Cruelle Énigme

Part 6

Chapter 63,883 wordsPublic domain

--«Noble amie!» avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de baisers et se noyant sous le regard de ces yeux, pour lui si doux. Mais s'il avait mieux aimé sa maîtresse à cause de cette générosité, il avait ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pénible querelle avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci cependant avait été secouée par cette brouille au point d'en avoir une recrudescence de sa maladie nerveuse, qu'elle put cacher à celui qui en était la cause. Il lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l'empêchait pas, la nuit, et au prix d'atroces souffrances, de se traîner jusqu'à sa fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une précaution de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentrée d'Hubert, ses croisées à lui s'éclairer, et devant cette lumière qui filtrait par un mince filet, attestant la présence de ce fils à la fois si cher et si perdu, elle sentait sa colère se détendre et le désespoir l'envahir.

Ils se réconcilièrent, grâce à l'entremise de Mme Castel, qui souffrait entre ces deux hostilités un double martyre. Elle obtint de la mère la promesse qu'il ne serait plus jamais parlé de Mme de Sauve, et du fils des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une nouvelle période commença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en modifiant un peu son train de vie. Acharnée à espérer même dans le désespoir, comme il arrive toutes les fois qu'on a dans le coeur un trop passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui procurait. L'intérieur de la rue Vaneau n'était-il pas bien monotone pour un jeune homme inoccupé? Elle sentait maintenant qu'elle avait été très imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et d'ailleurs si désireuse de sa présence, de ne l'attacher à aucune carrière. Elle eut la naïveté de se dire qu'il fallait égayer un peu leur solitude, et, pour la première fois depuis son veuvage, elle donna de grands dîners. Les portes de l'hôtel s'ouvrirent. Les lustres s'allumèrent. La vieille argenterie aux armes des de Trans orna la table, autour de laquelle se pressèrent quelques vieilles gens, et quelques charmantes jeunes filles, aussi élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales et gauches. Mais Hubert, depuis qu'il aimait Thérèse, s'était interdit, par une douce exagération de fidélité, de regarder jamais une autre femme qu'elle. Et puis, on était au mois de mai. Les journées se faisaient tièdes et claires. Sa maîtresse et lui s'étaient hasardés à faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris, à Saint-Cloud, à Chaville, dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thérèse lui offrant une fleur, l'alternance sur son front de la lumière du soleil et de l'ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures, un geste qu'elle avait eu, la pose de son pied sur l'herbe d'un sentier. S'il écoutait la conversation, c'était pour comparer les propos des convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les premiers abondaient en préjugés; c'est là l'inévitable rançon de toute vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet esprit parisien dont le jeune homme n'apercevait plus la triste vacuité. Il assistait donc aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu'un dont l'âme est ailleurs.

--«Ah! que faire? que faire?» sanglotait Mme Liauran; tout l'ennuie de nous et tout l'amuse de cette femme.»

--«Attendre», répondait Mme Castel.

