Croquis d'Extrême-Orient, 1898
Part 1
CLAUDE FARRÈRE
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
-1898-
PARIS
SOCIÉTÉ DES TRENTE
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1921
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CROQUIS D'EXTRÊME-ORIENT
DU MÊME AUTEUR
_ROMANS ET CONTES:_
Fumée d'opium, contes.
Les Civilisés, roman.
L'Homme qui assassina, roman.
Mademoiselle Dax, jeune fille, roman.
La Bataille, roman.
Les Petites Alliées, roman.
La Maison des hommes vivants, roman.
Thomas l'Agnelet, roman.
Dix-sept histoires de marins, contes.
Quatorze histoires de soldats, contes.
La Dernière Déesse, roman.
Bêtes et Gens qui s'aimèrent, contes.
Les Condamnés à mort, roman.
_THÉÂTRE:_
La Veille d'armes.
La Vieille histoire, comédie.
Roxelane, tragédie.
_EN PRÉPARATION:_
Les Hommes nouveaux, roman.
Le Dernier Dieu, roman.
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Claude FARRÈRE
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
-1898-
PARIS
SOCIÉTÉ DES TRENTE
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1921
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
40 exemplaires sur papier du Japon Impérial et 500 exemplaires sur papier vergé d'Arches tous numérotés.
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[Pg 7]
_AVERTISSEMENT_
_L'année 1898 ne fut pas pour nous de celles dont on garde un bon souvenir. L'affaire Dreyfus avait divisé la France. L'armée en restait douloureuse, et notre prestige au dehors amoindri. Nos rivaux profitaient de ce désarroi. L'Angleterre et l'Allemagne se disputaient les dépouilles de notre influence ruinée. Un gouvernement faible et têtu ne résistait pas. L'histoire universelle se déroulait sans nous. On attaquait brutalement l'Espagne. On rêvait de conquérir la Chine. On nous infligeait l'affront de Fashoda. Dans nos colonies, nous perdions peu à peu tous nos droits. Où nous arrêterions-nous? Le XIXe siècle, ouvert par notre gloire, semblait prêt à se fermer sur notre agonie._
[Pg 8]_A l'intérieur, la lutte des partis aveuglait les meilleurs citoyens. Il fallait s'éloigner pour prendre conscience du péril qui nous menaçait. De l'étranger, un Français mesurait mieux les erreurs de la France. Nos marins surtout en souffrirent cruellement. A chaque endroit du monde où le service les portait, ils ne se sentaient plus les soldats d'un pays respecté. Le désir de se dévouer davantage, et sans espoir peut-être, s'exaltait en eux. La génération se préparait qui, vingt ans plus tard, courrait au sacrifice. Même en_ 1921, _la France ne sait pas assez ce qu'elle doit à ses marins._
_Or, aux premiers jours de_ 1898, _un jeune officier de marine se trouvait en Extrême-Orient. Depuis quelques mois, supportant mal de ne pas dire haut ce qu'il jugeait nécessaire de dire, il écrivait, pour un journal de Lyon,_ le Salut Public, _des articles d'une ardeur et d'une intelligence qu'on apprécia. Dès le_ 29 _septembre_ 1897 _il avait dénoncé les intentions coupables des Etats-Unis d'Amérique contre l'Espagne. Puis, navré de l'ignorance dangereuse où l'on était chez nous des choses de la mer, il avait parlé aux lecteurs du_ [Pg 9]Salut Public, _comme on ne le faisait pas à ceux des journaux parisiens, de_ Guillaume II et la Marine allemande, _de_ la Marine telle qu'elle est, _des_ Paquebots français et étrangers. _Puis, il était parti pour l'Extrême-Orient. Là, il découvrit tout de suite les tristes résultats de notre politique, et il fut assez clairvoyant pour prédire que la vieille Europe aurait sous peu à compter avec les peuples jaunes. Pendant toute l'année_ 1898, _il nous envoya d'Asie des chroniques d'une étonnante et courageuse lucidité sur les principales questions dont le patriotisme français pouvait s'émouvoir._
_S'il composait cependant des contes, ou s'il travaillait à quelque roman, il n'en publiait rien. Il était jeune. Il attendait. Quand il se décida, il rendit célèbre le nom de Claude Farrère. En_ 1898, _il signait: Pierre Toulven. Il avait à peine vingt-et-un ans._
_C'est un choix de ses articles du_ Salut Public _que nous avons la bonne fortune d'offrir à ses amis. Ils y retrouveront, déjà toutes vives, les qualités de franchise et d'allant qui leur plaisent en Claude Farrère, et ils s'assureront au surplus qu'il est bien vrai que [Pg 10]les poètes ont le don de prophétie, car rien de ce qu'écrivait Pierre Toulven en_ 1898, _sur des sujets délicats, n'a été démenti par le temps et ne saurait être renié par Claude Farrère._
L'ÉDITEUR.
