Part 20
»Les fonctions des commissaires ont acquis, par l'effet des circonstances, une plus grande latitude. Ils ont appris, par exemple, qu'il existait à Paris, dans la maison de Brissac, un coffre de fer caché entre deux boiseries. A cet effet, ils sont allés plusieurs fois à Paris pour se concerter avec le ministre sur les moyens à employer pour sa découverte. Le ministre a écrit lui-même au comité de surveillance de la Fontaine de Grenelle, pour l'inviter à nommer deux membres pour seconder les commissaires dans leurs recherches. Le citoyen Villette s'est présenté lui-même au comité de cette section, à celui de sûreté générale; mais les formalités à remplir pour la levée des scellés chez Brissac ont arrêté sans doute l'usage de toutes mesures, et le coffre de fer reste encore à découvrir, ou, s'il a été découvert, la commission l'ignore.
»Les commissaires ont aussi, sur la réquisition des citoyens Lacroix et Musset, représentants du peuple à Versailles, fait l'inventaire du vieux linge existant dans la maison de la du Barry, et l'ont envoyé à l'hôpital militaire de Saint-Cyr.
»Ces différentes démarches et opérations ont occupé les commissaires en attendant la réponse à plusieurs questions de la solution desquelles dépendait la continuation ou la cessation de leurs fonctions.
»Une de ces questions était de connaître la manière dont on disposerait des étoffes précieuses existant dans la maison de la du Barry. Une grande partie de ces étoffes, dont la valeur peut s'élever à 200,000 livres, ne pouvait être vendue qu'à l'étranger. Le ministre, sur les observations des commissaires, avait écrit au comité de salut public: depuis peu, ce comité a chargé l'administration des subsistances d'en faire l'inventaire, et dans ce moment ce travail occupe les commissaires.
»Le rétablissement de l'ordre, des précautions de tout genre, le besoin d'éviter même des dilapidations, le besoin de liquider la succession de la du Barry pour payer les créanciers, toutes ces considérations ont engagé les commissaires à demander qu'il soit procédé promptement à l'inventaire du mobilier de la du Barry, et, depuis le 20 pluviôse, les citoyens Delcros et Lequoy ont été nommés à cet effet par l'administration du district de Versailles.
»En conséquence, les pouvoirs du citoyen Villette, seul commissaire du pouvoir exécutif à Louveciennes, doivent cesser lorsqu'il aura fini, conjointement avec le commissaire des subsistances et ceux du district, l'inventaire des étoffes dont il est spécialement chargé par le ministre.
»Voici la manière dont les membres composant la commission de Louveciennes ont cru devoir rendre compte de leur mission, chacun pour les opérations auxquelles ils ont été présents, nonobstant les pièces qu'ils joignent à l'appui de leur compte, certifiant le tout sincère et véritable.
»Signé à la minute: Huvé, Villette, Delcros, Houdon, Bicault et Lequoy, secrétaire[155].»
Outre la commission générale, deux autres devaient s'entendre avec elle, l'une, pour faire passer immédiatement à Versailles tout ce qui pourrait être employé par l'État, l'autre, pour envoyer aussi dans cette ville les objets d'art, afin de les ajouter à ceux déjà très-nombreux provenant des maisons du roi et des princes, que l'on réunissait dans le palais.
La première de ces commissions fit passer au district, en fer, cuivre, linge, literie, harnais, sucre et eau-de-vie, pour la somme de 128,089 fr. Le linge, la literie, le sucre et l'eau-de-vie furent envoyés à la maison de Saint-Cyr, transformée en hôpital militaire. Le reste fut déposé dans les magasins de l'État.
La commission des arts fit choix des objets qui lui parurent dignes d'être conservés. Comme la plupart de ces oeuvres d'art sont aujourd'hui dans les musées et dans les palais impériaux, il n'est pas sans intérêt d'en faire connaître l'origine, en donnant la liste dressée alors par la commission. Ces objets sont au nombre de cinquante-cinq.
