Croquis d'Extrême-Orient, 1898

Part 2

Chapter 23,727 wordsPublic domain

Les rues annamites, rue de la Soie, des Cuivres, de la Saumure, des Riz, des Cantonnais, des Volailles, que sais-je, sont assez larges, très tortueuses, presque propres, et abondent en façades pittoresques, [Pg 33]en dragons étranges de pierre ou de porcelaine. Les échoppes annamites sont innombrables et riches en productions indigènes fort artistiques: incrustations de nacre à reflets nuancés, cuivreries aux formes étranges, et broderies sur soie d'une finesse extraordinaire. L'Annamite a modifié sa manière primitive en s'inspirant de l'art chinois et plus récemment de l'art nippon, et la fréquentation des Français commence à épurer son goût; il est vrai que, par contre, il risque d'y perdre son originalité.

Si près de la Chine, il est tout simple que nous trouvions au Tonkin plus qu'en Cochinchine l'influence dominante de l'architecture chinoise, avec ses lignes horizontales démesurées et ses toits recourbés. Le type le mieux caractéristique est la fameuse Pagode d'Hanoï, à côté du jardin botanique, au bord d'un gentil lac et dans un site charmant. Figurez-vous une dizaine de petits pavillons à toits énormes, mal rangés autour d'une grande pagode, assez basse. Dedans, toute une troupe d'autels et de dieux environnant un immense Bouddha de bronze vêtu d'une robe de soie jaune, la couleur divine que les [Pg 34]empereurs ont usurpée, depuis qu'un roi impie de la IIe dynastie osa s'en revêtir.

Ces légendes chinoises sont d'ailleurs déjà familières aux Annamites; il ne faut pas oublier que d'Hanoï on est à deux journées seulement de la frontière et qu'un touriste sérieux se doit d'aller rendre visite à la célèbre porte de Chine, aux confins de la colonie.

Tandis que la Cochinchine est en plein rendement,--la seule possession française qui rapporte quelque chose à la mère patrie!--le Tonkin, lui, ne se suffit pas encore. Cependant, le Tonkin, pays houiller, propice aux essais industriels, est appelé à un autre avenir que la Cochinchine, région agricole, riche en riz, mais seulement en riz. Les mines tonkinoises, celles de Hong-Haï, de Port-Balue, de Kebao, sont pour ainsi dire inépuisables et ne redoutent pas la concurrence japonaise, car leur charbon est à la fois meilleur et beaucoup plus économique. En outre, le Tonkin cultive aussi du riz et exploite les importantes forêts du nord. Mines, cultures, industrie, tout ici se développe; mais le développement est lent, et, il faut l'avouer, nous [Pg 35]réussissons mal à nous concilier l'affection des indigènes, dans laquelle toute œuvre coloniale est fatalement vouée aux révoltes d'abord, et aux séparations ensuite.

Pour finir cette trop longue étude sur une note moins fâcheuse, disons que notre Indo-Chine est encore aujourd'hui le pays rêvé pour les Tartarins tueurs de fauves. Les tigres y sont certainement plus nombreux que les lions ne le furent jamais dans l'Atlas. Ces honnêtes félins, qu'un bon Annamite n'appellera jamais que Hong, Monseigneur, passé le coucher du soleil, sont d'ailleurs très redoutables, et d'une audace invraisemblable. Un Français, établi au Tonkin depuis plusieurs années, et que je n'ai aucune raison de croire Marseillais, m'a fait le récit suivant, dont j'endosse bravement la responsabilité: Dans je ne sais quel village voisin de Lan-Son, au fond d'une maison, tout au long d'un long corridor, un brave cuisinier tonkinois cuisait son riz et ses volailles. Un tigre en quête de souper pénétra dans le village et entra tout simplement dans la cuisine, attiré probablement par l'odeur du repas, ou peut-être même par l'odeur du cuisinier. Le pauvre homme eut [Pg 36]une telle frayeur qu'il renversa du coup toutes ses casseroles. Le tigre effrayé du tapage s'enfuit. Mais le cuisinier garda de l'aventure une si forte nervosité, que, très souvent, au beau milieu de ses apprêts culinaires, il prend des crises d'épilepsie. Sans doute qu'il voit alors autant de tigres dans sa cuisine que Tartarin croyait en voir dans les champs d'artichauts de la banlieue d'Alger.