[Pg 11]
I
CROQUIS
D'EXTRÊME-ORIENT
[Pg 12]
[Pg 13]
CROQUIS D'EXTRÊME-ORIENT[1]
(_Singapore_, 22 _janvier_ 1898).
La fin de ce pauvre XIXe siècle, tant vanté et tant décrié tout à la fois, est marquée par un phénomène géographique à peine sensible encore, et déjà redoutable pour les races occidentales. C'est l'entrée dans le monde civilisé des peuples jaunes. Les hommes d'Europe, Saxons, Latins, Allemands et Slaves, après avoir conquis et peuplé l'Amérique, conquis et colonisé l'Afrique et l'Océanie, conquis et colonisé les deux tiers de l'Asie, se heurtent à une masse compacte de cinq cents millions d'hommes étrangers, différents, hostiles et parfaitement propres au genre de guerre qui devient chaque jour davantage l'unique [Pg 14]guerre moderne: la lutte économique pour le pain et par la famine. Et ces hommes, Mandchoux, Nippons, Tartares, Coréens, Chinois, sortent en ce moment de leur immobilité quarante fois séculaire et commencent la bataille.
C'est le moment pour le négociant et l'industriel,--les soldats de la guerre nouvelle,--d'aller étudier en hâte les positions de l'ennemi, ses ressources et ses intentions.
C'est le moment pour l'artiste et le curieux d'aller voir ces pays d'Extrême-Orient, jadis fabuleux, pleins d'étrangeté et de bizarrerie; d'aller les voir avant que la transformation en train de s'accomplir n'ait achevé d'en faire des usines modernes, perfectionnées et puissantes.
[1] _Le Salut Public_, 2 mars 1898.
[Pg 15]
1
SINGAPORE
Quand vous irez en Extrême-Orient, trois ou quatre jours après avoir doublé Ceylan, vous verrez la mer se resserrer entre des côtes abruptes et boisées; vous entrerez dans une sorte de corridor colossal au bout duquel votre route sera barrée par un archipel pressé, laissant entre ses îlots un passage étroit qui est la porte unique de l'Extrême-Orient. Cela, c'est le canal de Singapore. Singapore est le vrai seuil des contrées jaunes.
Figurez-vous une espèce de rivière assez, large, sinueuse, bordée de rives merveilleusement vertes, encombrées d'îlots et de rochers. Sur la berge, des quais grossièrement bâtis en bois, mais interminables; [Pg 16]amarrés aux appontements, une flotte de vapeurs de toutes nations; sur les quais, des montagnes de charbon, des docks, des dépôts, des amas de marchandises; plus loin, des prés verts et une route anglaise, large comme une avenue et propre comme une allée. C'est le port de Singapore. La ville est tout au bout, à plus de deux milles des premiers navires.
Débarquons. Si c'est le jour, l'activité fébrile du port fait une profonde impression. Et même de nuit, neuf fois sur dix, se trouvera pas loin quelque paquebot pressé, chargeant son charbon à la lueur des torches et des fagots résineux qui brûlent sur le quai; et ce n'est pas un spectacle d'Europe que ces files d'hommes bruns, écrasés sous des fardeaux énormes, prenant d'assaut le vapeur en poussant des hurlements perçants et redescendant sur le quai à la course pour remonter aussitôt avec de nouvelles charges.
C'est au-delà du canal, côté Orient, qu'est la ville, au bord de la rade même. Singapore, moitié Chine et moitié Inde, est une des physionomies de cités les plus étranges du monde. Bâtie du premier [Pg 17]pavé à la dernière brique par les Anglais, elle abonde en rues droites et larges, sans montrer la prédilection exagérée des Américains pour l'angle droit. Beaucoup de squares, force places immenses, abondantes d'arbres et de pelouses. Voilà le plan.
