Cymbeline: Tragédie

Chapter 7

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(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)

UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes ordres passé la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre de Milford; elles sont ici prêtes à agir.

LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?

L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie et des frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services; ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de Sienne.

LUCIUS.--Quand les attendez-vous?

L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.

LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rêvé dernièrement sur l'entreprise de cette guerre?

LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une vision; j'avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J'ai vu l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès de l'armée romaine.

LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines annoncent que l'édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a horreur de partager la couche d'un défunt et de dormir près d'un mort. Voyons le visage de ce jeune homme.

L'OFFICIER, _qui s'approche et le considère_.--Il est vivant, seigneur.

LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune homme, instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature à exciter la curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, qui es-tu?

IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien être... Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré ici par les montagnards. Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en retrouver jamais un pareil.

LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m'émeuvent autant que la vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.

IMOGÈNE.--Richard du Champ. (_A part_.) Si je fais un mensonge, sans qu'il nuise à personne; j'espère que les dieux qui m'entendent me le pardonneront. (_A Lucius._) Vous demandez, seigneur...

LUCIUS.--Ton nom!

IMOGÈNE.--Fidèle.

LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde bien avec ta fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, mais sois sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur, qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès de moi que ton propre mérite; viens avec moi.

IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments. Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages, prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire... et les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger de moi.

LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l'homme. Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui nous servent à relever plus heureux.

(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)

SCÈNE IV

Appartement dans le palais de Cymbeline.

CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.

CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de l'état de la reine. Une fièvre allumée par l'absence de son fils, un délire qui met sa vie en danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène, ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans un état désespéré, et cela au moment où des guerres redoutables me menacent! Son fils, qui me serait à présent si nécessaire, parti aussi! Tant de coups m'accablent, et me laissent sans espoir... (_A Pisanio_) Mais toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma fille, et qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton secret par de cruelles tortures.

PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne humblement à votre bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, je ne sais rien du lieu qu'elle habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de revenir. Je conjure Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.

PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même qu'elle disparut, cet homme était ici: j'ose répondre qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera fidèlement de tous les devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne manque point d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra à le découvrir.

CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix pour un temps, mais mes soupçons subsistent.

PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les légions romaines, toutes tirées des Gaules, ont abordé sur vos côtes avec un renfort de nobles Romains envoyés par le sénat.

CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et de la reine! Je suis accablé par les affaires.

PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied sont en état de faire tête à toutes celles dont je vous parle: s'il en vient davantage, vous êtes prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à mettre en mouvement toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.

CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons face aux circonstances qui se présentent. Je ne crains point les coups de l'Italie; mais je déplore les malheurs arrivés ici.--Retirons-nous.

(Ils sortent.)

PISANIO, _seul_.--Point de lettre de mon maître depuis que je lui ai mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est étrange: aucunes nouvelles de ma maîtresse qui m'avait promis de m'en donner souvent; je ne sais pas davantage ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale m'environne. Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, c'est par honnêteté; je suis fidèle en n'étant pas fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux du roi même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons au temps le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port certains vaisseaux qui n'ont pas de pilote.

(Il sort.)

SCÈNE V

Devant la caverne.

BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS _paraissent_.

GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.

BÉLARIUS.--Fuyons-le.

ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour l'enfermer loin de l'action et des aventures?

GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger après.

BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l'aveu de ce que nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la torture.

GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.

ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où nous venons?

BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à l'âpre froidure des hivers.

GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce, seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.

ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.

GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur ma tête le sort qui m'est dû!

ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!

BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai point de raison de réserver pour d'autres soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long. (_A part_.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu'ils sont nés princes.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp des Bretons.

POSTHUMUS _entre, un mouchoir sanglant à la main_.

POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c'est moi qui ai souhaité de te voir teint de cette couleur. Vous, époux, si vous suiviez tous mon exemple, combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! Pisanio! un bon serviteur n'exécute pas tous les ordres de son maître: il n'est obligé d'obéir qu'à ceux qui sont justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes fautes, je n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez alors conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se repentir, et vous m'auriez frappé, moi, malheureux, bien plus digne qu'elle de votre vengeance. Mais, hélas! il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères faiblesses; c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles chutes, tandis que vous permettez à d'autres d'entasser crime sur crime, toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux à eux-mêmes, pour le bien de leurs âmes. Mais Imogène est à vous. Accomplissez vos décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y soumettre.--Je suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne, j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai pas d'autres coups. Écoutez donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de ces habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: c'est ainsi que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je veux mourir pour toi, Imogène, pour toi dont le souvenir, chaque fois que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de pitié plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en face. Je veux montrer aux hommes plus de valeur que mes habits n'en promettront. Dieux! rassemblez en moi toute la force des Léonati pour faire honte aux usages du monde, je veux être le premier à mettre à la mode plus de mérite à l'intérieur et moins à l'extérieur; je veux être le premier à être plus grand par mon courage que par mes vêtements.

(Il sort.)

SCÈNE II

Même lieu.

LUCIUS et IACHIMO, _d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée romaine; l'armée anglaise se présente de l'autre pour leur disputer le passage_. POSTHUMUS _paraît le dernier, à la suite des Bretons, vêtu comme un pauvre soldat_.

(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent. Une escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)

IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience m'ôte le courage. J'ai calomnié une dame, la princesse de ce pays; l'air que j'y respire la venge en m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les honneurs et la chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres d'infamie. Bretagne, si tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: à peine sommes-nous des hommes, et vous êtes des dieux.