Attendre! C'est le mot dernier de la sagesse; mais, dans l'attente, l'âme passionnée se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la vie était tout entière concentrée sur son enfant, chaque heure maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était impossible de ne pas se livrer sans cesse à cette inquisition du petit détail dont les plus nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau brimborion de jeune homme que son fils portait, et elle se demandait s'il ne s'y rattachait pas quelque souvenir de son coupable amour. Il avait ainsi au petit doigt une alliance d'or qu'elle ne lui connaissait point. Ah! ce qu'elle aurait donné pour savoir s'il y avait une date et des mots gravés à l'intérieur! Il lui arrivait, lorsqu'elle l'embrassait, de respirer sur lui un parfum dont elle ne connaissait pas le nom, et qui était certainement celui qu'employait sa maîtresse. Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d'une finesse pénétrante et voluptueuse, c'était comme si une main lui eût physiquement serré le coeur. Enfin, au degré de passion où elle était montée, tout devait faire et faisait blessure. Si elle constatait qu'il avait les yeux battus, le teint pâli, elle disait à sa mère: «Elle me le tuera.» Ç'avait toujours été l'habitude, dans cette maison de moeurs simples, que les lettres fussent remises en mains propres à Mme Liauran, qui les distribuait ensuite à chacun. Hubert n'avait pas osé demander à Firmin, le concierge, de faire infraction pour lui à cette règle. N'aurait-ce pas été mettre ce domestique dans le secret des dissentiments qui le séparaient de sa mère? Or, sa maîtresse et lui s'écrivaient tous les jours, qu'ils se fussent ou non rencontrés déjà, par cette prodigalité de coeur des nouveaux amants qui ne savent de quelle manière se donner l'un à l'autre davantage. Hubert parvenait souvent à éviter que sa mère ne vît ces lettres, en convenant bien exactement de l'heure où Thérèse mettrait son billet à la poste, et il se hâtait de descendre de chez lui à temps pour prendre le courrier lui-même des mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait inexactement, et il fallait qu'elle passât par Mme Liauran. Cette dernière ne s'y trompait jamais. Elle reconnaissait l'écriture, pour elle la plus haïssable qui fût au monde. Souvent encore Thérèse envoyait, au lieu d'une lettre, une de ces petites dépêches bleues qui vont si vite, et la sensation que ce papier avait été manié, une heure auparavant, par les mains de la maîtresse de son fils, était intolérable à la pauvre femme. Afin d'éviter à Hubert des ruses déshonorantes, et à elle-même une si horrible palpitation du coeur, elle prit le parti de donner l'ordre que les lettres de son fils lui fussent données directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu'elle eût de la réalité des relations du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une source de nouvelles espérances, par suite de nouvelles désillusions. Au mois de juillet, Hubert ayant cessé de sortir le soir, elle s'imagina qu'ils étaient brouillés; puis George Liauran, qu'elle avait pris pour confident de ses inquiétudes, parce qu'elle savait qu'il connaissait Thérèse, lui apprit qu'elle était partie pour Trouville, et cette déception lui fut un coup de plus. C'est le privilège et le fléau des organismes où les nerfs prédominent, que les douleurs, au lieu de s'assoupir par l'accoutumance, s'exagèrent et s'exaspèrent infatigablement. Les plus menus détails renferment en eux un infini de chagrin, comme une goutte d'eau l'infini du ciel.