Là-dessus, dix ou quinze mille maisons à un étage, avec galerie en retrait, toit surplombant, échoppe profonde et sombre; le tout peint en bleu, un bleu criard, dur, violent, qui tire les yeux. Sur la rivière étroite, qui serpente dans la ville, les ponts d'acier, bien jetés, larges et commodes, mais gardant je ne sais quoi d'oriental dans le croisement pourtant logique et simple de leurs poutres métalliques. Sous les ponts, des sampans, ces bateaux-maisons de la Chine, où des familles vivent toute leur existence, pêle-mêle dans une vermine puante;--des sampans, tant de sampans que c'est tout juste si l'on aperçoit l'eau entre les coques noires et grouillantes. Dans ces rues, une foule bariolée de cent mille individus dont je vous défie de deviner la race et même le sexe, à première vue. C'est le plus incohérent amalgame de toutes les peuplades de l'Inde, de [Pg 18]la Chine et de l'Indo-Chine. Il y a des Indiens encore assez purs, barbus, drapés dans leurs étoffes flottantes, avec leur haute stature et leur fier visage intelligent et noble;--des Indiens du Sud, mâtinés de Cinghalais et de Malais, minces, souples, imberbes; hommes et femmes se confondent; c'est la même sveltesse de formes, la même grâce élégante;--des Siamois, des Cambodgiens, des Annamites, petits, intelligents, avec on ne sait quoi de cruel dans leur visage clair;--des Chinois enfin, de toutes classes et de tous rangs, depuis le coolie misérable et craintif, flottant dans son pantalon large et rapiécé, depuis le petit boutiquier, propre et soigneux, chaussé de souliers de feutre, jusqu'au banquier millionnaire qui éclabousse l'Européen du fond de sa victoria à grande livrée. Ceux-là sont tous les mêmes, à tous les degrés de l'échelle: habiles et rapaces à en remontrer à nos juifs d'Europe, impassibles et calmes plus que des mahométans.
A Singapore, nous trouvons déjà la plupart des éléments de population que nous rencontrerons au cours de notre voyage, mais mêlés [Pg 19]inextricablement avec un élément indien qui imprime à l'ensemble un caractère de bariolage étrange.
Sur toute cette foule flotte une odeur indicible, mélange âcre de poivre, d'encens et de fauves échauffés, avec on ne sait quoi de fécal et d'étouffant. C'est l'odeur jaune, l'émanation nauséabonde de toute la race orientale, que nous retrouvons sur toute la côte chinoise, de Chemulpo et de Port-Arthur à Hong-Haï et jusqu'à Singapore.
Tel est à peu près l'aspect des quartiers indigènes de la porte de l'Extrême-Orient. Cela, c'est en quelque sorte le revêtement original et artistique de la maison de commerce anglaise. Car Singapore n'est pas autre chose qu'un comptoir colossal doublé d'une banque florissante. Les Anglais ont respecté volontiers le caractère exotique de la ville et lui ont laissé son cachet oriental intact. Mais ils n'en ont pas moins édifié à côté de la cité chinoise leur ville à eux, avec leurs larges maisons aérées, leurs magasins, leurs entrepôts,--et leur port.
Ce port-là vaut la peine d'être possédé. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour comprendre qu'un navire allant en Extrême-Orient, [Pg 20]qu'il vienne d'Europe, d'Afrique ou de l'Inde, ne peut se dispenser de passer par Singapore. Les Anglais en ont profité pour créer à Singapore d'immenses approvisionnements de houille. Aussitôt, Singapore est devenu grand port de transit et d'escale.
Cette prospérité a couru pourtant un danger terrible; c'est une petite histoire peu connue en France, probablement parce que nous y avons été les premiers intéressés. Au nord de Singapore, la presqu'île de Malacca se resserre en un isthme facile à percer, l'isthme de Kra. Un canal ouvert là abrégeait le chemin de l'Extrême-Orient de deux jours, et remplaçait Singapore par Saïgon. Des Français ont voulu réaliser ce rêve-là. C'était une fortune inespérée pour notre Cochinchine, et la ruine de Singapore, par dessus le marché; double avantage pour nous.
