Cymbeline: Tragédie

Chapter 5

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PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce papier lui a déjà coupé la gorge; non, c'est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du Nil; sa voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du monde. Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipère empoisonne tout; elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.--Madame, comment vous trouvez-vous?

IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce d'y veiller les nuits en songeant à lui? d'y pleurer d'heure en heure? et si le sommeil saisit la nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant: est-ce là être infidèle à sa couche? est-ce cela?

PISANIO.--Hélas! vertueuse dame!

IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est témoin... Tu l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à mes yeux un misérable; aujourd'hui ton visage me semble assez agréable. Quelque geai[18] d'Italie, qui a eu le fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse, je suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche pour être suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux découdre, mettre en pièces. Oh! les serments des hommes sont des traîtres qui perdent les femmes! ton inconstance, ô mon époux, va faire croire que toute apparence vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au visage qui l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux femmes.

[Note 18: Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais par le fard.]

PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi.

IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les hommes fidèles et honnêtes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon décrièrent bien des larmes sincères et privèrent de pitié le véritable malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront tenus pour traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens, Pisanio; sois fidèle, exécute les ordres de ton maître; et quand tu le reverras, raconte-lui un peu mon obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même, prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien; il n'y reste plus autre chose que le désespoir; ton maître n'y est plus, lui qui en était le trésor! Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais lâche.

PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main.

IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main, tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre le suicide une défense divine qui intimide mon faible bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque chose devant... attends, attends; je ne veux aucune défense, je suis prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y a-t-il là? les lettres de Posthumus fidèle toutes changées en parjures. Loin de moi, corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc ainsi que de pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le traître en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus, qui as soulevé ma désobéissance contre le roi, et qui m'as fait repousser des princes mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dégoûté de celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera ta mémoire.--Je t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher. Où est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton maître, lorsque je désire la même chose.

PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre d'exécuter cette action, je n'ai pas fermé l'oeil.

IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après.

PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue.

IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi m'avoir fait parcourir en vain tant de milles sous un faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage et la fatigue du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon parti est pris. Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour détendre ton arc lorsque tu es en posture, et que la biche désignée est devant toi?

PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste emploi, et, durant cet intervalle, j'ai cherché un expédient. Ma chère maîtresse, écoutez-moi avec patience.

IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me suis entendu nommer une prostituée; mon oreille, frappée à faux, ne peut plus recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui guérisse celle-là. Parle.

PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur vos pas.

IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici pour me tuer.

PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête, mon expédient tournerait bien.--Il est impossible que mon maître ne soit pas trompé; quelque scélérat, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette maudite injure.

IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine...

PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous êtes morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est l'ordre qu'il m'a donné; votre absence de la cour confirmera mon récit.

IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-là? Où habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la vie, après que je serai morte pour mon époux?

PISANIO.--Si vous retournez à la cour...

IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus de démêlés avec cet insupportable seigneur, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite était pour moi plus effrayante qu'un siège.

PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez pas alors rester en Bretagne.

IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits? Dans le grand livre du monde, notre Bretagne paraît en faire partie, sans y être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang. Crois, je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.

PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque autre lieu. Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous pouviez conformer votre extérieur à l'état de votre fortune, et cacher sous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril, vous marcheriez dans une route agréable où vous pourriez voir bien des choses... Peut-être seriez-vous tout près des lieux où habite Posthumus; ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du moins pour que la renommée apportât d'heure en heure, à votre oreille, le récit fidèle de toutes ses démarches.

IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que peut courir ma modestie, ce n'est pas sa mort, et je hasarderai tout.

PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous faut oublier que vous êtes une femme, passer du commandement à l'obéissance, dépouiller cette crainte et cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou qui sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un courage badin, être vif à la répartie, impertinent et querelleur comme une belette[19]; oui, il vous faut oublier aussi ce trésor précieux de vos joues et les exposer... (O coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il vous faut renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui rendaient la grande Junon jalouse.

[Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats, et faire la guerre aux rats et à la vermine.]

IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me sens presque un homme.

PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant ceci, j'avais préparé un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui s'en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous, dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors d'un jeune homme de votre âge, vous présenter devant le noble Lucius, lui demander de l'emploi, lui dire quels sont vos talents: il les connaîtra bientôt si son oreille est sensible aux charmes de la musique. Je n'en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable, et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources à l'étranger, vous me savez riche; je ne manquerai jamais à vos besoins présents ni à ceux de l'avenir.

IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien des choses à considérer; mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m'enrôle dans cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d'un prince. Séparons-nous, je te prie.

PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur, si on remarquait mon absence, que je ne fusse soupçonné d'avoir aidé votre évasion de la cour.--Ma noble maîtresse, prenez cette boîte, je l'ai reçue de la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur terre, une gorgée de cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et allez vous revêtir de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous inspirer la meilleure conduite!

IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

Appartement dans le palais de Cymbeline.