VI

Des quelques personnes qui composaient l'intimité de la rue Vaneau, celle qui s'inquiétait le plus des chagrins de Marie-Alice était précisément George Liauran, parce qu'il était aussi celui auquel cette femme montrait le plus complètement sa peine. Elle comprenait qu'il était le seul à pouvoir un jour la servir. A chaque visite nouvelle, il mesurait le ravage produit chez elle par l'idée fixe. Ses traits s'atténuaient, ses joues se creusaient, son teint se plombait, ses cheveux, demeurés si noirs jusque-là, blanchissaient par touffes. Il arrivait parfois à George d'aller dans le monde au sortir d'une de ces visites et d'y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le même cercle que Mme de Sauve, élégant, joli, les yeux brillants, la bouche heureuse. Ce contraste soulevait dans cet homme d'étranges sentiments, tout mélangés de bien et de mal. D'une part, en effet, George aimait beaucoup Marie-Alice, et d'une affection qui avait été autrefois très romanesque, durant les premiers jours de leur jeunesse à tous deux. D'autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant Hubert et de Thérèse, l'irritait, sans qu'il comprît bien pourquoi, d'une colère nerveuse. Il éprouvait à l'égard de son cousin, l'invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de moins de cinquante professent pour les très jeunes gens qu'ils voient se pousser dans le monde, et, en définitive, prendre leur place. Et puis, il était de ces viveurs finissants qui haïssent l'amour, soit qu'ils en aient trop souffert, soit qu'ils le regrettent trop. Cette haine de l'amour se compliquait d'un entier mépris pour les femmes qui commettent des fautes, et il soupçonnait Thérèse d'avoir eu déjà deux intrigues; l'une avec un jeune député du nom de Frédéric Luzel, l'autre avec un écrivain célèbre, Alfred Fanières. Il était de ceux qui jugent d'une femme par ses amants,--ce en quoi il avait tort, car les raisons pour lesquelles une pauvre créature se donne sont le plus souvent personnelles, étrangères à la nature et au caractère de celui qui fait l'occasion de cet abandon. Or, Frédéric Luzel cachait sous sa grande franchise de manières une brutalité complète, et Alfred Fanières était un assez joli garçon aux manières fines, dont la câlinerie dissimulait à peine le féroce égoïsme de l'artiste adroit, pour lequel tout n'est qu'un moyen de parvenir, depuis ses habiletés de prosateur jusqu'à ses succès d'alcôve. C'était sur le germe de corruption déposé dans le coeur de Thérèse par ces deux personnages que George comptait secrètement lorsqu'il imaginait une fin probable à la liaison d'Hubert. Il se disait que Mme de Sauve avait dû contracter auprès de ces deux hommes, dont il connaissait le cynisme et les moeurs, des habitudes de plaisir et des exigences de sensations. Il calculait que la pureté d'Hubert devait un jour la laisser inassouvie,--et, ce jour-là, il était presque immanquable qu'elle le trompât. «Après tout, se disait-il, cela lui fera de la peine, mais il apprendra la vie.» George Liauran, pareil sur ce point aux trois quarts des personnes de son âge et de son monde, était persuadé qu'un jeune homme doit se former, le plus tôt possible, une philosophie pratique, c'est-à-dire, suivant les vieilles formules misanthropiques, peu croire à l'amitié, considérer la plupart des femmes comme des coquines, et interpréter par l'intérêt, avoué ou déguisé, toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n'a pas beaucoup plus d'originalité que cela. Le malheur veut qu'il ait presque toujours raison.

Telles étaient les dispositions du cousin de Mme Liauran, à l'endroit du sentiment d'Hubert et de Thérèse, lorsqu'il lui arriva, au mois d'octobre de cette même année, de se trouver dans un cabinet particulier du café Anglais, en train de dîner avec cinq autres personnes. Le repas avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l'on bavardait, entre hommes, le café servi, les cigares allumés; et voici le bout de dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des convives,--cela au moment où lui-même venait de causer avec son voisin de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui échappa d'abord:

--«Nous les voyions, disait le conteur, de la chambre d'en haut du chalet d'Arthur, celle qui lui sert d'atelier, en regardant avec la longue-vue, comme si nous avions été à trois mètres. Elle entra, en effet, comme on nous avait dit qu'elle avait fait la veille; à peine entrée, il lui donna un baiser, mais un de ces baisers!...» et il fit claquer ses lèvres en humant une dernière goutte de liqueur restée au fond de son verre.

--«Qui? Il? demanda George Liauran.

--«La Croix-Firmin.

--«Et qui? Elle?

--«Mme de Sauve.

--«Par exemple, se dit George en lui-même, voilà qui est singulier et qui valait la peine d'accepter l'invitation de cet imbécile.

Et ce pensant, il regardait l'amphitryon, élégant de bas étage, qui exultait de joie de traiter quelques hommes de club très à la mode.

--«Nous nous attendions à mieux, continuait l'autre, mais elle voulut absolument baisser les rideaux... Ce que nous avons taquiné Ludovic sur son teint fatigué, le soir!... On n'a parlé que de cela entre Trouville et Deauville pendant une semaine. Elle s'en est doutée, car elle est partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu'elle n'en sera pas moins reçue partout cet hiver... La société devient d'une tolérance...

