Croquis d'Extrême-Orient, 1898
Part 4
Nous l'avons dit souvent: en matière militaire, mieux vaut rien que pas assez. Ces navires absurdes que nous entretenons malgré tout en service, ces _Bayard_, ces _Duguay-Trouin_, ces _Dubourdieu_, nous vaudraient, en cas de guerre, autant de désastres. Ils constituent [Pg 88]uniquement un point vulnérable de notre organisation et, par suite, une gêne véritable pour notre politique extérieure.
Et qu'on ne nous oppose pas la raison péremptoire: «Nous n'en n'avons pas d'autres, il faut prendre ceux-là.» Nous avons, au contraire, plusieurs navires disponibles qu'il suffirait d'armer. Pour ne citer que les meilleurs, le _Cécille_, le _Tage_, le _Chasseloup-Laubat_, l'_Isly_, l'_Alger_, sont de bons croiseurs modernes qui ne figurent actuellement dans aucune de nos escadres ou divisions armées[5].
Encore une fois, nous n'entendons nullement dire que les Anglais nous auraient vaincus. Une guerre navale est une longue affaire, et nous aurions eu le temps de nous ressaisir. Bien osé serait celui qui, dans un conflit semblable, pronostiquerait l'événement! Mais nous voulons mettre en évidence ce fait profondément regrettable: c'est qu'au moment où la guerre a failli nous surprendre, nous n'étions pas prêts, et que nous aurions payé cher notre infériorité momentanée.
[Pg 89]Il est pourtant facile d'éviter de pareilles aventures. Assurément, il serait déloyal et injuste de reprocher au ministre sa transformation d'escadres, qui a failli nous jouer un fâcheux tour, car, à ce compte-là, on n'améliorerait jamais rien, craindre d'être surpris par la guerre pendant la période intermédiaire. Mais l'histoire de la cuirasse du _Formidable_ et celle des canons du _Gaulois_ contiennent une leçon dont on fera bien de se souvenir. De pareilles négligences, qui causeraient un désastre, risqueraient fort de s'appeler des trahisons.
En tout cas, le péril est conjuré, pour cette fois. Mais nul n'oserait affirmer que demain il ne renaîtra pas plus menaçant encore. Si décidément les Anglais exigent que nous leur fassions la guerre, nous entendons la faire avec les meilleures chances. Nous n'avons pas la prétention de battre à la fois sur toutes les mers un ennemi deux fois plus nombreux, mais nous voulons pouvoir n'accepter la bataille qu'à notre heure et sur notre champ, ce qui est absolument possible. Quand nous en serons là, nous pourrons reprendre en face de nos adversaires [Pg 90]l'énergique attitude qui convient à la France, et ne plus souffrir en silence un soufflet sur notre joue[6].
[1] _Le Salut Public_, 27 décembre 1898.
[2] Il est exact que jamais l'Angleterre ne fut comparativement plus forte qu'en 1898. Seule comptait alors, en face d'elle, notre marine à nous, Français. Et le rapport de l'une à l'autre était à peu près comme 4 à 1. Au contraire, dès 1900, la marine allemande commença de prendre son essor, et aussi la marine américaine. En 1914, les cuirassés de Guillaume II purent affronter, çà et là, les cuirassés de Georges V: au Jutland, ceux-ci n'étaient guère que trois contre ceux-là deux.--Aujourd'hui,--1921,--l'Angleterre, tout à fait décadente, cède peu à peu cet empire des mers qui fit toute sa grandeur aux Etats-Unis, et pousse la folie jusqu'à se fier totalement à une alliance étrangère, à l'alliance du Japon. Nul doute que, d'ici à quelque quinze ou vingt ans, la grandeur britannique ne soit plus qu'un souvenir.--C. F.
[3] Ce que nous _avions_ en 1900; ce que nous avions même encore en 1914; mais ce que nous n'avons plus en 1921. La marine française, elle aussi, et pour des raisons multiples, n'est plus, aujourd'hui, qu'un glorieux souvenir.--C. F.
[4] Il est bien entendu que toutes les unités navales dont il est question dans ce texte n'existent plus depuis de longues années. L'extrême vieillesse d'un navire de guerre n'excède jamais vingt ans.--C. F.
[5] Cf. la note précédente.
[6] Tout ce qui précède, écrit il y a plus de vingt ans, semble aujourd'hui tout à fait dépourvu d'actualité. Mais l'histoire est un recommencement éternel. Cet an-ci,--1921,--un journal de Londres déclarait, au grand étonnement de toute la France, que jamais les relations franco-anglaises n'avaient traversé de crise plus grave, _depuis Fashoda_, qu'à l'heure qu'il est. Changez, dans les douze pages qu'on vient de lire, tous les noms de navires cités; changez aussi quelques détails faciles à découvrir par quiconque sait lire entre les lignes, et l'_Après Fashoda_ que Claude Farrère écrivait en 1898 pourra s'intituler en 1921, _Après la Conférence de Londres_ ou _Après l'accord de Paris_.--NOTE DE L'ÉDITEUR.
[Pg 91]
TABLE DES MATIÈRES
AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR.................................... 7
I.--CROQUIS D'EXTREME-ORIENT.................................. 13
1.--Singapore................................................. 15
2.--De Saïgon à Hanoï......................................... 25
3.--Hong-Kong................................................. 37
4.--Kouang-Cho-Van............................................ 47
II.--TABLEAUX DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE................. 57
1.--La bataille navale de Monilo-Cavite....................... 59
2.--Impressions de siège...................................... 68
III.--APRÈS FASHODA.--Un peu de vérité........................ 77
* * * * *
_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
le vingt juillet mil neuf cent vingt-et-un
POUR LA
_SOCIÉTÉ DES TRENTE_
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
SOCIÉTÉ DES TRENTE
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X.X.X.--_Apologie des Nouveaux Riches_.
CHARLES DU BOS.--_Notes sur Mérimée_.
FRANÇOIS FOSCA.--_Degas_.
CLAUDE FARRÈRE.--_Croquis d'Extrême-Orient_.
NOZIÈRE.--_Un spectacle sur un Divan_.
LOUIS THOMAS.--_Sur un Gratte Ciel_.
JACQUES BOULENGER.--_Histoires Vraies_.
LOUIS LALOY.--_Contes Magiques_.
End of Project Gutenberg's Croquis d'Extrême-Orient, 1898, by Claude Farrère