[1] _Le Salut Public_, 20 avril 1898.

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3

HONG-KONG[1]

Il y a un peu plus de quarante ans, tout au sud de la Chine, à l'embouchure d'un fleuve, tout près de villes déjà vieilles et florissantes, se trouvait un îlot aride et dénudé, montagneux et désert. Les Chinois appelaient cela Hong-Kong, c'est-à-dire «l'arroyau parfumé».

Les Anglais ont pris Hong-Kong. Avec le rocher dénudé, ils ont fait une espèce de paradis terrestre, où foisonnent tous les arbres et toutes les plantes de la flore orientale; avec l'îlot désert, ils ont fait une ville peuplée de deux cent mille âmes, bien bâtie, largement percée; avec le coin de terre ignoré qu'écrasait le voisinage de Canton [Pg 38]et de Macao, ils ont fait le premier port de l'Extrême-Orient, un prodige d'activité commerciale, qui supplée Canton et qui a ruiné Macao. Quand on admire une pareille création, un si magnifique coup de baguette, je vous jure qu'on trouve qu'en matière de colonisation, nous Français, nous sommes bien petits!

Je ne voudrais pourtant pas fatiguer le lecteur de ce parallèle pénible entre nos rivaux et nous; et, si j'y reviens souvent, c'est que, pour tous ceux qui voyagent, ce parallèle s'impose, autrement douloureux, je vous prie de le croire, pour le Français perdu, isolé au milieu d'étrangers souvent hostiles, toujours insolents dans leur triomphe politique et colonial. Et pourtant, le voyageur se doit d'être impartial et de juger avec équité l'œuvre même de nos ennemis. Et Hong-Kong est beau.

Quand on remonte en paquebot la mer de Chine, de Saïgon à Hong-Kong, surtout si l'on fait cette traversée pendant les mois d'hiver, à l'époque où la mousson de N.-E. rend la mer dure aux navires et fatigante aux passagers, c'est un vrai soulagement que cette entrée [Pg 39]dans la baie de Hong-Kong, si verte, si boisée. Et sitôt le navire mouillé, c'est un émerveillement que cette foule de vapeurs et de voiliers, que ce fourmillement de chaloupes à vapeur, de jonques, de sampans qui tournent perpétuellement autour des navires à l'ancre. Hong-Kong est un des ports les plus bariolés du monde, moins par les nationalités multiples des navires que par leurs innombrables destinations. On y trouve des Scandinaves, des Portugais, des Japonais, des Yankees, des Chinois, des Allemands, et par dessus tout des Anglais. Cela va en Europe, dans l'Inde, à Saïgon, à Singapore, à Shang-haï, au Japon, en Corée, en Amérique, en Australie, aux Philippines.

C'est de Hong-Kong que part la malle américaine qui s'en va à San-Francisco en touchant à Shang-haï et à Yokohama: c'est de Hong-Kong que part le service postal de Vancouver, la fameuse ligne des paquebots _Empress_, qui permettent depuis quelques années au citoyen Anglais de faire le tour du monde sans quitter le territoire britannique; enfin, nos Messageries Maritimes relâchent à Hong-Kong; ils y prennent la soie [Pg 40]dont tous les Lyonnais connaissent le nom, la fameuse soie de Canton. Ils y importent, pour Canton et la Chine, des tissus de coton anglais, des objets de ménage et d'alimentation anglais et allemands; pas grand'chose de français, hélas! Hong-Kong, d'ailleurs, n'est pas un port d'importation et d'exportation. Le grand courant commercial de la Chine prend naturellement la route du Yang-Tsé et aboutit à Shang-haï. Hong-Kong est le grand dépôt, le port de passage, l'escale indispensable où s'arrête tout navire allant en Extrême-Orient. Et c'est la victoire du génie britannique que d'avoir attiré ce mouvement immense dans son port et dans sa ville.

