Curiosités Historiques et Littéraires
Part 9
--La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne figure plus que chez l'herboriste, comme un principe émollient, mais que les anciens tenaient en grande estime comme aliment végétal. Pythagore en recommandait notamment l'usage à ses disciples, comme nourriture propre à favoriser l'exercice de la pensée. Galien la mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en cuisine délicate, savaient en préparer d'excellents mets, admis sur les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente de la simple olive, de la chicorée et de la mauve légère.
_... Me pascunt olivæ, Me cichorea, levesque malvæ._
(_Od._, I, XXXI.)
Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il dînait en ville, mangeait en parasite émérite, se mettait le lendemain au régime de la mauve.
«Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son excellente _Histoire philosophique, littéraire et économique des plantes d'Europe_, de cette prédilection des anciens pour une plante que nous avons placée au rang le plus bas, même parmi les remèdes domestiques, peut-être parce qu'elle a trop peu de valeur pour le charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il est à croire, du reste, que, sa culture ayant été peu à peu négligée, on a fini par ne plus connaître que la mauve sauvage, moins savoureuse que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-être serait-il à désirer qu'elle fût rétablie dans son premier grade; elle doit être, par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos épinards et que plusieurs autres plantes potagères. J'ajoute, pour en avoir fait l'expérience, que, convenablement accommodée, elle est d'une saveur très agréable. Très digestive, elle serait d'ailleurs d'un excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes sédentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les inconvénients de ce genre de vie.»
=167.=--«Sous le ministère du chancelier de l'Hôpital, les petits pâtés se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en faisait une si grande consommation, que le très austère chancelier, étant données les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda comme un luxe qu'il importait de réprimer. La vente des petits pâtés ne fut pas défendue, mais une ordonnance royale défendit de les crier, comme on avait fait jusqu'alors.» (_Mercure de France_, 1761.)
=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, né en 1755, a fait un long poème sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux, notamment en ce qui concerne le rôle spécial de chaque lettre de l'alphabet:
Par exemple:
Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile; Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint, Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sûr qu'il se plaint. Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée...
Le C, rival de l'S avec une _c_édille, Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille. De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom: Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon, Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière, Une _c_averne, enfin, le trouvent né_c_essaire. Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourbé, Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tombé.
_F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace, L'F en _f_ureur _f_rémit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse; Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent. Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end, Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_umée Et, _f_éconde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_ormée. D'une éto_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et, Et le _f_rémissement de la _f_ronde et du _f_ouet.
L'R en _r_oulant app_r_oche et, tou_r_nant à souhait, Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet; Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_iviè_r_e, La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e... Le ba_r_bet i_rr_ité cont_r_e un pauv_r_e en déso_r_d_r_e L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e; L'R a cent fois _r_ongé, _r_ouillé, _r_ompu, _r_aclé, Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appelé.
Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue. On le _t_rouve à la _t_ê_t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue, C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin. Peu_t_-on le méconnaî_t_re au _t_ic _t_ac du moulin? De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure, Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure, Exac_t_ement _t_aillé sur le _t_ype du _t_au, Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc.
=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de
Certain hâbleur, à la gueule affamée, Qui vint à ce festin, conduit par la fumée, Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des Coteaux_.
Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux.
Un jour que Saint-Évremond dînait chez M. de Lavardin, évêque du Mans, cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. «Ces messieurs, dit le prélat, outrent à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vésines. Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils n'en sauraient boire que des trois coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et d'Avenay.» M. de Saint-Évremond ne manqua de faire part à ses amis de cette conversation; et ils répétèrent si souvent ce qu'il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_.