Mais le cabinet de Saint-James a su obtenir d'un ministère français sainement dédaigneux des affaires coloniales l'abandon de l'isthme; et maintenant, je vous garantis que l'isthme ne sera pas percé.
[Pg 21]Et Singapore s'accroît toujours, devient d'année en année plus populeux et plus florissant.
Ce n'est pas seulement une ville de transit, une escale, un dépôt de charbon. C'est le grand marché de l'Indo-Chine, du Sumatra et de la Sonde; c'est le port d'exportation du Siam et de la Birmanie. Si étrange que cela paraisse, tout le commerce siamois, qui devrait se concentrer à Saïgon, plus proche et plus accessible, préfère aller à Singapore, parce que le courant s'en va par là, tandis que nous ne faisons rien pour attirer à nous cette source de richesses. C'en est arrivé à ce point fabuleux que, sur le commerce total de l'Indo-Chine, qui dépasse 2 milliards, les Straits-Settlements, c'est-à-dire Singapore, font plus d'un milliard;--un pays sans industrie, sans agriculture, presque sans territoire;--alors que des contrées peuplées, vastes, productrices, mais françaises! l'Annam, le Tonkin, le Laos, le Cambodge, n'atteignent pas 700 millions!
Les Anglais ont le droit d'être fiers de leur œuvre.
Et pourtant, aujourd'hui, ils sont inquiets et ils ont raison de l'être.
[Pg 22]Il y a, en effet, un principe colonial qu'on ne sait pas en France et qui est pourtant capital. C'est que celui qui retire tout le profit d'une colonie, ce n'est pas le propriétaire, c'est le négociant; ce n'est pas l'administrateur, le fonctionnaire, c'est celui qui détient les banques, qui accapare les marchés, qui organise les lignes de paquebots, qui importe son industrie à lui et emporte les produits et l'or de la colonie. Pendant très longtemps les Anglais ont été à la fois propriétaires et négociants; ils risquent fort aujourd'hui de perdre le rôle le plus fructueux.
C'est que là, comme dans beaucoup d'autres points du globe, les Allemands sont intervenus. Ils se sont attaqués d'abord aux puissances commerçantes de second ordre; à nous, Français; ils nous ont battus, supplantés; ils achèvent maintenant notre ruine; voici des chiffres qui le prouvent, chiffres dus au consul de France à Singapore:
Les Allemands vendent 230.000 piastres de mercerie; nous, 46.000;--229.000 piastres de lainages; nous 18.000;--218.000 de [Pg 23]quincaillerie; nous, rien. Seules nos soieries tiennent encore devant la concurrence allemande; mais notre chiffre décroît et le leur augmente. Ces gens-là font meilleur marché, moins bon et de moins bon goût que nous: trois qualités indispensables ici, car l'Oriental n'est pas riche, aime à acheter souvent et, par suite, veut acheter de la camelote vite usée, et ne prend que des articles criards, aux tons violents et heurtés. Avis à nos exportateurs lyonnais, s'ils veulent triompher de nos mortels ennemis en gagnant des fortunes.
En attendant, la concurrence allemande s'attaque au commerce anglais; sur plusieurs points elle l'a dépassé ou supplanté. Ce n'est pas encore la lutte active, presque politique, qui s'est engagée au Transvald, c'est un envahissement patient et sournois, d'autant plus redoutable à l'Anglais que rien n'est plus opposé à son caractère énergique et brutal que ces menées tortueuses.
Mais, à Singapore, il y a encore autre chose que des Anglais et que des Allemands. Et, notre promenade finie, quand nous reviendrons aux appontements, vers les vapeurs amarrés, chargeant et déchargeant leurs [Pg 24]marchandises, nous verrons sur beaucoup de ces navires flotter un pavillon bizarre, blanc, avec un soleil rouge au centre.
Cela, c'est le pavillon japonais, en train de conquérir l'Extrême-Orient, et qui s'est avancé déjà jusqu'à Singapore.
[Pg 25]
2
DE SAÏGON A HANOÏ[1]
Derrière Singapore, la mer s'ouvre et s'élargit, orientée vers le nord-est, souvent battue par la mousson d'hiver et périodiquement bouleversée par de formidables typhons. L'Extrême-Orient commence. Singapore en est la porte, Saïgon l'antichambre ou le vestibule.
L'Extrême-Orient commence. Jusqu'à ce que soit doublée cette longue péninsule de Malacca, la Chersonèse antique, nous étions presque en Occident. L'Arabie touche à l'Espagne par Mahomet et ses cavaliers blancs; la Perse est presque le berceau de notre race; l'Inde est toute pleine de la légende de Bacchus et de l'histoire d'Alexandre. [Pg 26]Mais l'Annam, le Tonkin, la Chine, le Japon ont à peine été soupçonnés par l'Occident. Et nous entrons dans un monde différent, personnel, fermé.
De Singapore à Saïgon, il y a deux jours de route, à condition que le paquebot n'ait pas de démêlés trop violents avec la souveraine mousson du nord-est, qui a fort mauvais caractère.
Je n'apprendrai à personne que Saïgon, qui prétend au titre de capitale de l'Indo-Chine française, n'est malheureusement pas bâtie sur la mer, mais bien sur une rivière assez profonde et large, dont l'embouchure est à quarante ou cinquante milles en aval de Saïgon. Le résultat, c'est la nécessité d'une navigation en rivière de quatre ou cinq heures qui allonge et complique fâcheusement les traversées.
Au Tonkin, Hanoï, qui prétend également au titre de capitale de l'Indo-Chine française, est exactement dans la même position défavorable, avec cette circonstance aggravante, que sa rivière est trois fois plus longue et huit ou dix fois moins profonde. Hanoï ne sera évidemment jamais un port. Saïgon en est un; assez mauvais, [Pg 27]mais capable tout de même de devenir florissant, à condition toutefois que nous ne fassions pas trop d'efforts pour le ruiner au plus vite et sans rémission.
Pour l'instant, il y a très peu de navires à Saïgon, et ces navires sont allemands. Jadis, quand le port était franc, il eut son heure de prospérité et de grandeur. Saïgon a rivalisé avec Singapore. Aujourd'hui, n'en parlons pas; espérons simplement que la prospérité défunte revivra, grâce à l'intelligence et à l'effacement bien compris de l'action gouvernementale, grâce surtout à l'initiative et à l'énergie des particuliers et des colons.
Croquer en quelques lignes la physionomie de Saïgon, ce n'est pas chose très facile; et pourtant, Saïgon est cent fois moins bizarre que Singapore. Saïgon est comparativement européen. Mais toute ville d'Extrême-Orient est foncièrement différente d'une ville d'Europe, non seulement par l'architecture et la population, mais même par le plan et la conception.
Saïgon est double. Le Saïgon français est une ville plus vaste que grande, largement distribuée, luxueusement plantée d'arbres, riche en [Pg 28]rues spacieuses et droites, et fertile en angles droits. Les maisons y sont basses, rustiques d'apparence et d'une architecture très coloniale: beaucoup de cours, beaucoup de corridors, beaucoup de galeries et de terrasses, et des passerelles enjambant les cours, et des jardins intérieurs, et des chambres démesurées, le tout meublé du strict nécessaire; on possède dans sa chambre une table, deux chaises, une toilette et une armoire,--et un lit. Mais quel lit! Trois mètres de long, deux de large, et une moustiquaire immense qui le fait paraître plus grand encore. Il est évident que la question d'air respirable a dominé toutes les préoccupations dans les aménagements saïgonnais. C'est qu'il est bon d'avertir les futurs voyageurs que le thermomètre, ici, s'il ne monte que rarement au-dessus de quarante-cinq degrés, ne descend jamais au-dessous de trente, sauf, bien entendu, pendant les nuits qui sont véritablement exquises.
La toile blanche et le casque de sureau font tous les frais de la toilette européenne en Cochinchine. Pour faire honte aux tailleurs de France, disons qu'un «complet sur mesure» et pas trop mal coupé, ma foi, s'achète huit ou neuf francs et s'exécute en douze heures. Je [Pg 29]donne ces deux chiffres là, que je certifie, aux méditations de ceux qui plaisantent les futurs effets de la concurrence industrielle des races jaunes, quand leurs produits commenceront à se glisser dans notre pauvre Europe.
