Croc-Blanc

Part 17

Chapter 17731 wordsPublic domain

--Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain, un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.

Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas blâmée.

Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil, comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne, s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait droit sur lui.

Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait au maître.

--Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.

Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:

--J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.

--Un loup béni..., appuya la femme du juge.

--C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.

Le chirurgien déclara:

--Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.

Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu, commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa route et le conduisit jusqu'à l'écurie.

Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se tint à distance.

Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître, avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc. Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du petit.

Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer en folâtrant.

Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment, les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.

FIN