_Entrent_ CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, et _les seigneurs de la cour_.

CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu.

LUCIUS.--Noble roi, je te rends grâces; j'ai reçu les ordres de mon empereur; il faut que je parte de ces lieux, et je suis bien fâché d'être obligé de t'annoncer à Rome pour l'ennemi de mon maître.

CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer son joug, et il serait indigne d'un roi de se montrer moins jaloux qu'eux de sa dignité.

LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte qui me conduise jusqu'au havre de Milford.--Madame, que toutes les félicités accompagnent Votre Majesté et les siens.

CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour cet office. N'omettez aucun des honneurs qui lui sont dus. Adieu, noble Lucius.

LUCIUS.--Votre main, seigneur.

CLOTEN.--Reçois-la comme celle d'un ami; mais à partir de ce moment je la tiens pour celle de ton ennemi.

LUCIUS.--L'événement n'a pas encore nommé le vainqueur, seigneur. Adieu.

CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le brave Lucius qu'il n'ait passé la Severn. Soyez heureux!

(Lucius part.)

LA REINE.--Il s'en va en fronçant le sourcil: mais c'est un honneur pour nous de lui en avoir donné sujet.

CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu général de vos vaillants Bretons.

CYMBELINE.--Lucius a déjà mandé à l'empereur ce qui se passe ici. Il nous importe par conséquent que nos chars et notre cavalerie soient promptement sur pied. Les forces qu'il a déjà dans la Gaule seront bientôt rassemblées en corps d'armée, et de là il portera la guerre en Bretagne.

LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille s'endormir: il faut s'en occuper avec diligence et vigueur.

CYMBELINE.--Comme je m'attendais à ce que les choses se passassent ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce reine, où est notre fille? Elle n'a point paru devant le Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs journaliers. Il y a en elle plus de mauvaise volonté que de tendresse filiale. Je m'en suis aperçu. Faites-la venir devant nous: nous avons supporté trop facilement sa désobéissance.

(Un serviteur sort.)

LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mène une vie très-retirée; il n'y a que le temps qui puisse la guérir. Je conjure Votre Majesté de lui épargner les paroles sévères: c'est une âme si tendre aux reproches, que les paroles sont des coups pour elle, et les coups lui donneraient la mort.

(Le serviteur revient.)

CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle justifier ses mépris?

LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses appartements sont tous fermés, et on n'a point répondu à tout le bruit que nous avons pu faire.

LA REINE.--Seigneur, la dernière fois que j'ai été la voir, elle m'a prié d'excuser sa profonde retraite, y étant forcée par sa mauvaise santé, et elle m'a prévenue qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle était obligée de vous rendre chaque jour. Elle m'avait prié de vous en prévenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mémoire dans son tort.

CYMBELINE.--Ses portes fermées, sans qu'on l'ait vue dernièrement! Ciel! accorde-moi que mes craintes soient fausses!

(Il sort.)

LA REINE, _à Cloten_.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez le roi.

CLOTEN.--Cet homme qui lui est attaché, Pisanio, ce vieux serviteur, je ne l'ai pas vu non plus depuis deux jours.

LA REINE.--Allez, suivez ses traces. (_Cloten sort_.) Ce Pisanio, si dévoué à Posthumus, tient de moi une drogue... Je prie le ciel que son absence vienne de ce qu'il l'a avalée; car il est persuadé que c'est un élixir précieux.--Mais elle, où est-elle allée? Peut-être le désespoir l'aura saisie; ou bien, entraînée par l'ardeur de son amour elle aura fui vers son cher Posthumus. Sûrement, elle marche à la mort, ou au déshonneur; et je puis faire bon usage pour mes fins de l'une ou de l'autre. Elle écartée, c'est moi qui dispose à mon gré de la couronne de Bretagne. (_Cloten rentre_.) Eh bien! mon fils?

CLOTEN.--Son évasion est certaine. Allez apaiser le roi: il est en fureur: personne n'ose l'approcher.

LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un lendemain!

(Elle sort.)

CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et princesse: elle possède toutes les brillantes qualités de la cour: elle en a plus à elle seule qu'aucune dame, que toutes les dames, que toutes les femmes. Elle a de chacune d'elles ce qu'elle a de mieux, et, formée de cet ensemble, elle les surpasse toutes; voilà pourquoi je l'aime: mais d'un autre côté ses dédains pour moi, tandis qu'elle prodigue ses faveurs à ce vil Posthumus, font si grand tort à son jugement que toutes ses rares perfections en sont étouffées: aussi cela me détermine à la haïr, bien plus à me venger d'elle... car les dupes... (_Entre Pisanio_.) Qui va là? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah! c'est toi, vil entremetteur: misérable, où est ta maîtresse? Réponds en un mot, ou bien tu vas tout droit voir les démons.

PISANIO.--O mon bon prince!

CLOTEN.--Où est ta maîtresse? Par Jupiter, je ne te le demanderai pas une fois de plus. Discret scélérat, je tirerai ce secret de ton coeur, ou je t'ouvre le coeur pour l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus, duquel on ne pourrait tirer une seule drachme de mérite au milieu d'un grand poids de bassesse?