--«De maison...» fit l'interlocuteur; et les propos continuèrent d'aller, les cigares de se consumer, le kummel et la fine champagne de remplir les petits verres, et ces moralistes de juger la vie. Le jeune homme qui avait raconté au cours de la conversation l'anecdote scandaleuse sur Mme de Sauve, était un garçon d'environ trente ans, pâle, mince, déjà usé, très aimable d'ailleurs, et du nombre de ceux dont le nom attire universellement l'épithète de «brave garçon». De fait, il se serait brûlé la cervelle plutôt que de ne pas payer une dette de jeu dans le délai fixé. Il n'avait jamais refusé une affaire d'honneur, et ses amis pouvaient compter sur lui pour une démarche, même difficile, ou un service d'argent, même considérable. Mais dire ce que l'on sait des intrigues d'une femme du monde, après boire, où en serait-on, s'il fallait s'interdire ce sujet de causerie, ainsi que les hypothèses sur le secret de la naissance des enfants adultérins? Peut-être même le bavard qui avait ainsi affirmé, comme témoin oculaire, les légèretés de Thérèse de Sauve, aurait-il versé de réelles larmes de chagrin s'il avait su que son discours servirait d'arme contre le bonheur de la jeune femme. C'est un inépuisable sujet de mélancolie pour celui qui va dans le monde sans se pervertir le coeur, que de voir comment les férocités s'y accomplissent parfois avec une entière sécurité de conscience. Mais d'ailleurs, est-ce que George Liauran n'aurait pas appris de quelqu'autre source tous les détails que l'indiscrétion de son compagnon de table venait de lui révéler si soudainement et avec cette indiscutable précision? A vrai dire, il ne s'en étonna pas une minute. Il se répéta bien deux ou trois fois, en rentrant chez lui: «Pauvre Hubert!» mais il éprouvait secrètement le vilain et irrésistible chatouillement d'égoïsme que procure neuf fois sur dix la vision du malheur d'autrui. Ses pronostics ne se trouvaient-ils pas vérifiés? Et cela aussi n'allait pas sans une certaine douceur. La misanthropie vulgaire a beaucoup de ces satisfactions, lesquelles endurcissent le coeur qui les éprouve. On finit, lorsqu'on méprise l'humanité d'un mépris sans nuance, par s'applaudir de sa misère, au lieu d'en saigner. Quant au doute, il ne l'admit pas une minute, surtout en se rappelant ce qu'il savait de Ludovic de La Croix-Firmin. C'était une espèce de fat, qui pouvait, à la réflexion, paraître dépourvu de toute supériorité; mais il plaisait aux femmes par ces motifs mystérieux que nous ne comprenons pas plus, nous autres hommes, que les femmes ne comprennent le secret de la puissance sur nous de quelques-unes d'entre elles. Il est probable qu'il entre dans ces motifs beaucoup de cette bestialité toujours présente au fond de nos relations de personne à personne. La Croix-Firmin avait vingt-sept ans, l'âge de la pleine vigueur, des cheveux blonds et tirant sur le roux, avec des yeux bleus dans un teint clair, et des dents qui luisaient à chacun de ses sourires, toutes blanches entre des lèvres très fraîches. Quand il souriait ainsi, avec son menton creusé d'une fossette, avec son nez carré, avec les boucles frisées de sa chevelure, il rappelait ce type, immortel à travers les races, du visage du Faune, où les anciens ont incarné la sensualité heureuse. Ce qui achevait de lui donner ce caractère de charme physique auquel il devait d'avoir inspiré beaucoup de fantaisies, c'était une souplesse de mouvements particulière aux êtres chez lesquels la force vitale est très complète. Il était de moyenne taille, mais athlétique. Quoiqu'il fût parfaitement ignorant et d'une intelligence très médiocre, il possédait le don qui fait d'un homme ainsi bâti un personnage dangereux; il avait, à un rare degré, ce tact et ce flair qui révèlent la minute où l'on peut oser, celle où la femme, créature en rapides passages, en fugitives émotions, appartient au libertin qui la devine. La Croix-Firmin avait donc eu beaucoup d'aventures, et, quoique sa naissance et sa fortune dussent faire de lui un parfait gentleman, il les racontait volontiers; ces indiscrétions, au lieu de le perdre, lui servaient, si l'on peut dire, de réclame. En dépit de ses légers discours et de sa fatuité, ce jeune homme n'avait pour ennemie aucune des femmes qui s'étaient compromises pour lui, peut-être parce qu'il ne représentait à leur mémoire que de la sensation heureuse,--c'est l'étoffe des meilleurs souvenirs, disent les cyniques, et pour les âmes sans hauteur, quoi de plus vrai?