Les Anglais ont bien fait les choses. Aujourd'hui, Hong-Kong est le grand entrepôt de charbon de l'Extrême-Orient. On y trouve même du charbon français, notre charbon tonkinois, qui est assurément le meilleur. On ne peut guère lui reprocher que de n'être jamais en quantité suffisante pour satisfaire immédiatement aux demandes de la consommation. On y trouve des vivres frais de toutes sortes,--un trésor dont tous les marins connaissent la valeur;--on y trouve une rade [Pg 41]immense à deux entrées également praticables à tous les navires; on y trouve toutes les agences, toutes les facilités de commerce, tout ce qui permet de conclure promptement les affaires, de hâter les marchés, de contenter pleinement le «Time is money» des Yankees.

Comme civilisation, malgré son extérieur asiatique et son enseigne chinoise, Hong-Kong vaut n'importe quelle ville d'Europe. Hong-Kong possède une douzaine de banques, dont plusieurs émettent un papier qui a cours sur tout le littoral, jusqu'à Shang-haï. Hong-Kong imprime chaque jour trois journaux, certainement supérieurs à la moitié des journaux de province française: _China Mail, Hong-Kong Daily Press, Hong-Kong Telegraph_. Hong-Kong possède ses librairies et ses éditeurs, Hong-Kong donne des fêtes, organise des régates, fait courir sur un très beau champ de courses les petits chevaux de la Chine et de l'Indo-Chine et aussi les grands australiens à longue encolure fine.

Hong-Kong réunit, en hiver, dans des clubs somptueux, ses banquiers, ses négociants, et les officiers pleins de morgue de son superbe [Pg 42]régiment de cipayes hindous; il réunit aussi, dans les salons qu'envieraient nos préfectures françaises, toute la colonie féminine de la cité: des Anglaises que le tennis conserve fraîches malgré le climat; des Allemandes nouvelles arrivées, déjà nombreuses; et trois Françaises en tout, si je ne me trompe,--tout cela déshabillé à souhait dans des toilettes qu'on portait à Paris, il y a au moins deux mois. Voilà ces villes d'Extrême-Orient que tout bon Français décrète barbares du coin du feu, en se disant avec conviction: «Ça ne vaut pas mon Landerneau!»

Et ce qu'il faut admirer ici, c'est la large manière dont les colonisateurs ont su respecter la nature, en greffant sur elle leur civilisation. A Hong-Kong, les Anglais ont planté un rocher nu, mais ils l'ont planté d'arbres chinois; ils ont percé de larges rues, parce qu'il leur fallait de la propreté et de l'air, mais ils ont bordé ces rues de maisons chinoises, que des artisans chinois se sont empressés d'habiter. C'est un des plus vifs charmes de Hong-Kong, pour le [Pg 43]touriste, que ces rues mi-asiatiques, assez aérées pour qu'on puisse s'y promener sans trop se boucher les narines, et pittoresques extrêmement avec leurs échoppes étranges, sombres, avec au fond un escalier mystérieux de bois doré, sur la porte deux Chinois actifs et silencieux, devant l'entrée, balancées au vent, une longue enseigne couverte de caractères bizarres et deux énormes lanternes d'osier, mal diaphanes. Dans les rues, entre les trottoirs encombrés de Chinois à queue, vêtus de bleu, coiffés de grands chapeaux de jonc, et parmi lesquels on voit de temps à autre la figure bronzée, aiguë et sympathique, d'un Malais, ou la gigantesque figure d'un cipaye moulé dans son uniforme cachou; sur la chaussée large et propre, entretenue avec un soin britannique, courent les pousse-pousse, les djin-rickshô, comme on les nomme dans tout l'Extrême-Orient, qui sont exactement la même chose que les Kourouma japonais, de minuscules voitures à deux roues, montées sur ressorts et que traîne d'un trot infatigable un Chinois jaune, que vous payez sept ou huit sous par heure. Parfois, c'est un palanquin qui s'en va vers le haut de la ville, par des [Pg 44]escaliers raides inaccessibles au simple djin. Cela, c'est le véhicule de luxe, réservé, sauf nécessité, aux fonctionnaires pas trop pressés, aux ladies en visite, aux _Américaines_ aussi, qui sont à Hong-Hong l'équivalent des demoiselles au Café Anglais, la partie européenne et haut cotée des bataillons demi-mondains d'Extrême-Orient. (Le mot d'Américaines, la chose ne manque pas de piquant, a cessé de désigner ici une nationalité pour étiqueter une profession).