(Il s'éloigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline est pris; alors Bélarius, Guidérius, Arviragus accourent pour le délivrer.)

BÉLARIUS, _à haute voix_.--Halte! halte! Nous avons l'avantage du terrain... Le défilé est gardé: qui nous force à fuir, lâche peur?

GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS, _ensemble_.--Halte! halte! et combattons.

(Posthumus reparaît et seconde les Anglais; ils délivrent Cymbeline et l'emmènent.)

(Rentre Lucius; Imogène et Iachimo le suivent.)

LUCIUS, _à Imogène_.--Fuis, jeune homme, quitte le champ de bataille, et sauve-toi. Les amis tuent les amis: et le désordre est tel, que la guerre semble avoir un bandeau sur les yeux.

IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraîches.

LUCIUS.--Cette journée a étrangement changé de face: hâtons-nous d'amener du secours, ou cédons.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Un autre côté du champ de bataille.

POSTHUMUS _entre avec_ UN SEIGNEUR _anglais_.

LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu ferme?

POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il me semble, vous étiez au nombre des fuyards.

LE SEIGNEUR.--Il est vrai.

POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car tout était perdu si le ciel n'eût combattu pour nous. Le roi lui-même abandonné de ses deux ailes, l'armée rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos des Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de sa victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, avait plus d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir; il frappait les uns à mort, blessait légèrement les autres; le reste tombait uniquement de peur, en sorte que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger leur honte avec la vie.

LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé?

POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé et bordé de murailles de gazon; avantages dont a profité un vieux soldat, un brave homme, j'en réponds, et qui, en rendant ce service à son pays, a bien mérité les longues années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens, plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil carnage, avec des visages qu'on eût dit conservés sous le masque, bien plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts, il protège le passage en criant aux fuyards: «Les cerfs de notre Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les ténèbres, lâches qui reculez... Arrêtez..., ou nous serons pour vous des Romains qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous fuyez comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement vous retourner et regarder en face l'ennemi. Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi fermes que trois mille;--(ils les valaient en action, car trois combattants de front valent une armée, dans un défilé qui empêche les autres d'agir), avec ce seul mot: _Arrêtez, arrêtez_; secondés par l'avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui était capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la couleur sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, les autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait changés en lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible chez les premiers qui commencent), tous se mettent à mesurer des yeux l'espace qu'ils ont parcouru, et à rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientôt après il est en déroute, et soudain une épaisse confusion. Alors les Romains fuient comme des poulets, par le même chemin où ils fondaient d'abord comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lâches nous servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions à la fin d'un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrière des coeurs sans défense, ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà morts, ou achèvent les mourants! Quelques-uns même tuent leurs amis entraînés dans le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu'auparavant un seul Romain faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu'on aurait vus le moment d'auparavant mourir sans résistance sont devenus tout à coup la terreur du champ de bataille.

LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit défilé! Un vieillard et deux enfants!

POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous êtes fait pour vous étonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire; voulez-vous rimer là-dessus et en faire une plaisanterie, voilà des rimes:

Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance, Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais. De l'insolent Romain, abattant la puissance...

LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami.

POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?

Vous n'osez pas braver votre ennemi, Et vous voulez de moi faire un ami?

Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis en train de rimer.

LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu.

(Il sort.)

POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là un noble? Oh! noble lâcheté! Être sur le champ de bataille et me demander, à moi des nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur salut à leurs talons, qui pourtant sont morts! Et moi, préservé par mes maux comme par un charme[20], je n'ai pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la sentir là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre horrible se cache dans les coupes fraîches, dans les lits de duvet, dans les douces paroles, et qu'il y trouve plus de ministres que parmi nous qui tenons ses poignards à la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer; maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et me range du parti que j'avais suivi d'abord. Je ne veux plus combattre, je me livre au premier lâche qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage qu'ont fait ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons doit l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis venu l'offrir à l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir pour Imogène.

[Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les combats.]

(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)

PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius est pris. On croit que ce vieillard et ses deux enfants étaient des anges.

SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous un habit grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face.

PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut découvrir aucun d'eux.--Arrêtez: qui va là?

POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant ici, si d'autres l'avaient secondé.

SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne retournera pas une seule de leurs jambes à Rome pour dire quels corbeaux les ont becquetées.--Il se vante de son service, comme s'il était un personnage de marque; qu'on le mène devant le roi.

(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, Pisanio. Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers présentent Posthumus à Cymbeline qui, d'un signe, donne ordre de le remettre à des geôliers, et sort ainsi que tous les autres[21].)

[Note 21: C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.]

SCÈNE IV

L'intérieur d'une prison.

POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_.

PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture.

SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.

(Ils sortent.)

POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espère, le chemin de la liberté... Je suis même plus heureux que celui qui a la goutte, puisqu'il aimerait mieux gémir éternellement que d'être guéri par la mort, le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces verrous, et alors je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres, et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je ne puis être mieux qu'ici dans ces fers que j'ai désirés plutôt que subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma liberté; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu'un tiers de leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n'est pas aussi précieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout à qui elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l'agréez, prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le silence.

(Il s'endort.)

(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d'un vieillard, vêtu en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils font cercle autour de Posthumus endormi.)

[Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement comme une addition étrangère.]

SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur les insectes mortels.

Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s'en venge.

Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai jamais vu le visage?

Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mère, attendant le terme de la nature.