Ce fut précisément sur l'indiscrétion de La Croix-Firmin que George compta pour réunir quelques preuves nouvelles à l'appui du fait qu'il avait appris dans le dîner du café Anglais. En sa qualité de vieux garçon, il avait l'imagination triste et prévoyait plutôt la mauvaise fortune que la bonne. Par suite, il s'était habitué depuis longtemps à y voir clair dans les dessous du monde social. Il savait l'art d'aller à la chasse de la vérité secrète, et il excellait à ramasser en un corps les propos épars qui flottent dans l'atmosphère des conversations de Paris. Dans la circonstance, il n'était pas besoin de tant d'efforts. Il s'agissait uniquement de trouver de quoi corroborer un détail par lui-même indiscutable. Quelques visites à des femmes du monde qui avaient passé la saison à Trouville, et une seule à une femme du demi-monde, Ella Virieux, maîtresse en titre du meilleur camarade de La Croix-Firmin, suffirent à cette enquête. Il était bien certain que Ludovic avait été l'amant de Mme de Sauve, et cela de notoriété publique, ainsi que de son propre aveu, à lui, aux bains de mer. Un départ hâtif avait seul préservé Thérèse d'une avanie inévitable, et maintenant que l'existence parisienne recommençait, dix scandales nouveaux faisaient déjà oublier ce scandale d'été, destiné à devenir douteux comme tant d'autres. George Liauran y aperçut un sûr moyen de rompre enfin la liaison d'Hubert et de Thérèse. Il suffisait pour cela de prévenir Marie-Alice. Il eut bien une minute d'hésitation, car enfin il se mêlait d'une histoire qui ne le regardait en rien; mais le fond inavoué de haine qu'il cachait en lui, à l'égard des deux amants, l'emporta sur ce scrupule de délicatesse, et aussi le réel désir de délivrer d'un chagrin mortel une femme qu'il chérissait. Le soir même du jour où il avait causé avec Ella Virieux, qui lui avait rapporté, sans y attacher d'autre importance, les confidences de Ludovic à son amant, il était à l'hôtel de la rue Vaneau, et il racontait à Mme Liauran, couchée auprès de la bergère de Mme Castel, l'inattendue nouvelle qui devait changer du coup la face de la lutte entre la mère et la maîtresse.

--«Ah! la malheureuse! s'écria cette femme à demi mourante de ses longues angoisses; elle n'était même pas capable de l'aimer...»--Elle dit cette phrase avec un accent profond, où se résumaient toutes les idées qu'elle s'était faites depuis tant de jours sur la maîtresse de son fils. Elle avait tant pensé à ce que pouvait être cette passion d'une créature coupable, pour qu'elle fût plus forte sur le coeur d'Hubert que son amour à elle, qu'elle sentait pourtant infini! Elle continua, en secouant sa tête blanchie que la rêverie avait tant lassée: «Et c'est pour une pareille femme qu'il nous a torturées?... Ah! maman, lorsqu'il comparera ce qu'il a sacrifié à ce qu'il a préféré, il ne se comprendra plus lui-même.» Et, tendant la main à George: «Merci, mon cousin, fit-elle, vous m'avez sauvée. Si cette horrible aventure avait duré, je serais morte.