Palanquins, djin-rickshô, il n'y a pas autre chose ici: ni tramways, ni voitures. Mais, la nuit venue, chaque véhicule allume ses lanternes, très semblables à celles de n'importe quel fiacre parisien, lyonnais. Et, dans la rue houleuse de foule, sur laquelle les arcs électriques jettent de loin en loin leur lueur blanche, devant les boutiques dont le bataclan exotique prend dans la pénombre des aspects plus exotiques encore, c'est infiniment, prodigieusement étrange que la course de ces fiacres minuscules, silencieux et pressés, qui trottinent moins vite derrière leur Chinois gêné par l'encombrement, par les flâneurs, par les porteurs de fardeaux équilibrant sur leur épaule le grand bambou [Pg 45]aux bouts duquel ils suspendent la charge par moitié, par les marchands de bonbons, de riz et de poisson séchés...

Terminons par un peu de choses sérieuses. Au hasard de votre arrivée à Hong-Kong, vous y trouverez au moins trente vapeurs et une quinzaine de voiliers. Les premiers jaugeront environ cinquante mille tonnes, et les seconds vingt mille à peu près. De ce tonnage journalier de 70.000 tonnes, les navires anglais, presque tous des vapeurs, détiennent plus de la moitié. Les allemands, vapeurs aussi pour la plupart, interviennent pour 15.000 tonnes. Les Américains font presque autant, mais presque exclusivement avec des voiliers. Il reste huit ou neuf mille tonnes à répartir entre les Norvégiens, les Japonais, les Chinois, les Italiens, les Hollandais, les Portugais, que sais-je? Nous, si, deux fois par mois, le courrier français n'amenait pas en rade de Hong-Kong sa longue coque noire, notre pavillon y serait aussi inconnu que peuvent l'être le pavillon monégasque ou les couleurs du sultan.

Et pourtant, c'est à côté de Hong-Kong que se trouvent Saïgon, Hanoï, [Pg 46]le Tonkin, la Cochinchine, toute une région peuplée, immense, fertile, que nous avons conquise au prix de beaucoup de sang et de haines, pour le plus grand profit de messieurs les Anglais et des Allemands!

[1] _Le Salut Public_, 26 avril 1898.

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4

KOUANG-CHO-VAN[1]

En toute humilité, j'avoue qu'il y a six mois, au moment où je bâtissais les plans de ce grand voyage en Extrême-Orient que je poursuis aujourd'hui, le nom de Kouang-Cho-Van m'était totalement inconnu. Et, plus récemment, quand on m'annonça que notre pavillon allait flotter sur cette terre ignorée jusque-là, il me fallut trois bons quarts d'heure pour trouver sur ma carte de Chine où gisait notre nouvelle colonie.

J'étais alors à Hong-Kong. Ceux qui ont suivi mes étapes savent qu'il y a peu, très peu de Français à Hong-Kong. De tous mes compatriotes, [Pg 48]pas un n'avait notion de Kouang-Cho-Van. Je retournai, sur ces entrefaites, au Tonkin. Là, j'obtins tous les renseignements existants.

--Kouang-Cho-Van.--Baie mal connue, dont aucune carte précise n'a été publiée.--Située entre Haï-Phong et Hong-Kong, à peu près à moitié chemin, sur la face orientale de la presqu'île de Leï-Tchéou.--Aucun bâtiment n'y relâche jamais.

C'est tout ce que je pus apprendre. Personne, que je sache, n'était jamais allé là. Et moi, décidé à savoir à quoi m'en tenir, j'ai pris le parti le plus simple, et je suis allé à Kouang-Cho-Van. Je crois bien que je suis le premier Français qui ait mis le pied sur la nouvelle terre française,--après les gens officiels, fonctionnaires, soldats ou marins, s'entend. Et pour attrayant que puisse sembler ce voyage, je ne le conseillerai à personne, car ce n'est pas précisément une partie de plaisir.

J'ai fait une véritable odyssée. Je me suis embarqué à Haï-Phong sur un charbonnier qui allait à Hong-Kong et qui m'a déposé en route à [Pg 49]Hoï-Hao, sur la côte d'Haï-Non. Là, j'ai dû fréter une jonque, qui, après quatre jours de mer, m'a enfin amené devant Kouang-Cho. Inutile de dire que la navigation chinoise, sur une jonque, par mer pénible, sans abri, sur le pont, ce qui ne vous épargne aucunement les relents ignobles des Chinois et de leur cuisine, n'a rien qui puisse séduire l'Européen le plus endurci.