1º Deux tableaux de Vien;
2º Une gaîne avec chapiteau et base de granit d'Italie;
3º Une Vénus Callipyge (petite proportion);
4º Un Apollon du Belvédère;
5º Thésée enlevant Hermione;
6º Une Vestale entretenant le feu sacré, suivie par deux enfants;
7º Un groupe représentant Louis XV porté par quatre guerriers;
8º Un petit buste de Louis XV;
9º Un feu en bronze doré, cerf, sanglier et attributs de chasse;
10º Un tableau représentant une marine, par Vernet, de huit pieds de haut sur cinq de large.
11º Un autre tableau de même dimension, représentant une ruine, par Robert;
12º Quatre dessus de porte, par Fragonard;
13º Une Nymphe en marbre, fuyant, et un Amour la menaçant;
14º Une Baigneuse, de Falconnet;
15º Le buste de Louis XV, en marbre, par Pajou;
16º Une pendule représentant l'Amour porté par les Grâces, en bronze doré d'or moulu;
17º Deux vases de porcelaine de Sèvres, fond azur;
18º Deux vases de porcelaine, forme étrusque;
19º Un baromètre et thermomètre avec cartouches et figures de porcelaine;
20º Deux vases en marbre blanc et porphyre;
21º Deux feux dorés d'or moulu, les plus riches;
22º Deux figures en marbre blanc, proportion de deux pieds;
23º Deux candélabres à trois branches, représentant deux femmes groupées;
24º Deux autres, en forme de bouteille;
25º Un feu doré, en forme de vase;
26º Une table en porcelaine de Sèvres, les peintures d'après Vanloo;
27º Un vase de porphyre;
28º Un feu en forme de cassolettes et pommes de pin;
29º Trois chandeliers à trois branches, en cassolettes;
30º Le buste de la du Barry, par Pajou, sur sa gaîne;
31º Partie d'un _forte-piano_;
32º Deux grands vases de porphyre;
33º Une harpe dans sa robe de taffetas noir;
34º Un tableau représentant la Fuite de l'Amour;
35º La Marchande d'Amours, par Vien;
36º La Cruche cassée, par Greuze;
37º Jupiter et Antiope;
38º Une pastorale, par Boucher, de trente-six pouces de haut sur vingt-huit de large;
39º Un paysage, de Visnose;
40º Une bordure ovale de trois pieds de haut, richement sculptée et dorée;
41º Une autre de deux pieds de haut;
42º Une commode de vieux laque;
43º Une autre plaquée, en porcelaine de Sèvres, à sujets et figures très-jolis;
44º Un tableau représentant la Visitation d'Élisabeth;
45º Un autre représentant la Vierge et l'Enfant Jésus;
46º Un autre, non fini, représentant la du Barry en Bacchante;
47º Un pastel: un Enfant jouant du tambour de basque, d'après Drouet;
48º Un Enfant jouant du triangle, d'après Drouet;
49º Un tableau représentant un enfant tenant une pomme, peint par Drouet, de vingt pouces de haut sur dix-huit de large;
50º Un tableau: une Femme en lévite blanche;
51º Un autre: Louis XV en habit de revue;
52º Un autre: Louis XV enfant;
53º Une gravure enluminée représentant un paysage;
54º Une estampe représentant la femme Lebrun;
55º Un tableau peint sur toile, par Robert, représentant une esquisse de la messe, de quatorze pouces de haut sur seize de large.
Après les travaux particuliers des diverses commissions, la commission générale fit un relevé de tous les procès-verbaux d'inventaires, enlèvements, reconnaissances et ventes du mobilier ayant eu lieu successivement sous sa direction; elle y ajouta les récépissés de dépôt des différents objets extraits, de la maison de madame du Barry, et elle envoya cet immense travail au district de Versailles pour le faire passer au directoire du département de Seine-et-Oise. Ce travail, avec toutes les pièces à l'appui, forme aujourd'hui la plus grande partie des papiers renfermés aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise, sous le nom de _madame du Barry_.
Le relevé général est terminé par le bordereau du montant des seuls objets vendus et estimés, lequel s'élève à 707,251 l. 15 s.
Les bijoux, diamants, cristaux, etc., dont le prix n'est pas porté, sont évalués au même inventaire 400,000 »
Les matières d'or, 89 marcs, 6 onces, peuvent être appréciées au moins 60,000 l. » s.
