Croc-Blanc

Part 2

Chapter 23,890 wordsPublic domain

Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.

L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.

Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche du second cri.

--Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.

Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait un effort pour parler.

--La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.

Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher à fuir et à se sauver dans les ténèbres.

--Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à notre compagnie, observa Bill.

Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis sur le cercueil et ayant commencé à manger:

--Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas d'esprit.

Bill secoua la tête:

--Oh! je n'en sais rien!

Son camarade le regarda avec étonnement.

--C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter l'intelligence des chiens.

--Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?

--Six.

--Bien, Henry.

Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

--Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis trouvé à court d'un poisson.

--Vous avez mal compté.

--Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai donné.

--Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.

--Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.

Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les bêtes.

--En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.

--J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.

Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:

--Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.

--Qu'entendez-vous par là?

--J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos nerfs et que vous commencez à voir des choses...

--C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si vous le désirez.

Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant la bouche, du revers de sa main:

--Alors, Bill, vous croyez que cela était?

Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant la main dans la direction d'où le cri était issu:

--C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?

Bill approuva de la tête.

--Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué vous-même quel vacarme ont fait les chiens.

Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près que leurs poils en étaient roussis par la flamme.

Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir tiré quelques bouffées:

--Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne puis le comprendre exactement.

--Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré chez lui, approuva Henry.

Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant d'après.

La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, une fois l'incident terminé et les chiens calmés.

--C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se trouver à court de munitions.

Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de couvertures et de fourrures.

Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de daim:

--Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?

--Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur montrerais alors quelque chose, à ces damnés.

Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant le feu.

--Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu 50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux cartes. Voilà mes souhaits!

Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:

--Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.

--Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à l'envers.

Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient lourdement, côte à côte, sous la même couverture.

Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.

Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé sous la couverture:

--Henry... Oh! Henry!

Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.

--Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.

--Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.

Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants après, il ronflait à poings fermés.

C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.

--Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens prétendez-vous que nous avons?

--Six.

--Erreur! s'exclama Bill, triomphant.

--Sept, de nouveau? questionna Henry.

--Non. Cinq! Un est parti.

--L'Enfer! cria Henry, avec colère.

Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:

--Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti.

--Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée nous aura caché sa fuite.

--Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant dans leur gosier. Malédiction sur eux!

--Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.

--Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se suicider de la sorte?

Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur caractère et de leurs aptitudes.

--Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de s'éloigner.

--J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.

Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien d'hommes, n'en ont pas même une semblable!

[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des Traducteurs._)]

[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels des traîneaux. (_Idem._)]

[Note 6: _One Ear._]

[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)]

[Note 8: _Fatty._]

II

LA LOUVE

Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout harassés qu'ils fussent, de folles paniques.

--Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et nous laissent tranquilles.

--Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva Henry.

Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue et une partie du corps d'un saumon séché.

--Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?

--Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.

--Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un chien.

--Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.

--Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment juste du dîner et emporter un morceau de poisson!

Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus proche.

Bill se reprit à gémir.

--Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait pour nous un débarras...

Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.

--Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.

Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses grimaces.

--Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?

--Grenouille[9] a décampé, fut la réponse.

--Non?

--Je dis oui.

Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.

--Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.

--Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.

Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.

Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et morale des deux hommes, qui en résultait.

Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.

--Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me passer de mon café.

Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les enserrait:

--Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.

Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les ténèbres.

Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement et à pleines dents.

--Bill, regardez ceci! chuchota Henry.

Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.

--C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe dessus et le mange.

Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en arrière, dans les ténèbres, et disparut.

--Je pense une chose, dit Bill.

--Laquelle, s'il vous plaît?

--C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a été rossé hier par mon gourdin.

--Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.

--Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas naturelle et choque toutes les idées reçues.

--Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.

--Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les loups.

--Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de l'homme.

--Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres bêtes.

--Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.

--Je le sais et les réserve pour un coup sûr.

Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. Bill commença à manger, dormant encore.

Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et hors de sa portée.

--Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?

Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill avança sa tasse vide.

--Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.

--Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.

--Ce n'est pas cela.

--Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.

--Vous n'en aurez pas!

Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.

--Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?

--Gros-Gaillard[10] est parti.

Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et compta les chiens.

--Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.

--Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura rendu sans doute ce service.

--Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré son compère.

--En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les ventres de vingt loups différents.

Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:

--Maintenant, Bill, voulez-vous du café?

Bill fit un signe négatif.

--C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il est pourtant bon.

Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.

--J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai donné ma parole et je la tiendrai.

Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais tour.

--Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur atteinte.

Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, s'étant retourné, dans la direction de Bill.

--Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être utile.

Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.

--Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!

Henry se mit à rire.

--C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne nous auront pas, mon fils.

--Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.

--Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.

Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:

--Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.

--Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!

Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.