Part 8
Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à faire sécher le poisson.
On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur était loisible de changer la vraie face du monde.
La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les voir se précipiter sur sa tête.
Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en arrière.
La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant protection.
Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle avec celle de l'autre.
Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il vint encore plus près.
Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour la lécher.
Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus grande, et il cria plus désespérément que jamais.
À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en eut honte.
Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à tout propos et engendraient de la confusion.
La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la flamme qui vivait et qui mordait.
Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
[Note 23: _Grey Beaver._]
[Note 24: _Salmon Tongue._]
[Note 25: _Three Eagles._]
X
LA SERVITUDE
Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus grand, rendait plus menaçante leur divinité.
La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs fins.
Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse qu'aucune autre à dévorer.
Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de vivre seul.
Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en semblant se plaindre et l'interroger.
Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était _out-classed_[26].
Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel tourment de celle de Croc-Blanc.
Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable persécuteur.
Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, tout en le déchirant et lacérant.
Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une fusillade de cailloux.
Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et porter sa vue vers le camp.
La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui sont frères.
Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir même d'un animal-homme et d'un dieu.
Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.