Celles d'argent, 1,449 marcs, à 45 livres le marc 65,205 »
Celles de vermeil, 84 marcs, à 50 livres 4,200 »
Galons et franges d'or, 34 marcs 2,700 »
Galons d'argent et brûlé, 121 marcs 3,600 »
Cuivre, fer, plomb et étain 4,000 » ------------------ Total général de l'appréciation des effets mobiliers confisqués chez madame du Barry 1,246,956 l. 15 s.[156]
Quand madame du Barry fut arrêtée, elle avait encore un grand nombre de dettes, et la municipalité de Louveciennes ne tarda pas à être accablée de mémoires de tous les créanciers. Tous ces mémoires, visés par elle, furent envoyés au district. Il résulte de leur relevé général qu'ils s'élevaient à la somme de 956,124 liv. 13 s. 4 d.--La vérification de ces mémoires fut renvoyée à une commission chargée de mettre la plus grande sévérité dans l'examen de ces dettes. Le gouvernement d'alors dut être satisfait de l'habileté des commissaires, car les mémoires ont été si bien examinés et contrôlés, que presque aucun des créanciers n'a été payé.
Les parents de madame du Barry, auxquels on a vu qu'elle avait fait des pensions viagères, réclamèrent aussi la continuation de leurs pensions; mais on les supprima toutes, à l'exception de celle de Rançon, le mari de la mère de madame du Barry, qui vint se retirer à Versailles, et y mourut le 25 octobre 1801.
La propriété de Louveciennes avait été vendue le 20 thermidor an III (7 août 1795)[157], et le comte Guillaume, qui s'était remarié[158], était mort à Toulouse, le 2 août 1811, à l'âge de 79 ans. Tout avait disparu. Il ne restait plus, comme souvenir du nom de _du Barry_, que la honte jetée par lui sur les dernières années du règne de Louis XV. Mais à ce souvenir, cependant, venait se mêler celui des souffrances supportées par cette malheureuse femme dans les derniers temps de sa vie, et l'on se prenait de pitié quand on considérait par quelle horrible mort elle avait expié ses quelques années de bonheur!
Ce nom devait recevoir encore une nouvelle humiliation, et il devait la recevoir de ses propres parents, de ses héritiers.
Dans l'acte de mariage de madame du Barry, elle y était dite fille du sieur _Jean-Jacques Gomard de Vaubernier_, intéressé dans les affaires du roi. Aussitôt le retour en France, en 1814, du roi Louis XVIII, les héritiers _Gomard_ firent de nombreuses démarches auprès des ministres pour être remis en possession des objets ayant appartenu à madame du Barry, et existant dans les établissements publics. Ils se fondaient, pour appuyer leur demande, sur l'acte de naissance[159] de madame du Barry, annexé à celui de célébration de son mariage à la paroisse de Saint-Laurent, ainsi conçu:
«Extrait des registres de baptême de la paroisse de Vaucouleurs, diocèse de Touls, pour l'année mil sept cent quarante-_six_.
»Jeanne, fille de _Jean-Jacques Gomard de Vaubernier_ et _d'Anne Bécu_, dite _Quantigny_, est née le dix-neuf août mil sept cent quarante-six, a été baptisée le même jour, a eu pour parrain Joseph _de Mange_ et pour marraine Jeanne _de Birabin_, qui ont signé avec moi:
»L. Gaon, vicaire de Vaucouleurs; Joseph de Mange et Jeanne de Birabin.
»Je soussigné, prêtre-curé de la paroisse et ville de Vaucouleurs, diocèse de Touls, certifie à qui il appartient, vu le présent extrait conforme à l'original.
»A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cinquante-neuf.
»L.-P. Dubois.
»Nous, Claude-François Duparge, licencié ès loix, conseiller du roi, commissaire enquesteur-examinateur en la ville et prévôté de Vaucouleurs, faisant les fonctions de M. le président Prevost, absent, certifions que les écriture et signature ci-dessus sont du sieur Dubois, curé de Vaucouleurs, et que foy y est et doit y être ajoutée. En témoignage de quoi nous avons signé les présentes et scellé de notre cachet.--A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cinquante-neuf:
»Signé, Duparge, avec paraphe. Approuvé l'écriture, Duparge[160].»