A côté du Saïgon français existe le Saïgon exclusivement indigène, qu'on appelle Cholon, ce qui se prononce Cholenn. Là, nous sommes en pure ville asiatique, et ville chinoise bien plus qu'annamite. Dans les rues étroites et sales, mais franchissables quand même à l'Européen,--ce qui n'est pas le cas de toutes les villes chinoises--, se presse une foule compacte d'indigènes. Plus d'indiens, peu de Malais, et tous de sang déjà très mêlés; pas de Japonais, pas non plus de ces Chinois du Nord qui forment les peuplades les plus nobles et les plus intelligentes de l'Empire, mais une cohue innombrable de coolies, le Chinois d'exportation, sorte de créature à peine humaine qui arrive d'Hong-Kong en troupes de trois ou quatre cents, empilés sur le paquebot comme du bétail.
Si curieuse que soit Cholon, ce n'est qu'une ville chinoise, moins digne d'attention que Hong-Kong, Shang-haï, Fout-Chéou, ou Canton. [Pg 30]Saïgon, au contraire, n'a pas son égal dans l'Extrême-Orient entier. Ville moins riche et moins architecturale que Hong-Kong, moins populeuse que la plupart de ses rivales, Saïgon garde le sceptre de reine du plaisir et de l'élégance de l'Extrême-Orient tout entier. Saïgon a son théâtre, luxe presque inconnu dans ces mers; Saïgon donne, dans les salons du palais gouvernemental,--qui est véritablement un palais,--des fêtes éclatantes; Saïgon a des cafés, ce que n'a ni Hong-Kong, ni Singapore, ni Shang-haï. C'est au reste une supériorité dont nous ferons bien de ne pas nous targuer trop haut. Saïgon regorge d'équipages à livrées, qui chaque soir vont exhiber, sur la select promenade de l'inspection, des chargements très élégants d'adorables toilettes. Et Saïgon a des tramways à vapeur, un éclairage électrique, une cathédrale, un grand pont d'acier, de beaux hôtels, et le plus magnifique jardin zoologique de l'Asie, tout peuplé de panthères, de pythons et de tigres auprès desquels nos pauvres petits tigres de ménagerie feraient tout au plus figure de matous.
[Pg 31]Nous avons le droit d'être fiers de notre Cochinchine, tout en constatant, hélas! que son commerce tend à passer insensiblement aux mains des Allemands et des Anglais. Mais la Cochinchine n'est qu'un très petit morceau de notre empire d'Indo-Chine. C'est au nord, dans le Tonkin, que se trouve la partie de cet empire la plus populeuse, la plus riche d'avenir, mais la plus rebelle à notre influence. Et quoi qu'en aient les Saïgonnais, il est logique de placer à Hanoï le centre administratif de la colonie.
A Hanoï, nous sommes en plein Tonkin. On a bien calomnié ce pauvre Tonkin. Au temps où Jules Ferry, violentant simplement le Parlement, faisait la guerre de 1883 à lui tout seul et se montrait aussi clairvoyant politique que funeste général, que n'a-t-on pas dit du Tonkin? Pays peuplé de bandits indomptables, pays sans avenir et sans utilité; climat funeste, fièvres permanentes; plaines marécageuses, montagnes impraticables; tigres et pirates. La vérité est que le Tonkin est une terre riche, très riche; une mine de charbon et de fer probablement trois fois grande comme la Belgique. Les marais n'y sont pas malsains, la fièvre y est inconnue, sauf dans d'assez rares [Pg 32]districts. Les saisons européennes y sont assez distinctes, sauf que l'été est brûlant et l'hiver très doux. L'agriculture est développée et peut devenir encore plus prospère; mais pour cela, il faudra que le gouvernement ne s'obstine plus à écraser les indigènes d'impôts décourageants.
Hanoï est une capitale convenable pour un empire de douze ou treize millions de sujets. C'est le plus beau type de ville annamite que je connaisse. Les quartiers européens sont greffés sur la cité indigène; ces quartiers sont dessinés et percés, mais pas encore bâtis. Une seule rue, l'inévitable rue Paul-Bert de toute ville tonkinoise, a déjà des maisons et des boutiques. Regrettons en passant que les enseignes exhibent bien souvent des noms trop connus: les Dreyfus, les Meyer abondent; ces gens-là sont d'ailleurs fidèles à leur caractère national et nous savons sur eux des histoires peu alléchantes.