=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils étaient _corvéables_ et _taillables_ à merci. La première des deux expressions s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces malheureux étaient passibles de toutes les _corvées_; et toutefois d'où vient lui-même le mot _corvée_? Selon les uns, il serait formé du mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois _vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font dériver du latin barbare _corvada_, formé à son tour de _curvatus_, participe passé de _curvare_ (courber), parce que le corvéable travaillait à la terre ayant le _corps courbé_.--Quant à l'expression de _taillables_, elle dérive naturellement de _taille_, qui était alors synonyme d'impôt ou contribution à payer; mais il est bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait été donné aux contributions perçues, par suite du mode employé pour cette perception. La _taille_ était ce petit morceau de bois fendu en deux parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures ménagères, notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas à chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double, c'est-à-dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au moment de la livraison, pour faire sur les deux du même coup des _tailles_ ou _coches_, qui représentent le poids ou le prix des marchandises livrées. De même jadis les receveurs des impôts gardaient par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait à chaque payement l'autre partie, où s'inscrivaient par _coches_ ou _tailles_ les sommes versées.
=171.=--On a beaucoup disserté sur le singulier penchant qu'ont les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvidés_ à s'emparer des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donné lieu à des accusations de vol dirigées contre des personnes innocentes, et l'on cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se justifier d'un vol commis en réalité par une pie, fut bel et bien pendue en place de Grève, et fut reconnue innocente lorsque, quelque temps après, les objets dont elle s'était, disait-on, emparée, furent retrouvés dans la cachette de l'oiseau. Une cérémonie religieuse expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en l'église Saint-Jean de la Grève. Les jeunes filles du voisinage s'assemblaient le jour anniversaire de l'exécution, et, vêtues de robes blanches, portant des branches de cyprès, chantaient un _requiem_ à l'intention de la suppliciée.
En réalité, le prétendu instinct du vol attribué par l'homme à la pie et à plusieurs oiseaux de la même famille n'est qu'une conséquence d'un grand sentiment de prévoyance inné chez ces animaux.
Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent considérables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la pie, en particulier, attirée par les objets brillants, s'efforce, quand elle les trouve ou quand on les met à sa portée, de les attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se retirer à l'écart et s'évertuer à l'entamer. Après avoir reconnu que ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de mettre en réserve tout ce dont elle ne peut tirer immédiatement parti, elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions. Il n'y a pas d'autre malice dans sa façon d'agir.
=172.=--A quelle époque remonte la première idée des armes se chargeant par la culasse et du revolver?
--Dans un livre intitulé: _Pyrotechnie_, publié par Hanzelet, Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes à feu par la culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte à des temps relativement reculés.
«Les arquebuses à croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent accommoder de façon à être chargées par le derrière, comme le montre la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire que la culasse marquée A corresponde à l'endroit du canon, bien joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon; la figure fait assez concevoir l'invention sans la décrire davantage. C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant qu'il arrive quelquefois que l'on est serré en des lieux où l'on n'a pas commodité de se tourner pour les recharger.»
Dans le même ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel décrit et figuré sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans être retirée de la canonnière_ (meurtrière, ouverture par où passe le canon de l'arme).
Dans la figure de cet engin, placée par l'auteur à côté de celle d'une arbalète à boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se prolongeant à l'arrière par une tige de fer devant servir d'axe à la pièce marquée A, qui est destinée à recevoir six charges, qui se présenteront successivement, pour produire autant de coups de feu, devant l'ouverture inférieure du canon. Le crochet adapté au canon doit, quand la pièce tournante est en place, l'arrêter par les crans qui sont pratiqués sur celle-ci. Cette disposition est absolument celle du revolver actuel.
=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il professait pour rentrer dans le giron de l'Église catholique, cette conversion, étant donnée la qualité du converti, fit grand bruit dans les deux partis religieux de l'époque. Du côté de la cour notamment, les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces vers de l'abbé de Bourseis:
Turenne, que l'Europe a vu comblé de gloire En cent combats divers, où régna sa valeur, Cède au trône romain l'honneur de la victoire, Et renonce aux autels que s'élève l'erreur. Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre; Et l'éclat de sa foi va s'épandre en tous lieux: En vainquant il soumet des provinces en terre, Mais en se laissant vaincre il conquête les cieux.