Après beaucoup de démarches infructueuses, et après avoir présenté au ministre des finances un acte de notoriété constatant que le sieur _Philbert Gomard_, frère de _Gomard de Vaubernier_, père de madame du Barry, étant le plus proche parent de la comtesse à l'heure de sa mort, était son héritier, le même acte établissant leur filiation comme héritiers directs du sieur _Philbert Gomard_, le ministre les autorisa à faire retirer de la préfecture de Seine-et-Oise les papiers de madame du Barry, déposés aux archives lors du séquestre mis sur ses biens en 1793. Ces papiers devaient servir à les diriger dans les réclamations qu'ils faisaient au gouvernement. L'inventaire des papiers ainsi donnés un peu légèrement montre combien de documents intéressants ont été perdus pour les recherches historiques.
Inventaire des titres et papiers provenant de madame la comtesse du Barry, condamnée révolutionnairement, et dont les biens ont été séquestrés; lesquels papiers, par suite du séquestre, ont été extraits du domicile de ladite dame, à Louveciennes, transférés à l'administration du ci-devant district de Versailles, et ensuite déposés aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise:
1re _liasse_.--Composée de pièces relatives aux anciens ouvrages faits au pavillon de Louveciennes, années 1760 et 1770, etc., mémoires de divers fournisseurs, et ouvriers, quittances, états de payements et diverses pièces de renseignements.
2e _liasse_.--Anciens mémoires de fournisseurs et ouvriers quittancés de 1770 à 1774. Bail passé à madame du Barry par la veuve Duru et consorts, d'une maison située à Versailles, rue de l'Orangerie, le 22 décembre 1768. Bordereau des sommes payées par Me Lepot-d'Auteuil, notaire.
3e _liasse_.--Autres différents mémoires de marchands, ouvriers et fournisseurs, également quittancés. Dépenses de tout genre à l'hôtel et pavillon de l'avenue de Paris, à Versailles, en 1773. Comptes rendus par M. de Montvallier, intendant de madame la comtesse du Barry, ès années 1773 et 1774.
4e _liasse_.--Divers mémoires de marchands, orfèvres, bijoutiers, drapiers, modistes, fournisseurs, gagistes, peintres, ouvriers, etc., en 1772 et années suivantes, également quittancés. Inventaires et états d'effets mobiliers, tels que tableaux, statues, pièces d'ornement, etc., étant à Louveciennes, à différentes époques, notamment un inventaire général du mobilier de Louveciennes, fait en 1774.
5e _liasse_.--Mémoires quittancés d'orfèvres, bijoutiers, marchands de meubles et d'étoffes. États de gages payés aux personnes de la maison de madame du Barry, et autres pièces diverses de dépenses, années 1771 et suivantes.
6e _liasse_.--Pièces relatives à la construction du nouveau pavillon de Louveciennes, en 1771 et 1772. Comptes et mémoires quittancés de divers entrepreneurs, marchands, ouvriers, etc.
7e _liasse_.--Formée de mémoires et de quittances donnés par des ouvriers, marchands, fournisseurs, pensionnaires et autres personnes attachées à madame du Barry, en diverses années.
8e _liasse_.--Mémoires acquittés de marchands, ouvriers, fournisseurs, notamment du sieur Aubert, joaillier, du sieur Cozette, entrepreneur de la manufacture royale des Gobelins. Quittances de sommes payées pour pensions et bienfaits accordés par madame du Barry. Ouvrages faits à un hôtel, à Versailles, avenue de Paris, et à une maison à Saint-Vrain.
9e _liasse_.--Pièces relatives aux locations de baraques, boutiques et appentis établis sur la contrescarpe, à Nantes, concédés à madame du Barry, pour l'usufruit seulement, sa vie durant, par brevet du roi du 23 décembre 1769. Compte du sieur Dardel, régisseur, et du sieur Couillaud de la Pironnière, receveur du produit desdites boutiques, etc. Pièces et plans y relatifs. Baux desdits biens, passés en 1771.
