Cymbeline: Tragédie

Chapter 6

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IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe, pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.

BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(_Il se rapproche avec eux d'Imogène_.) Beau jeune homme, entrons. La conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te plaira.

GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.

ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour l'alouette.

IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.

ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.

(Tous trois entrent dans la caverne.)

SCÈNE VII

Rome.

_Entrent_ DEUX SÉNATEURS et _des_ TRIBUNS.

PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: Puisque les soldats ordinaires sont maintenant occupés contre les Pannoniens et les Dalmates, et que les légions des Gaules sont trop faibles pour entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, et il vous donne à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette levée.--_Vive César!_

LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée?

SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule.

PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous parlais et que vos recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre d'hommes et le moment de leur départ.

LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Forêt près de la caverne.

_Entre_ CLOTEN.

CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se rejoindre, si Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que ses habits me vont bien! Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par celui qui a fait le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me l'avouer tout haut à moi-même (car il n'y a pas de vanité à parler à son miroir, seul dans sa chambre), mon corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: je suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en fortune; j'ai l'avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance; je le vaux bien dans les occasions générales, et je me montre mieux que lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entêtée l'aime au mépris de moi!

Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta tête, qui maintenant s'élève sur tes épaules, dans une heure sera abattue; ta maîtresse violée et tes habits déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela fait, je la traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente son humeur; elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon cheval est bien attaché.--Allons, sors mon épée et dans un but sanguinaire. Fortune, amène-les sous ma main.--Oui, je reconnais ici la description que Pisanio m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable n'oserait me tromper.

(Il sort.)

SCÈNE II

A l'entrée de la caverne.

BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE _sortent de la caverne_.

BÉLARIUS, _à Imogène_.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne; après notre chasse nous viendrons te retrouver.

ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères?

IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant nous voyons que l'argile et l'argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit la même.--Je suis bien malade.

GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui.

IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien; mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant même d'être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n'est pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie, laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi mourir puisqu'on y perdra si peu de chose.

GUIDÉRIUS, _à Imogène_.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et l'étendue de mon amour égalent celui dont j'aime mon père.

BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?

ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la moitié de la faute de mon bon frère.--Je ne sais pourquoi j'aime ce jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune homme!

BÉLARIUS, _à part_.--O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son, de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?--Il est neuf heures du matin.

ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.

IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.

ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. (_A Bélarius_.) Allons, seigneur.

IMOGÈNE, _à part_.--Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer, dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue.

BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il était bien né, mais tombé dans l'infortune; qu'il était persécuté malhonnêtement, mais honnête.

GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit que dans la suite je pourrais en apprendre davantage.

BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. (_A Imogène_.)--Nous allons te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.

ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.

BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois l'économe de notre ménage.

IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.

(Imogène rentre dans la caverne.)

BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le malheur, paraît issu de nobles ancêtres.

ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!

GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait réclamé ses soins.

ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme si le soupir n'était ce qu'il est que par le regret de n'être pas sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'éloigner d'un temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des matelots.

GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en lui, entrelacent leurs racines.

ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante à celle de la vigne prospère.

BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va là?

(Entre Cloten.)

CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m'a joué.--Je succombe.

BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais à demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque embûche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'années, et pourtant je suis certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.

GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si quelqu'un l'accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui.

(Bélarius et Arviragus sortent.)

CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques vils montagnards: j'ai ouï parler de ces gens-là. (_A Guidérius_.)--Qui es-tu, esclave?

GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de répondre au nom _d'esclave_ sans t'assommer.

CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable... Rends-toi, voleur.

GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui es-tu donc pour que je doive te céder?

CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits?

GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu'il me semble.

CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits.

GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as l'air de quelque fou; il me répugne de te battre.

CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.

GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?

CLOTEN.--Cloten, coquin!

GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère ou une araignée.

CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis le fils de la reine.

GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance.

CLOTEN.--Tu n'as pas peur?

GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris des fous, je ne les crains pas.

CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma propre main, j'irai poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.

(Ils s'éloignent en combattant.)

(Bélarius et Arviragus rentrent.)

BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.

ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement.

BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne l'ai vu, mais le temps n'a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles...--Je suis certain que c'était Cloten.

ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère vienne à bout de lui; vous dites qu'il est si féroce.

BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme fait il ne craignait pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la cause de la peur. Mais voilà ton frère.

(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)

GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n'y avait point d'argent dedans; Hercule lui-même n'aurait pu lui faire sauter la cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait, cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.

BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?

GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai coupé la tête à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait traître, montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud.

BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!

GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à perdre que ce qu'il jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair nous menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter lui seul tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite avez-vous découvert dans les bois?

BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit à la cour que les hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son caractère, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé l'entreprendre, et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tête.

ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel qu'il soit, mon frère a bien fait.

BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin bien long.

GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait autour de ma gorge, je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l'anse qui est derrière notre rocher; qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle appartient à Cloten, le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en fais.

(Il sort.)

BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille à merveille.

ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance tomber sur moi seul!--Polydore, je t'aime en frère, mais je suis jaloux de cet exploit: tu me l'as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l'épreuve.

BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus aujourd'hui: ne cherchons point des dangers là où il n'y a pas de profit. (_A Arviragus_.)--Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que cet impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant pour dîner.

ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme pour un acte de charité.

(Il sort.)

BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les forme ainsi sans leçons à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, à la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà produit une aussi riche moisson que si on l'avait semée. Cependant, je voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)

GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette lourde tête de Cloten, et de l'envoyer en ambassade à sa mère, comme otage, en attendant le retour de son corps.

(Musique solennelle.)

BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... Écoutons.

GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?

BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.

GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet instrument n'a pas parlé... Pour ces sons solennels, il faudrait un événement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?

SCÈNE III

ARVIRAGUS _entre soutenant dans ses bras_ IMOGÈNE _qu'il croit morte_.

BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses bras il porte le triste objet de ces accents que nous blâmions tout à l'heure.

ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions tant de cas! J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de seize ans à soixante, avoir changé mon temps de bondir contre une béquille, que de voir cela.

GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché sur les bras de mon frère, tu n'as pas la moitié des grâces que tu avais, lorsque tu te soutenais toi-même.

BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton abîme? qui a jamais pu jeter la sonde pour trouver la côte où ta barque pesante pourrait aborder? Objet bien-aimé! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir; mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es mort de mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé?

ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lèvres, comme s'il eût senti en riant non le trait de la mort, mais la piqûre d'un insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un coussin.

GUIDÉRIUS.--En quel endroit?

ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai cru qu'il dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui retentissaient trop sous mes pas.

GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et sa tombe sera un lit. Les fées viendront la visiter souvent, et jamais les vers n'oseront l'approcher.

ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai dans ces lieux, Fidèle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu ne manqueras de primevères, elles ont la douce pâleur de ton visage; ni de la jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était pas plus doux que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, dont le bec charitable fait affront à ces riches héritiers qui laissent leurs pères gisant sans monument, viendrait t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un vêtement de mousse.

GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue pas avec ce langage efféminé sur un sujet aussi sérieux. Ensevelissons-le, et ne différons plus, par admiration, d'acquitter une dette légitime.--Allons au tombeau.

ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous?

GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile.

ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un accent plus mâle, nous chanterons, en le conduisant à la terre, comme pour notre mère: répétons le même air, les mêmes paroles, et ne changeons que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle.

GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je répéterai les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas d'accord, sont pires que des temples et des prêtres imposteurs.

ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter.

BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les petites. Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, il était le fils d'une reine, et s'il est venu en ennemi, souvenez-vous qu'il en a été puni. Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que la même poussière, cependant le respect, cet ange du monde, établit une distance entre les grands et les petits. Notre ennemi était un prince. Comme ennemi vous lui avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme il convient à un prince.

GUIDÉRIUS, _à Bélarius_.--Je vous prie, allez chercher son corps. Le corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque ni l'un ni l'autre ne sont en vie.

ARVIRAGUS, _à Bélarius_.--Si vous voulez l'aller chercher, pendant ce temps-là nous réciterons notre hymne. Mon frère, commence. (Bélarius sort.)

GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête vers l'orient: mon père a des raisons pour cela.

ARVIRAGUS.--Il est vrai.

GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le.

ARVIRAGUS.--A présent, commence.

CHANT FUNÈBRE.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus les ardeurs du soleil, Ni les outrages de l'hiver furieux; Tu as fini ta tâche dans la vie; Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure. Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.

ARVIRAGUS.

Ne crains plus le courroux des grands; Tu es au delà de la portée du trait des tyrans. Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir. Pour toi, le roseau est égal au chêne, Et le sceptre, et la science, et la médecine, Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus l'éblouissant éclair,

ARVIRAGUS.

Ni le trait de la foudre redoutée.

GUIDÉRIUS.

Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.

ARVIRAGUS.

La joie et les larmes sont finies pour toi.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Tous les jeunes amants, oui, tous les amants Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.

GUIDÉRIUS.

Que nul enchanteur ne te fasse de mal.

ARVIRAGUS.

Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile.

GUIDÉRIUS.

Que les fantômes non ensevelis te respectent.

ARVIRAGUS.

Que rien de funeste n'approche de toi.

TOUS LES DEUX.

Goûte un paisible repos, Et que ta tombe soit renommée.

(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)

GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le.

BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus propres à joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs visages.--Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris: elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous. Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l'écart.--La terre qui les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines aussi.

(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)

IMOGÈNE, _se réveillant_.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford; quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce détour là-bas?--Je vous prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié de moi!--J'ai marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (_Elle voit le corps de Cloten_.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espère que je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. Mais il n'en est rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine image formée des vapeurs du cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien aveugles!--En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d'un roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main, son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais où est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est donc fait!--Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as égorgé ici mon époux!--Qu'écrire et lire soient désormais une trahison! Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit Pisanio,--il a abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc? Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête. Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... Oh! le crime est évident, évident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un cordial salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage, afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver. O mon seigneur, mon seigneur!

(Elle retombe évanouie à côté du corps.)