Mais, tandis que les catholiques se félicitaient de cette brillante acquisition, les protestants déclamaient en prose et en vers contre le nouveau converti. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce changement à l'ambition du maréchal. Il parut en 1669 un factum intitulé: _les Motifs de la conversion de Turenne_, où, en lui rendant justice sur ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir songé à sa prétendue conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favorisé le projet formé par lui de fonder une république de protestants, dont il aurait été le chef, et afin d'épouser Mme de Longueville, pour devenir roi de Pologne.
Ces belles allégations sont suivies d'une pièce intitulée: _Prosa in die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour Vêpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), où se trouvent répétées en latin de bréviaire les mêmes accusations.
Quantum flebit calvinista Tantum ridet jansenista, Cum mutavit hypocrita... Non poterat sese regem Creare, nec etiam ducem, Aut calvinorum principem... Nec poterat a Polonis Regnum accipere donis, Nisi esset a Romanis, etc.
(Autant pleurera le calviniste, autant rira le janséniste quand l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne, si ce n'est des mains romaines, etc.)
Puis cette épigramme:
Pourquoi s'étonner tant de ce qu'a fait Turenne, Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu? Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne; Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu.
Et enfin, comme présage de mécompte pour le parti qu'avait embrassé le grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu le renieras!_
Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des personnages haut placés a donné lieu à d'étranges appréciations.
=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Séville_, dit qu'au palais l'on n'a que «vingt-quatre heures pour maudire ses juges», il fait allusion à une ancienne tradition qui, sans doute, était encore en vigueur à la fin du dix-huitième siècle, et en vertu de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procès pouvait dire pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui le lui avaient fait perdre, sans qu'on fût en droit de le poursuivre pour aucun des propos qu'il avait tenus.
=175.=--«Gratter du peigne à la porte», était autrefois une expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au temps jadis, notamment au dix-septième siècle, il n'était pas reçu que l'on _heurtât_ à la porte des personnages de marque. «C'est ne pas savoir le monde que de heurter, dit un traité de politesse du temps; il faut _gratter_.»
La Bruyère fait allusion à cet usage lorsqu'il dit d'un des importants dont il trace le portrait: «Il arrive à grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.»
On lit dans une comédie de Poisson:
... Apprenez donc, Monsieur de Pézenas, Qu'on gratte à cette porte et qu'on n'y heurte pas.
Mais, étant donnée cette coutume, qui après tout n'est pas plus singulière que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_? Que vient faire là l'instrument de coiffure? Molière va nous en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en tête de son _Impromptu de Versailles_, pièce qu'il écrivit pour se justifier d'avoir daubé--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du souverain--sur les marquis prétentieux et ridicules. Vous savez, dit-il à la Muse qui veut aller au roi,
Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis; N'oubliez rien de l'air ni des habits: Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix; Que le rabat soit des plus grands volumes, Et le pourpoint des plus petits... Avec vos brillantes hardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes, Et, vous _peignant_ galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement, Et ceux que vous pouvez connaître, Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être. Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. _Grattez du peigne_ à la porte De la chambre du roi...
Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa fausse chevelure se servît pour gratter, puisque l'usage était de gratter, du peigne qu'il tenait à la main, au lieu de gratter avec ses ongles... Ainsi s'explique ce détail de la locution.
=176.=--Robert Bruce, roi d'Écosse, avait fait vœu d'accomplir un pèlerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empêcha de faire son pieux voyage.
Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et se fit promettre par Douglas qu'aussitôt après sa mort il lui retirerait le cœur, le ferait embaumer et le mettrait dans une boîte d'argent préparée à cet effet, puis irait le déposer au pied du tombeau du Sauveur. Après sa mort, Douglas partit emportant le cœur de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant débarqué à Séville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui était en guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tué par les infidèles.
En mémoire de la sainte mission qu'avait reçue leur ancêtre, mais que la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans leurs armoiries un cœur sanglant surmonté d'une couronne.