--«Hélas! ma pauvre fille, dit Mme Castel en lui caressant les cheveux, ne te nourris pas de vaines espérances. Si Hubert l'a aimée, il l'aime encore. Rien n'est changé. Il n'y a qu'une mauvaise action de plus, commise par cette femme, et elle doit y être habituée...

--«Vous croyez donc qu'il ne saura pas tout cela?» dit Marie-Alice en se redressant. Mais je serais la dernière des dernières si je n'ouvrais pas les yeux à ce misérable enfant. Tant que j'ai cru qu'elle l'aimait, je pouvais me taire. Si coupable que fût cet amour, c'était de la passion encore, quelque chose de sincère après tout, d'égaré, mais d'exalté... Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-là?

--«Soyez prudente, ma cousine, fit George Liauran, un peu inquiété par la colère avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés; songez que nous n'avons pas à donner au pauvre Hubert de ces preuves palpables et indéniables qui déconcertent toute discussion.

--«Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, interrompit-elle, que l'affirmation de quelqu'un qui a vu?

--«Bah! dit George, pour ceux qui aiment!...

--«Vous ne connaissez pas mon fils, reprit la mère fièrement. Il n'a pas de ces complaisances-là. Je ne veux de vous, avant d'agir, qu'une promesse: vous lui raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous l'avez dit, s'il vous le demande.

--«Certes! fit George après un silence; je lui dirai ce que je sais, et il conclura comme il voudra.

--«Et s'il allait chercher querelle à ce M. de La Croix-Firmin? interrogea Mme Castel.

--«Il ne le peut pas, repartit la mère, que sa surexcitation d'espérance rendait à cette minute perspicace, comme George lui-même eût pu l'être, des lois du monde; notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que le nom d'une femme soit prononcé à son sujet, fût-ce le nom de celle-là...»

Oui, le pauvre Hubert!--Elle se rapprochait ainsi de lui, heure par heure, cette destinée dont la rumeur de la mer, entendue la nuit, lui aurait été le symbole durant sa veillée divine de Folkestone,--s'il avait su la vie davantage. Elle se rapprochait, cette destinée, prenant pour instrument, tour à tour, l'indifférence malveillante de George Liauran et l'aveugle passion de Marie-Alice. Cette dernière, du moins, croyait travailler au bonheur de son fils, sans comprendre qu'il vaut mieux, lorsqu'on aime, être trompé même beaucoup, que de le soupçonner un peu. Et cependant, quoiqu'elle eût dit dans son entretien avec son cousin, elle ne se sentit pas la force de parler elle-même à son fils. Elle était incapable de supporter le premier éclat de sa douleur. Assurément, les preuves données par George lui paraissaient impossibles à réfuter, et, d'autre part, elle considérait, dans sa conscience de mère pieuse, que son devoir absolu était d'arracher son fils au monstre qui le corrompait. Mais recevoir le contre-coup de révolte qui suivrait cette révélation, comment l'eût-elle pu? Elle espérait cependant qu'il reviendrait à elle dans les minutes de son désespoir; elle lui ouvrirait ses bras, et tout ce cauchemar de malentendus se fondrait en une effusion,--comme autrefois. Involontairement et par un mirage familier à toutes les mères, comme à tous les pères, elle ne se rendait pas un compte exact du changement d'âme qui avait pu s'accomplir dans son fils. Elle le revoyait toujours, tel qu'enfant elle l'avait connu, se rapprochant d'elle à la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une fausse logique de sa tendresse, qu'une fois l'obstacle enlevé qui les avait séparés, ils se retrouveraient en face l'un de l'autre et les mêmes qu'auparavant. Sa première pensée fut de l'envoyer aussitôt chez George; puis elle réfléchit, avec son délicat esprit de femme, qu'il y aurait là pour lui une inévitable blessure d'amour-propre. Elle eut donc recours, encore une fois, à la vieille amitié du général Scilly, à qui elle demanda de tout raconter au jeune homme.