PISANIO.--Hélas! seigneur! comment serait-elle avec lui? Quand a-t-elle disparu? Posthumus est à Rome.

CLOTEN.--Où est-elle? Allons, approche encore: point de vaines défaites: satisfais-moi sans détour; qu'est-elle devenue?

PISANIO.--O mon digne prince!

CLOTEN.--O mon digne scélérat! découvre-moi où est ta maîtresse. Au fait, en un seul mot.--Plus de digne prince!--Parle, ou ton silence te vaut à l'instant ton arrêt et ta mort.

PISANIO _lui présente un écrit_.--Eh bien! seigneur, ce papier renferme l'histoire de tout ce que je sais sur son évasion.

CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trône d'Auguste. Donne, ou tu meurs.

PISANIO, _à part_.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend par cet écrit peut le faire voyager; mais sans danger pour elle.

CLOTEN, _lisant_.--Hum!

PISANIO, _à part_.--Je manderai à mon maître qu'elle est morte. O Imogène! puisses-tu errer en sûreté, et revenir un jour en sûreté!

CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle véritable?

PISANIO.--Oui, prince, à ce que je crois.

CLOTEN.--C'est l'écriture de Posthumus; je la connais.--Drôle! si tu voulais ne pas être un misérable, mais me servir fidèlement, employer sérieusement ton industrie dans tous les offices dont j'aurais occasion de te charger; j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu voulusses l'exécuter à la lettre et loyalement, alors je te croirais un honnête homme, et tu ne manquerais ni de moyens de subsistance, ni de ma protection pour avancer ta fortune.

PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur?

CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance, tant de patience, tu restes attaché à la stérile fortune de ce misérable Posthumus, tu dois, à plus forte raison, par reconnaissance, t'attacher à la mienne en zélé serviteur. Veux-tu me servir?

PISANIO.--Seigneur, je le veux bien.

CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu pas en ta possession quelque habit de ton ancien maître?

PISANIO.--Seigneur, j'ai à mon logement l'habit même qu'il portait lorsqu'il a pris congé de ma dame et maîtresse.

CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher cet habit: que ce soit ton premier service; va.

PISANIO.--J'y vais, seigneur. (Il sort.)

CLOTEN.--_Te joindre au havre de Milford?_--J'ai oublié de lui demander une chose; mais je m'en souviendrai tout à l'heure.--Là même, misérable Posthumus, je veux te tuer.--Je voudrais que cet habit fût déjà venu. Elle disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulève le coeur) qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus que de ma noble personne, ornée de toutes mes qualités. Je veux, revêtu de cet habit, abuser d'elle; et d'abord le tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle verra alors ma valeur, et après ces mépris ce sera pour elle un tourment. Lui à terre, après ma harangue d'insulte finie sur son cadavre, lorsque ma passion sera rassasiée, ce que je veux, comme je le dis, accomplir pour la vexer, dans les mêmes habits dont elle faisait tant de cas, alors je la fais revenir à la cour et la fais marcher à pied devant moi. Elle s'égayait à me mépriser, je m'égayerai aussi moi à me venger. (_Pisanio revient avec l'habit_.) Sont-ce là ces habits?

PISANIO.--Oui, mon noble seigneur.

CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le havre de Milford?

PISANIO.--A peine peut-elle y être arrivée à présent.

CLOTEN.--Porte ces vêtements dans ma chambre; c'est la seconde chose que je t'ai commandée. La troisième est que tu deviennes volontairement muet sur mes desseins. Songe à m'obéir, et la fortune viendra d'elle-même s'offrir à toi.--C'est à Milford qu'est maintenant ma vengeance! Que n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va, sois-moi fidèle.

(Il sort revêtu de l'habit de Posthumus.)

PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'être fidèle, c'est devenir ce que je ne serai jamais, traître à l'homme le plus fidèle.--Va, cours à Milford, pour n'y pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse sur elle tes bénédictions! Que les obstacles traversent l'empressement de cet insensé, et qu'un vain labeur soit son salaire!

(Pisanio sort.)

SCÈNE VI

Devant la caverne de Bélarius.

_Entre_ IMOGÈNE _en habit d'homme_.

IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur, et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages, prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel propice!

(Elle entre dans la caverne.)

BÉLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as été le meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!

GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.

ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est vigoureux.

GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.

BÉLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée.

GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?

BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un jeune adolescent.

(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)

IMOGÈNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri.

GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?

ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.

IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.

BÉLARIUS.--Où allez-vous?

IMOGÈNE.--Au havre de Milford.

BÉLARIUS.--Quel est votre nom?

IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim, je suis tombé dans cette faute.

BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres, et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.

GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce que je ferais.

ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois joyeux; car tu rencontres ici des amis.

IMOGÈNE, _à part_.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi, Posthumus.

BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.

GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!

ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de peines et de dangers! Dieux!

BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.

(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)