=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment dans ceux de Paris et de Toulouse, une cérémonie appelée la _baillée des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai et juin, lorsqu'on appelait leurs rôles. Pour cela on choisissait un jour où il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la présentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes odoriférantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il donnait un déjeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour; il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des couronnes de roses à chacun des officiers du parlement. On lui donnait alors audience, puis on disait la messe, où jouaient des hautbois, qui s'étaient fait entendre déjà pendant le repas. Excepté les rois et les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du parlement n'étaient exempts de cette singulière redevance.
Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient jamais manqué de remplir cette obligation.
L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de préséance entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut terminée par un arrêt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les baillerait le premier, à cause de ses deux qualités de prince et de pair.
Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appelé le _Rosier de la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient leurs présents.
On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et à celui de Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses.
On cite chez les rosiers des exemples d'extrême longévité. A Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les branches, s'étendant sur les murs de la cathédrale, sortent d'un tronc qui a trente centimètres de diamètre. On le croit âgé d'environ dix siècles.
=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines de Rome qui s'était appelée jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont _Tarpéien_, on trouva, en remuant la terre, une tête d'homme toute fraîche et sanglante. Frappé de ce prodige, le roi fit cesser les travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volonté des dieux était sans doute que le lieu où l'on avait découvert cette tête (_caput_) fût la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le nom de _mont Capitolin_ fut donné à la colline, et celui de _Capitole_ à l'édifice qui la couronnait et qui fut, en réalité, considéré depuis comme étant le point central de l'État romain.
=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France étaient autrefois terminés par cette formule, qui caractérisait le pouvoir absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ «Qui croirait, dit l'auteur anonyme d'un Mémoire sur les états généraux de 1789, que cette formule, très humiliante pour un peuple fier, émane de ces mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonçaient jadis que l'assemblée nationale qui se tenait chaque année au champ de Mars avait approuvé telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_, qui annonçaient la volonté absolue du roi, sont la corruption de mots qui, en un autre idiome, étaient des témoignages de la puissance législative populaire. La forme était la même, mais l'attribution avait changé.
=180.=--Un violoniste prétend que ses confrères pèchent contre le sens étymologique du mot en appelant _colophane_ la résine dont ils enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire _collaphone_, formé de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et _phoné_ (voix, son), c'est-à-dire enduit qui sert à la reproduction du son. On peut faire observer à cet helléniste un peu trop subtil qu'il complique inutilement la question: car le mot qu'il croit composé après coup nous est venu tout formé de l'antiquité, et l'on devrait réellement dire _colophone_, car _colophonia_ était le nom grec de ladite résine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de _Colophon_, ville d'Asie où on la préparait.
=181.=--Saint Médard, évêque de Noyon, était seigneur du bourg de Salency, où il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosière, et où il était resté l'objet d'un culte tout particulier comme patron du pays. Une année donc que les habitants de Salency avaient à se plaindre d'une grande sécheresse, qui avait duré tout le mois de mai et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fête du saint patron approchait, ils eurent l'idée de l'invoquer pour obtenir par son intercession la pluie désirée. Et il arriva que la pluie, qui commença à tomber le jour mis sous le vocable de saint Médard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui suivirent,--bien entendu, au grand déplaisir des rustiques, qui n'avaient pas sollicité une telle abondance d'humidité. Quoi qu'il en fût, de là vint le dire proverbial: «Quand il pleut le jour de saint Médard, il pleut quarante jours plus tard.» Beaucoup de gens admettent encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils nomment l'ancien évêque de Noyon). On pourrait leur faire observer que cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a dû forcément perdre sa valeur depuis la réforme grégorienne du calendrier, qui, en supprimant onze jours du temps courant, a complètement dérangé l'ordre des échéances et détruit les coïncidences naturelles de l'époque antérieure.
=182.=--Un manuscrit du treizième siècle, traduit par M. Lecoy de la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou, frère de saint Louis, voulut être roi de Sicile:
Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'aînée, mariée à Charles, comte d'Anjou, frère du roi saint Louis, les deux autres à ce dernier monarque et au roi d'Angleterre.