A Hoï-Hao, j'avais trouvé une ville sérieuse, peuplée d'une quarantaine de mille Célestes, suffisamment commerçante, habituée à l'étranger,--autant que peut l'être une petite cité chinoise. Bref, un pays possible. On y fabrique même des bibelots à l'usage des étrangers, de drôles de petites tasses en coco sculpté, doublé d'étain poli. Devant cette civilisation avancée, et sachant Kouang-Cho éloignée d'à peine cent milles, j'augurais déjà à merveille de notre acquisition. Je ne fus pas long à en revenir. Rien qu'à fréter ma jonque, j'eus des difficultés inimaginables. Mon patron chinois, au seul nom de Kouang-Cho, simulait la plus vive terreur et m'expliquait, à grand renfort de gestes, qu'à pareille équipée nous risquerions tous notre [Pg 50]tête. Il consentit pourtant, moyennant la somme respectable de quatre-vingts piastres. Et j'ai vu Kouang-Cho-Van.

La rade de Kouang-Cho est une étendue d'eau très vaste, mal délimitée, entourée de marécages qui se découvrent à marée basse, et semée de brisants un peu partout. Entre les dangers existe un passage profond, large d'un mille à trois, assez semblable au chenal de l'embouchure d'un fleuve et auquel on accède en franchissant une véritable barre qui constitue le plus grand défaut du nouveau port. Cette barre là n'est franchissable par un gros navire qu'à marée haute et par temps calme. Il sera, paraît-il, impossible de l'améliorer. Le fait m'a été postérieurement affirmé par un des marins du _Duguay-Trouin_ qui a passé plusieurs mois au mouillage de Kouang-Cho.

La barre franchie, on pénètre dans le chenal dont j'ai parlé et qui traverse toute la baie. Au nord-ouest, une sorte de bras de mer s'enfonce dans le continent, séparant la terre de Quang-Cho, à l'est, de la terre de Leï-Tchéou, à l'ouest. Rivière? Golfe? La marée s'y fait sentir assez régulièrement. L'eau est toujours profonde, le chemin [Pg 51]facile. A cinq ou six milles de l'embouchure de ce fleuve supposé, j'ai aperçu notre _Duguay-Trouin_, dont la mâture faisait un effet bizarre au-dessus des prairies et des bouquets d'arbres. En face du croiseur, sur la rive droite, un petit port de construction chinoise montrait ses créneaux entre une rizière et, un champ de pommes de terre. Et le pavillon tricolore y flottait.

De ville, de village, pas de trace. La campagne plate des côtes chinoises s'étend à perte de vue sur les deux rives. Le sol est cultivé soigneusement. Les champs se succèdent, bien entretenus, tirés au cordeau et séparés par des haies vives.

Çà et là, un bouquet d'arbres, un petit bois, à l'abri duquel se dissimule inévitablement un hameau chinois, cinq ou six cases soigneusement cachées au redoutable soleil, le terrier des cultivateurs des champs d'à côté. Ces rizières d'un vert merveilleux, ces bois aux arbres variés et gracieux, tout cela fait un paysage de parc à grandes pelouses jalousement gardées. On prend envie de s'y promener. De près, cela change un peu. La rizière est un marécage où les buffles enfoncent [Pg 52]jusqu'au cou; le bois est obscurci de moustiques; seul est praticable le minuscule sentier qui court en digue le long des champs.

Très peuplé, malgré son apparence déserte, le pays est d'une pauvreté sur laquelle il serait naïf de se faire illusion. Les champs nourrissent à grand'peine les habitants, et pas un pouce de terre n'est perdu. La pêche est pratiquée et peu fructueuse, malgré l'habileté extraordinaire des pêcheurs chinois. La chasse est presque impossible dans un pays aussi cultivé.

Quant aux ressources minières, elles ne doivent pas être importantes sur ce terrain plat et inondé. Cependant, j'ai vu quelques morceaux de charbon provenant d'un gisement reconnu récemment par un missionnaire français, le Père Cellard. Ce charbon ressemblait fort à notre charbon tonkinois, dont l'exploitation, des plus faciles, est loin d'être en pleine activité.

Et, à propos des missionnaires, il n'est pas mauvais de rendre, en passant, justice à l'admirable patriotisme des deux prêtres français qui ont aidé de toutes leurs forces à notre influence, sous la menace, grandissante chaque jour, d'un martyre, hélas! probable.

[Pg 53]Le Père Cellard et le Père Zimmermann ont fait à Kouang-Cho-Van beaucoup plus que leur devoir. Ils ont été, avec un zèle infatigable, guides, interprètes, diplomates, architectes même, et conducteurs de travaux.--Interprètes d'autant plus précieux que le dialecte parle par les indigènes n'est pas le chinois usuel du Sud, le cantonais, mais une langue spéciale dite ouolo, que comprennent fort mal les interprètes ordinaires.

Au physique, tel est Kouang-Cho-Van: un grand champ bien cultivé, trop peuplé, bordant un mouillage parfaitement sûr et abrité, mais à peu près inaccessible aux grands navires, et que les bâtiments de six ou sept mètres de tirant d'eau n'atteindront pas sans difficulté.

Au moral, c'est un pays chinois, c'est-à-dire absolument hostile aux étrangers; j'ai été à terre menacé et insulté, et je n'ai pu pénétrer dans le moindre hameau. Toutes mes excursions se sont bornées à de courtes promenades dans le rayon de vue de ma jonque, que mon patron a refusé fort nettement d'échouer au rivage. Pas une fois je n'ai [Pg 54]rencontré de marins français à terre, hors du fort, ce qui m'a fait supposer que notre zone d'influence était certainement inférieure à la portée de nos fusils. Quant à quoi que ce soit qui ressemblât à une délimitation ou à une frontière, pas le moindre poteau. La reconnaissance géographique était même fort peu avancée. J'imagine que les choses se sont fort embellies depuis mon départ.

Je lis bien, dans un journal tonkinois qu'on vient de m'apporter, que dimanche dernier, 19 juin, un combat horrible se serait livré à Kouang-Cho. Je présume même que la nouvelle va semer la stupeur et la colère en France. Mais je suis à cet égard parfaitement tranquille. Je ne crois pas à la bataille en question. Tout au plus quelques marins auront-ils fusillé quelques pirates. Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, et la répression d'une révolte quelconque est trop facile pour qu'on s'en effraie. N'allons pas assimiler l'occupation de Kouang-Cho-Van à la conquête d'un Tonkin ou d'une Madagascar. C'est bien assez d'être forcé de convenir que cette occupation est inutile et un peu ridicule; qu'elle n'ajoute rien à notre puissance maritime [Pg 55]ou coloniale; qu'elle n'offre à notre commerce aucune chance d'accroissement, et qu'enfin elle ne représente rien d'équivalent aux acquisitions inestimables qu'ont faites nos ennemis ou nos alliés à Kia-Cho, à Talien Van, à Port-Arthur et à Weï-a-Weï.

[1] _Le Salut Public_, 10 août 1898.

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II

TABLEAUX DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE

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LA BATAILLE NAVALE DE MONILO-CAVITE[1]

(_Hong-Kong_, 25 _mai_ 1898).

Le public français a appris la destruction de la division espagnole des Philippines, le lendemain même de la bataille. Si j'envoie si tard ces quelques détails sur le combat, ce n'est pas à titre de spectateur, car je n'étais pas à Manille à cette date sanglante du 1er mai. Mais à Hong-Kong, où les Américains vinrent apporter eux-mêmes la nouvelle de leur victoire, j'ai eu l'occasion d'en faire parler plusieurs officiers; et ce que je voudrais, c'est faire comprendre aux gens [Pg 60]étrangers à ces choses comment il se fait que les Espagnols, braves, bons marins, et disciplinés, ont pu subir un désastre total sans même avoir endommagé leurs adversaires.

Autant qu'il m'en souvient, la dépêche Havas du 2 mai donnait très exactement, à quelques détails près, le résultat de la bataille: «L'escadre américaine a réduit les forts espagnols et coulé ou incendié tous les bâtiments sans exception. Les Espagnols ont eu trois cents tués et quatre cents blessés.»

La nouvelle a dû, en France, paraître invraisemblable. A Hong-Kong, elle n'a surpris personne. On s'y attendait, dans le monde militaire surtout.