la vie?
ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui, c'est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui s'appelait Fidèle; qu'en pensez-vous?
GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie.
BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous remarque pas, attendez: deux créatures peuvent se ressembler; si c'était lui, je suis sûr qu'il nous aurait parlé.
GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.
BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.
PISANIO, _à part_.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit, que le temps roule et m'amène à son gré ou les biens ou les maux.
(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)
CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta demande à haute voix.--Et vous, avancez. (_A Iachimo_.) Répondez à ce jeune homme et parlez sans détour: ou, j'en jure par notre grandeur et par notre honneur qui en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la vérité du mensonge.--Interroge-le.
IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier puisse m'apprendre de qui il tient cet anneau.
POSTHUMUS, _à part_.--Que lui importe?
CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, répondez, comment vous est-il venu?
IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te mettra à la torture.
CYMBELINE.--Comment, moi?
IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer un secret qui tourmentait mon âme. C'est par une perfidie que je me suis procuré cet anneau. C'est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te faire éprouver peut-être les mêmes remords qui me déchirent, jamais plus noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en apprendre davantage?
CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci.
IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le souvenir fait saigner mon coeur et frémir mon âme perfide... Pardonnez, je me sens défaillir!
CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes forces: ah! j'aime mieux que tu vives tant qu'il plaira à la nature, que de te voir mourir avant que j'en sache davantage. Fais un effort; allons, parle.
IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui sonna cette heure!), c'était à Rome (malédiction sur la demeure où nous étions réunis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent été empoisonnés, du moins ceux que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus... que dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au milieu des méchants, et il était le meilleur parmi les hommes d'une vertu rare) assis avec nous et l'air triste, prêtait l'oreille aux éloges que nous faisions de nos maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui pouvait le mieux parler. Nous dépouillions, pour les peindre, les statues de Vénus, de Minerve à la taille fière, formes supérieures aux ébauches de la nature[23]; nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font que l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, la beauté, qui attache les yeux.
[Note 23: _Brief nature_. La nature trop expéditive dans la création de ses oeuvres.]
CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.
IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu ne sois pressé de t'affliger.--Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a pour amante une princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que nous avions vantées, mais demeurant calme comme la vertu, il commença le portrait de sa maîtresse. Et après ce portrait fait de sa bouche, avec l'âme dont il l'anima, il semblait que tous nos panégyriques avaient pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient s'exprimer.
CYMBELINE.--Allons, allons, au but.
IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que cela commence), il la vanta comme si Diane même eût eu des singes impudiques, et que votre fille seule fût chaste. A ce propos, moi misérable, je fis l'incrédule à ses louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je réussirais à obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague par l'adultère de son épouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait dans l'honneur de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en effet, dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle été une escarboucle détachée des roues d'Apollon; il la pouvait risquer en sûreté, eût-elle valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir vu à votre cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille la différence qu'il y a entre le véritable amant et le vil suborneur. Mon espérance ainsi éteinte et non pas mon désir, mon cerveau italien machina, dans votre sombre Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. Pour abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie avec assez de preuves simulées pour jeter dans le désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa confiance dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que j'appuyai de détails circonstanciés sur les tentures et les tableaux de sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai... Oh! par quelle ruse je sus m'en emparer! Et je lui citai même des signes cachés sur la personne d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas croire qu'elle avait rompu son engagement de chasteté, et que j'en avais recueilli les fruits: là-dessus... Il me semble que je le vois encore...
POSTHUMUS, _se découvrant et avançant_.--Oui, tu le vois en effet, démon italien.--Et moi, insensé trop crédule, insigne meurtrier, lâche brigand, ah! je mérite les noms de tous les scélérats passés, présents et futurs.--Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; montrez-moi quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie chercher d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets de la terre les plus détestés, en étant plus méchant qu'eux. Je suis ce Posthumus qui a égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un moindre scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était le temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens de la rue à aboyer après moi: que le nom des scélérats soit désormais Posthumus Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, ma reine, ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, Imogène!
IMOGÈNE, _s'élançant vers lui_.--Calmez-vous, seigneur: écoutez! écoutez!
POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page insolent!
(Il la frappe; elle tombe.)
PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la vôtre. O Posthumus! ô mon maître! vous n'aviez point tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez, secourez mon auguste princesse!
CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?
POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire?
PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse.
CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de joie.
PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse?