Part 18
Les administrateurs du département ne paraissaient pas avoir un zèle aussi exagéré du bien public que les clubistes de Louveciennes, et ils se doutaient un peu du motif qui les faisait agir. Pour prévenir l'acte de vengeance qu'ils redoutaient, ils envoyèrent le même jour à Louveciennes un des membres du district de Versailles, en le chargeant de faire exécuter la loi avec quelques modifications et restrictions. Arrivé juste au moment où l'on se disposait à faire enlever madame du Barry, le membre du district fit suspendre son arrestation, et reprocha vivement à la municipalité son extrême précipitation.
_Greive_ et les membres de la société populaire, dont la plupart avaient été employés dans la maison de madame du Barry, irrités de ce contre-temps, rédigèrent une autre pétition qu'ils adressèrent cette fois à la Convention. Dans cette pièce, remplie de déclamations et de grands sentiments patriotiques, comme on en voyait dans tous les écrits de cette époque, on accumula les accusations contre madame du Barry, et on demanda l'approbation de la Convention nationale pour l'arrestation de la citoyenne se disant comtesse _du Barry, de sa nièce, fille d'un émigré, et de ceux de ses domestiques notoirement suspects d'aristocratie et d'incivisme_, c'est-à-dire de ses domestiques restés fidèles. «Dites, ajoutent les pétitionnaires, dites que nous avons rempli votre voeu, en mettant à prompte exécution votre décret du 2 juin; ordonnez l'impression de notre adresse, afin de donner le _branle_ aux autres communes du département; déclarez que nous avons bien mérité de la patrie, etc.»
La Convention ne pouvait qu'approuver de pareils sentiments, exprimés dans un pareil style; aussi le président remercia la députation de Louveciennes de son patriotisme, et l'invita aux honneurs de la séance.
De retour à Louveciennes, et forts de l'approbation de la Convention, les membres de la société populaire arrêtèrent madame du Barry et les diverses personnes indiquées dans leur pétition, et les conduisirent à Versailles, pour les faire enfermer dans les prisons de cette ville. _Goujon_[141] était alors procureur général syndic; il leur reprocha leur acte comme illégal, leur représenta que les faits sur lesquels ils basaient leur accusation étaient dénués de preuves, et ordonna de reconduire les prisonniers à Louveciennes.
Empêché dans l'exécution de ses desseins, _Greive_ fit alors imprimer un libelle dont voici le litre: «_l'Égalité controuvée, ou Histoire de la protection_, contenant les pièces relatives à l'arrestation de madame du Barry, ancienne maîtresse de Louis XV, pour servir d'exemple aux patriotes trop ardents qui veulent sauver la République, et aux modérés qui s'entendent à merveille pour la perdre.» Dans cet écrit, _Greive_ s'intitule défenseur officieux des braves sans-culottes de Louveciennes et ami de Franklin et Marat, et n'épargne ni madame du Barry, ni le comité de sûreté générale, qu'il accuse de faiblesse, ni le département.
Pendant ce temps, madame du Barry cherchait, par tous les moyens, à conjurer l'orage qui s'accumulait sur sa tête. Elle adressa à la Convention des notes explicatives de sa conduite, tandis que la plupart des habitants de Louveciennes qui ne faisaient pas partie de la société des sans-culottes présentaient de leur côté plusieurs pétitions en sa faveur. Elle fit aussi des démarches auprès des administrateurs du département pour être protégée contre ses ennemis.
Le directoire du département voyait avec peine l'acharnement que l'on mettait à perdre cette malheureuse femme, dont le principal crime était ses richesses. Il envoya auprès d'elle un de ses membres, nommé _Lavallery_[142]. Celui-ci lui conseilla d'abandonner Louveciennes et de se retirer à Versailles, où il serait plus aisé de la protéger. Mais tout ce que madame du Barry avait encore de richesse était enfoui à Louveciennes, et elle craignait que, pendant son absence et sous le moindre prétexte, on ne fouillât sa maison, et que l'on ne s'emparât de ce qui y était caché, et elle ne voulut pas quitter ce séjour.
_Greive_ cependant ne perdait pas un instant pour arriver à ses fins. Il reçut du nègre Zamor une foule de renseignements qu'il mit habilement à profit, et à force de dénonciations réitérées et d'actives démarches, il obtint enfin du Comité de sûreté générale de la Convention l'ordre d'arrêter madame du Barry. Muni de cet ordre, il accourt à Louveciennes, et le dimanche 22 septembre, il se fait accompagner au château par le maire, le juge de paix et deux gendarmes, fait mettre les scellés sur tous les meubles, ordonne à madame du Barry de le suivre, la fait placer entre les deux gendarmes dans une mauvaise voiture de place qu'il avait fait venir exprès, y monte après elle et l'emmène triomphant à Paris, où il la dépose dans la prison de Sainte-Pélagie.
_Greive_ avait remis au Comité de sûreté générale de la Convention les papiers qu'il pensait devoir le plus compromettre madame du Barry. Un ami de Marat, _Héron_, fut chargé de les examiner, et, sur son rapport, le Comité rendit, le 29 brumaire de l'an II (19 novembre 1793), l'arrêté suivant:
«CONVENTION NATIONALE.
»COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANCE DE LA CONVENTION NATIONALE,
»_du 29 brumaire, l'an II de la République française_,
»UNE ET INDIVISIBLE.
»Le Comité de sûreté générale, ayant pris connaissance des diverses pièces trouvées chez la nommée du Barry, mise en état d'arrestation par mesure de sûreté générale, comme personne suspecte, aux termes du décret du 17 septembre dernier (vieux style), considérant qu'il résulte de l'ensemble desdites pièces que la femme du Barry est prévenue d'émigration et d'avoir, pendant le séjour qu'elle a fait à Londres, depuis le mois d'octobre 1792 jusqu'au mois de mars dernier (vieux style), fourni aux émigrés réfugiés à Londres des secours pécuniaires, et entretenu avec eux des correspondances suspectes; et que les nommés Wandenyver père et fils, négociants, sont prévenus d'avoir fait passer des fonds à la femme du Barry pendant qu'elle était en Angleterre; arrête: que la femme du Barry, prévenue d'émigration, et que les nommés Wandenyver père et fils, prévenus d'avoir fait passer à ladite dame du Barry des fonds pendant son séjour a Londres, seront traduits au tribunal révolutionnaire, pour y être poursuivis et jugés à la diligence de l'accusateur public.
»Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale,
»VOULAND, DAVID, VADIER, DUBARRAN, JAGOT, PANIS, LAVICOMTERIE.»
Les Wandenyver ne se trouvaient ainsi compromis que parce qu'ils étaient les banquiers de madame du Barry. Mais pour donner plus d'importance à ce procès et compromettre davantage ces banquiers, qui faisaient alors beaucoup d'affaires et étaient chargés des intérêts de plusieurs grandes familles, le Comité rendit, deux jours après, un nouvel arrêté ainsi conçu:
«COMITÉ
»DE SÛRETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANCE DE LA CONVENTION NATIONALE,
»_du_ 1er _frimaire, l'an II de la République_,
»UNE ET INDIVISIBLE.
»En faisant droit à la dénonciation faite par le citoyen Héron au Comité, d'après son mémoire imprimé, rédigé par le martyr de la liberté (_Marat_), représentant du peuple, dans lequel on y reconnaissait Wandenyver, ainsi qu'une multitude de complices, pour avoir été les instruments d'un complot de banqueroute générale, qui aurait perpétué l'esclavage des Français et sauvé la tête du tyran, entretenu les abus de la féodalité, qui servaient au déshonneur de la nation française; considérant que les faits pour lesquels Wandenyver a subi interrogatoire à notre Comité ne sont qu'une suite de ceux désignés dans le développement de la banqueroute, en ce qu'il y a coopéré, ainsi qu'au massacre du peuple, dont il est conjointement accusé avec tous ceux désignés dans le mémoire; le Comité arrête qu'ils seront traduits au tribunal révolutionnaire pour y être jugés, et que les pièces françaises et espagnoles seront jointes au présent arrêté pour servir au procès.
»Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale,
»MOYSE BAYLE, DAVID, AMAR, JAGOT, LOUIS (du Bas-Rhin), A. BENOIT, GUFFROY, LAVICOMTERIE.»
Dès que l'arrêté qui traduisait madame du Barry et ses co-accusés devant le tribunal révolutionnaire fut rendu, son procès ne dura pas longtemps. Le 3 décembre (13 frimaire an II), Fouquier lit à là chambre du conseil l'acte d'accusation, la chambre en donne acte et ordonne le transfèrement des prévenus à la Conciergerie. Le 6, ils paraissent devant le tribunal, et, le 7, ils sont condamnés à mort.
L'acte d'accusation dressé par Fouquier-Tainville contre cette malheureuse femme est un chef-d'oeuvre du genre. Son titre de maîtresse du roi et ses folles dépenses lui donnèrent beau jeu pour se laisser aller à toute son indignation d'_honnête homme_ et de _bon patriote_, et il en usa largement, comme on peut le voir dans toute la partie qui regarde madame du Barry, qu'on ne lira pas sans curiosité.
Après avoir annoncé qu'il avait été procédé à l'examen des pièces du procès et à l'interrogatoire des accusés, il ajoute:
«Qu'examen fait desdites pièces par l'accusateur public, il en résulte que les plaies profondes et mortelles qui avaient mis la France à deux doigts de sa perte avaient été faites à son corps politique bien des années avant la glorieuse et impérissable révolution qui doit nous faire réjouir des maux cuisants qui l'ont précédée, puisqu'elle nous a délivrés pour jamais des monstres barbares et fanatiques qui nous tenaient enchaînés sur l'héritage de nos pères; que, pour prendre une idée juste de l'immoralité de l'accusée du Barry, il faut jeter un coup d'oeil rapide sur les dernières années, pendant le cours desquelles le tyran français, Louis quinzième du nom, a scandalisé l'univers, en donnant la surintendance de ses honteuses débauches à cette célèbre courtisane; qu'en 1769, ce Sardanapale moderne se trouvant blasé sur toutes les jouissances qu'il avait poussées à l'excès dans le Parc aux Cerfs, sérail infâme où le déshonneur d'une infinité de familles honnêtes fut consommé, s'abandonna lâchement aux vils complaisants qui l'entouraient pour réveiller ses feux presque éteints; qu'un de ces odieux complaisants ayant fait la connaissance d'un ci-devant comte du Barry, noyé de dettes, et le plus crapuleux libertin, eut occasion de voir chez lui la nommée _Vaubernier_, sa maîtresse, qui n'était passée dans ses bras qu'après avoir fait un cours de prostitution; que le ci-devant comte du Barry, à qui tous les moyens étaient bons pour parvenir à apaiser ses créanciers, proposa à ce complaisant de lui céder la _Vaubernier_, s'il parvenait à la faire admettre au nombre des sultanes du crime couronné; que cette créature éhontée lui fut en effet présentée, et qu'en peu de temps elle parvint, par ses rares talents, à prendre l'empire le plus absolu sur le faible et débile despote. Bientôt des fleuves d'or roulèrent à ses pieds; les pierreries les plus précieuses lui furent données avec profusion; les artistes les plus célèbres furent occupés aux chefs-d'oeuvre les plus dispendieux; elle devint la cause universelle des ci-devant grands; les ministres, les généraux et les ci-devant princes de l'Église furent nommés et culbutés par cette nouvelle Aspasie; et tous venaient bassement faire fumer leur encens à ses genoux; le faste le plus insolent, les dépravations et les débordements de tout genre furent affichés par elle; le scandale était, à son comble; elle puisait à pleines mains dans les coffres de la nation pour enrichir sa famille et combler l'abîme de dettes du ci-devant comte du Barry, qui avait poussé l'infamie et le déshonneur jusqu'à devenir son époux. Son imbécile amant ne rougit pas lui-même d'insulter au peuple, en se plaçant à côté d'elle dans les chars les plus brillants et la promenant ainsi dans différents lieux; que, pour ne pas _effaroucher sa pudeur_, l'accusateur public ne soulèvera pas le voile qui doit couvrir à jamais les vices effroyables de la cour, jusqu'en l'année 1774, époque à laquelle celui à qui des esclaves avaient donné le nom de Bien-Aimé disparut de dessus la terre, emportant dans ses veines le poison infect du libertinage, et couvert du mépris des Français; que la du Barry fut reléguée à Rhetel-Mazarin, et de là à Meaux, dans la ci-devant abbaye de Pont-aux-Dames; que dans cette retraite salutaire, elle aurait dû faire les plus sérieuses réflexions sur le néant des grandeurs et sur les désordres de sa conduite qui avaient entraîné la ruine de son pays; mais qu'ayant été rendue à la liberté par le dernier tyran des Français, il lui conserva non-seulement les dépouilles du peuple, mais encore la combla de nouvelles prodigalités, et lui abandonna le château de Louveciennes, où elle se forma une nouvelle cour, à laquelle se présentèrent en foule les vils courtisans qui avaient profité de sa faveur pour dilapider les finances avec elle; qu'elle les tint enchaînés à son char jusqu'à l'époque mémorable où le peuple français, fatigué de ses chaînes, se leva, brisa ces chaînes et en frappa la tête du despote. Tous les soi-disant grands d'alors, se voyant prêts à être écrasés par la vengeance nationale, s'enfuirent épouvantés, abandonnèrent un sol qu'ils avaient souillé depuis trop longtemps, furent implorer l'assistance des tyrans de l'Europe pour venir égorger un peuple qui avait eu le courage de conquérir sa liberté; mais ce peuple saura leur faire mordre la poussière, ainsi qu'à ceux qui ont épousé leurs projets sanguinaires; que la du Barry ayant vu se dissiper l'essaim de ses adorateurs, et réduite à régner seulement sur son nombreux domestique, ne retrancha non-seulement rien de son faste, mais forma le dessein d'être utile tant aux émigrés qu'au petit nombre de ses amis qui étaient restés en France, et qui trouvaient chez elle un asile assuré, notamment _Laroche_, ci-devant grand vicaire d'Agen, condamné à la peine de mort par jugement du tribunal; que pour procurer d'une manière certaine des secours aux émigrés, elle se servit d'un stratagème qui lui donna la facilité de faire quatre voyages à Londres; qu'elle prétendit avoir éprouvé un vol considérable de diamants et autres effets, dans la nuit du 10 au 11 janvier 1791, et que les voleurs étaient passés en Angleterre, où il fallait qu'elle se rendit pour en poursuivre la restitution; que ce vol n'était qu'un jeu concerté entre elle et un nommé _Forth_, le plus rusé des espions que le cabinet britannique ait envoyés en France pour soutenir le parti de la cour et s'opposer aux progrès de notre révolution; que, pour suivre les auteurs de ce prétendu vol, elle eut le talent de subtiliser différents passe-ports, tant du ministère des affaires étrangères que de la municipalité de Louveciennes et du département de Seine-et-Oise, dont plusieurs membres la protégeaient ouvertement, et particulièrement le nommé _Lavalery_[143], qui depuis s'est donné la mort; qu'au moyen de ces passe-ports clandestins, elle se joua impunément de la loi contre les émigrés, puisqu'elle était encore à Londres dans les premiers jours du mois de mars dernier; que pendant les quatre séjours qu'elle fit dans cette ville, elle vivait habituellement avec tous les émigrés qui s'y étaient réfugiés, et auxquels elle a prêté des sommes d'argent considérables, ainsi qu'il sera démontré par la suite; qu'elle avait également formé les liaisons les plus étroites avec les lords les plus puissants, tous conseillers intimes du tyran de l'Angleterre, et particulièrement avec l'infâme Pitt, cet ennemi implacable du genre humain, pour lequel elle avait un si haut degré d'estime, _qu'elle rapporta dans la république française une médaille d'argent portant l'effigie de ce monstre_[144]; qu'elle favorisait également de tout son pouvoir les ennemis de l'intérieur, auxquels elle prodiguait les trésors immenses qu'elle possédait; qu'elle fit compter une somme de _deux cent mille livres_ en constitution de rentes à Rohan-Chabot, qui possède des terres considérables dans la Vendée, sur l'étendue desquelles s'est formé le premier noyau des rebelles, selon la commune renommée[145]; que par l'entremise d'un nommé _d'Escourt_, ci-devant chevalier, elle prêta une pareille somme de 200,000 livres à la Rochefoucault, ancien évêque de Rouen[146]; que ce même d'Escourt, détenu à la Force, le nommé Laboudie, son neveu, et le ci-devant vicomte de Jumilhac, émigré, ont reçu d'elle des sommes considérables à la même époque; qu'elle provoquait des rassemblements dans son pavillon de Louveciennes, dont elle voulait faire un petit château fort, ce qui est suffisamment prouvé par les _huit fusils_ que son bon ami, le scélérat d'_Angremont_, escroqua pour elle à la municipalité de Paris, sous le prétexte que c'était la municipalité de Louveciennes qui demandait ces fusils, ce qui a été reconnu faux; qu'elle comptait tellement sur la contre-révolution, à laquelle elle travaillait si puissamment, qu'elle avait fait cacher dans sa cave sa vaisselle plate et autre argenterie; qu'elle avait fait enterrer dans son jardin ses diamants, son or, ses pierres précieuses, avec les titres de noblesse, brevets, etc., de l'émigré _Graillet_[147]; qu'elle avait également fait enterrer dans les bois les bronzes les plus riches et les bustes de la royauté; et qu'elle avait dans un grenier un magasin énorme de marchandises et d'étoffes du plus haut prix, dont elle avait nié l'existence; qu'il a été trouvé chez elle une collection rare d'écrits et de gravures contre-révolutionnaires; que lors de son séjour à Londres, elle a publiquement porté le deuil du tyran; que cette femme, enfin, qui a fait tout le mal qui était en elle, et dont Forth, le fameux espion anglais, s'était adroitement servi comme d'un instrument utile aux desseins perfides des cours des Tuileries et de Londres, entretenait des correspondances et des liaisons avec les ennemis les plus cruels de la République, tels que Crussol, de Poix, Canonet, Calonne, etc., et une foule d'autres, dont il serait trop long de donner l'énumération; qu'elle était tellement protégée par le parti ministériel de la Grande-Bretagne, que quand la guerre fut déclarée à cette puissance, elle resta tranquillement à Londres, tandis que les Français en étaient chassés ou horriblement persécutés, ce qui ne peut laisser aucun doute sur le rôle odieux que jouait cette femme, que l'on doit regarder comme un des plus grands fléaux de la France, et comme un gouffre épouvantable dans lequel s'est engloutie une quantité effrayante de millions, etc.»
Le 8 décembre 1793 (18 frimaire an II), madame du Barry fut conduite au supplice.
On sait qu'elle jeta les hauts cris depuis la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution, où était dressée la guillotine. Elle avait une telle frayeur de cette horrible mort, qu'arrivée sur l'échafaud elle cria à la foule qui l'entourait: _A moi! A moi!_ et s'adressant ensuite au bourreau: _Encore un moment, monsieur, je vous en prie_, lui dit-elle les larmes aux yeux. Un instant après, elle avait cessé de vivre[148].
On a vu, le jour même de l'arrestation de madame du Barry, _Greive_ faire mettre les scellés sur une partie du mobilier du château de Louveciennes. Le lendemain, il revint accompagné du juge de paix, son ami, et ils procédèrent seuls à la continuation de la pose des scellés et à l'examen des richesses de ce lieu. Jusqu'au 27, Greive fut parfaitement le maître de faire tout ce que bon lui semblait dans cette habitation, et l'on verra dans le résumé historique des opérations des commissaires envoyés par le directoire du département de Seine-et-Oise que des soupçons sérieux s'élevèrent dans leur esprit sur la probité qui avait présidé à ce premier travail.
_Salanave_, l'ancien domestique de madame du Barry, faisait partie du comité de salut public du district de Versailles. _Greive_, dont presque tous les membres de ce comité étaient les amis, fit nommer _Salanave_ et un appelé _Soyer_ commissaires chargés de prendre connaissance des scellés apposés par le juge de paix de Marly. On pense bien que ces deux commissaires, en se rendant à Louveciennes le 27, approuvèrent tout ce qui avait été fait. Ils nommèrent ensuite pour la garde des scellés _Fournier_, le père du juge de paix, et _Zamor_, ce nègre _si excellent et si intelligent patriote_[149]. De plus, pour la sûreté des trésors renfermés, on établit une garde composée de dix-huit patriotes faisant partie de la société des sans-culottes de Louveciennes. C'était une fort bonne affaire pour ces patriotes, car on voit dans le résumé historique dont on a déjà parlé que cette garde, depuis son installation jusqu'au 13 frimaire, c'est-à-dire en soixante-dix jours, avait déjà coûté 9,274 livres.
On n'attendit pas la condamnation de madame du Barry pour fouiller dans sa maison, et l'on procéda comme si l'on avait été sûr de sa mort. Des commissaires spéciaux furent désignés pour faire l'inventaire et l'estimation de tout ce qui s'y trouvait. Outre un précieux mobilier, de nombreux objets d'art et des bijoux de prix, les commissaires ont surtout été frappés de la quantité d'objets de toilette, tels que dentelles, corsets de toutes couleurs, brodés en soie, or et argent; étoffes de soie et de velours, simples ou brochées d'or et d'argent, coupées ou en pièces, et en si grand nombre, qu'elles furent estimées à environ 200,000 mille livres, mises à part et destinées à être vendues à l'étranger[150].
Cependant, malgré les recherches les plus minutieuses, un grand nombre des cachettes faites par madame du Barry avaient échappé aux regards scrutateurs des commissaires. Le jour même de sa mort, persuadée que c'était moins à sa personne qu'à ses richesses qu'on en voulait, et qu'en faisant connaître exactement les divers endroits où elles étaient enfouies, elle pourrait sauver sa vie, elle se décida à en faire la déclaration; ce qui ne la sauva pas, mais fut la cause de la mort de _Morin_, le seul de ses domestiques resté fidèle.
Cette déclaration servit beaucoup aux commissaires dans leurs recherches, comme on le verra dans le résumé historique. Dans le grand nombre de bijoux indiqués, on en voit quelques-uns qui montrent son intimité avec le duc de Brissac. Ainsi elle indique dans une des cachettes «une boîte, montée en cage d'or, avec le portrait de l'épouse de Brissac;--un portrait de la fille de ce dernier, monté en or;--un autre de son frère;--une boîte d'écaille blonde montée en or, avec une très-belle pierre blanche gravée, où est le portrait de Brissac et de la déclarante;--un portrait en émail de la grand'mère de Brissac;--deux tasses d'or avec leurs manches de corail, et quelques autres objets appartenant à Brissac;--une paire d'éperons d'or, avec des chiffres appartenant à feu Brissac».
Deux jours après la mort de madame du Barry, Fouquier-Tainville écrivit au directoire du département de Seine-et-Oise pour lui annoncer le jugement et faire procéder au séquestre des biens de la condamnée, et le 4 nivôse suivant (24 décembre), le directoire prenait la délibération suivante:
«Vu par l'administration la lettre de l'accusateur public près le tribunal révolutionnaire, du 20 frimaire, qui annonce que la femme du Barry a été condamnée, par jugement de ce tribunal du 17 du même mois, à la peine de mort, et que tous ses biens étaient acquis et confisqués au profit de la nation, il convenait de faire procéder au séquestre des biens de cette condamnée qui sont situés dans l'étendue du département de Seine-et-Oise.