10e _liasse_.--Papiers, mémoires, lettres, relatifs aux dépenses faites à la Maison-Rouge, sise commune de Villiers-sur-Orge. Inventaire d'effets mobiliers garnissant ladite maison. _Lettres et autres pièces de correspondance particulière de madame du Barry, en 1792 et 1793._ Quittances, reçus de l'année 1793. Contrat du 24 octobre 1775, devant Me Deschesnes, notaire à Paris, concernant vente par madame la comtesse du Barry à _Monsieur_, frère du roi, d'un grand hôtel sis à Versailles, avenue de Paris, moyennant 224,000 liv[161].
Tels sont les papiers remis aux héritiers Gomard. Où sont aujourd'hui ces titres, ces lettres de madame du Barry? Que sont-ils devenus? Ils ornent probablement la collection de quelque amateur d'autographes[162].
Malgré toutes leurs demandes, ils n'avaient encore rien recueilli de la succession de madame du Barry, lorsque fut rendue, le 17 avril 1825, la loi d'indemnité des biens des émigrés.
A l'époque de sa mort, madame du Barry ne possédait aucun immeuble, et par conséquent ses héritiers n'avaient rien à réclamer de l'indemnité. Mais l'on se rappela alors le testament de M. de Brissac, et l'on réclama de la famille de Mortemart, héritière du duc, et qui avait une part considérable dans la liquidation du milliard d'indemnité, l'exécution du legs fait au profit de madame du Barry.
Jusque-là, les héritiers Gomard s'étaient seuls présentés. Mais lorsqu'il se fut agi du legs du duc de Brissac, les héritiers _Bécu_, c'est-à-dire ceux du côté maternel, vinrent, non-seulement pour entrer en partage, mais contestèrent même aux _Gomard_ leur titre d'héritiers de madame du Barry.
On a vu qu'une fois riche, madame du Barry n'a jamais cessé de faire du bien à sa famille. Elle mit sa mère à l'abri du besoin et fit une pension viagère à Rançon, son beau-père, lorsqu'il fut devenu veuf. Les frères de sa mère reçurent aussi d'elle des pensions viagères, et elle dota leurs filles en leur faisant faire des mariages avantageux. Mais on ne voit nulle part qu'elle se soit jamais intéressée aux _Gomard_. D'où vient cette différence dans la manière d'agir de madame du Barry à l'égard de sa famille? Le procès qui s'est élevé entre les divers héritiers va nous en donner l'explication.
Les _Gomard_ appuyaient leurs prétentions à l'héritage de madame du Barry sur l'acte de naissance déposé à la paroisse de Saint-Laurent, reconnaissant comme père de madame du Barry _Jean-Jacques Gomard de Vaubernier_. Les Bécu attaquèrent cet acte comme faux, et présentèrent un autre acte de naissance, levé par eux sur les registres de l'état civil de la ville de Vaucouleurs, le 25 septembre 1827, constatant que madame du Barry était _fille naturelle de Anne Bécu_, et que, par conséquent, les héritiers _Gomard_ n'avaient aucun droit dans cette succession.
De là, procès entre les deux branches et jugement du tribunal civil de première instance de la Seine du 9 janvier 1829, confirmé par arrêt de la cour royale de Paris du 22 février 1830, qui donne gain de cause aux _Bécu_ et les reconnaît comme seuls héritiers de madame du Barry.
La cause de ce faux acte de naissance s'explique aisément. Madame du Barry était la maîtresse du roi. Le mariage lui donnait un nom et allait lui permettre d'arriver aux plus grandes faveurs. Mais il fallait un peu flatter la vanité des du Barry, et d'ailleurs Louis XV n'aurait-il pas eu quelque répugnance à conserver pour maîtresse, quoique comtesse, la bâtarde d'une pauvre fille de campagne?
Il est probable que celui qui joua le rôle le plus important dans la fabrication de cet acte fut cet _abbé Gomard_, aumônier du roi, qu'on a vu déjà figurer à la célébration du mariage de madame du Barry, comme fondé de pouvoir de sa mère et de son beau-père. Depuis longtemps cet abbé était lié avec Rançon et sa femme, et les pamphlets du temps disent qu'il connaissait très-bien le père de madame du Barry: il était, de plus, intime avec Lebel, le valet de chambre de Louis XV, et avec le comte Jean. On peut donc supposer que ce fut lui qui fit placer dans cet acte le nom de son propre frère Jean-Jacques Gomard de Vaubernier, mort depuis longtemps, comme père de _Jeanne Bécu_, et en fit ainsi une fille légitime[163].
Il est curieux, au reste, d'examiner les transformations que l'on fit subir à l'acte primitif que voici:
«Extrait des registres de l'état civil de la ville de Vaucouleurs, déposés aux archives du tribunal de première instance séant à Saint-Mihiel (Meuse).
»Jeanne, fille naturelle d'Anne Béqus, dit Quantiny, est née le dix-neufième aoust de l'an mil sept cent quarante-trois, et a été baptisée le même jour. Elle a eu pour parain Joseph Demange, et pour maraine Jeanne Birabin, qui ont signé avec moy.
»Les signatures sont ainsi apposées sur l'acte:
»Janne Birabine. L. galon, vic. de Vau.
»Joseph Demange.
Pour copie collationnée sur la seconde minute déposée aux archives.
»Saint-Mihiel, le 25 septembre 1827. Le commis-greffier,
»François.[164]»
D'abord, et c'était la partie essentielle, on donne un père à la fille naturelle; et, comme le nom de _Gomard_ tout court est encore bien bourgeois, on y ajoute celui de _Vaubernier_. Puis, comme le parrain et la marraine doivent être à la hauteur du père de l'enfant, on fait du simple Joseph Demange, monsieur Joseph _de Mange_ avec une particule, et de Jeanne Birabin, qui, suivant l'usage de la campagne, est appelée la Birabine, et signe comme on est dans l'habitude de l'appeler, on fait madame _de Birabin_. Enfin, comme il paraîtra plus agréable au roi de lui donner pour maîtresse une _demoiselle noble et mineure_ qu'une _fille naturelle et majeure_, on retranche trois ans de l'acte primitif, et on fait naître madame du Barry le 19 août 1746, au lieu du 19 août 1743.
Après l'arrêt de la cour royale de Paris, qui frappe de faux l'acte de naissance déposé à l'église de Saint-Laurent, et reconnaît les _Bécu_ comme seuls héritiers de madame du Barry, ceux-ci continuèrent à attaquer la famille de Mortemart pour l'exécution du legs de M. de Brissac. Le procès dura jusqu'à la fin de 1833. Enfin les héritiers _Bécu_ s'entendirent avec la famille de Mortemart sur la somme à recevoir; mais elle leur profita peu et fut presque entièrement absorbée par les créanciers de madame du Barry et par les frais du procès[165].
Outre les détails généraux qu'on a pu faire connaître grâce à L'analyse des diverses pièces indiquées dans ce récit, il en est de particuliers à la personne même de madame du Barry, qu'il est bon de rappeler en terminant:
1º Madame du Barry était fille naturelle, et son véritable nom était _Jeanne Bécu_.
2º A l'époque de son mariage on fit un faux acte de naissance, dans lequel on lui donna pour père légitime _Jean-Jacques Gomard de Vaubernier_.
3º C'est donc à tort que, dans toutes les biographies, et dans les plus récents ouvrages sur l'histoire de France, on lui conserve le nom de _Jeanne Gomard de Vaubernier_, et il faut lui rendre son vrai nom de _Jeanne Bécu_.
4º Par suite de l'examen de son véritable acte de naissance, on voit que madame du Barry avait 26 ans quand elle devint la maîtresse du roi Louis XV, et non vingt-trois ans, comme cela semblait résulter du faux acte. Elle est, par conséquent, morte sur l'échafaud à l'âge de cinquante ans.
Quant aux sommes que madame du Barry a coûté à la France pour avoir eu l'honneur d'être la maîtresse du roi, on peut, d'après l'examen de ces mêmes pièces, en faire le relevé suivant:
1º Mobilier donné par le roi à madame du Barry, lors de son mariage 30,000 l. »
2º Sommes payées pour madame du Barry, par _Baujon_, banquier de la cour, depuis 1769, première année de sa faveur, jusqu'en 1774, année de la mort de Louis XV 6,375,559 l. 11 s. 11 d.
3º Pour achat de son hôtel de Versailles, par _Monsieur_, frère du roi, le 24 octobre 1775 224,000 »