Croc-Blanc

Part 16

Chapter 163,896 wordsPublic domain

Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: «Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du Wild continuait ses anciens méfaits.

Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa dignité, se décida à décamper à travers champs.

--Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois que je l'y prendrai.

Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.

Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés et, en même temps, le gifla lourdement.

Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut après un poulet.

Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:

--Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.

Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.

Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, bouleversait Croc-Blanc.

Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de leur propre audace.

Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et administra une correction aux petits garçons, qui désormais n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut fort satisfait.

Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.

--Allez! Allez sur eux! dit-il.

Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe affirmatif, avec sa tête.

--Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux compagnon, et mangez-les!

Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.

Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.

[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)]

XXIV

L'APPEL DE L'ESPÈCE

Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante, et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux. Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable, s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se taisait net.

Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.

Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup, régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.

Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir, bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi était le premier qu'il eût proféré de sa vie.

L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête, lorsque le maître l'arrêta de la voix.

Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au logis, sans autre explication.

--À la maison! dit-il. Allez à la maison!

Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait «À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna, puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta et parut s'efforcer de comprendre.

--Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez, allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!

Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps à autre, pour regarder en arrière.

--Allez! criait Scott. Allez!

La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.

--Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.

Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin, entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.

--Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque jour, sans crier gare.

--Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques gouttes de sang de chien...

Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.

--Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.

Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.

--J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne valait rien pour un animal venu de l'Arctique.

Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.

--On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!

À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il s'était fait comprendre.

--Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.

Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les marches du perron en regardant si on le suivait.

Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.

Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable, solennel et ridicule.

Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval. Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là, cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.

XXV

LE SOMMEIL DU LOUP

Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.

Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé, l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force, jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.

Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût fait un animal de la jungle.

Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer. Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.

Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens, qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains, marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion par-dessus le mur d'enceinte.

Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant, à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse. Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace, au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens, chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants. Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite ardente.

Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines, d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et, simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher la prime du sang.

Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des «bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé, pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott, ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait. Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se vengerait un jour.

Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.

Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne point se trahir.

Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. Il commençait à monter.

C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux sur le plancher.

La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.

Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge ouverte la vie s'était enfuie.

--Jim Hall! dit le juge Scott.

Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.

Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, sur le plancher.

Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.

--Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir, prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée; trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.

--De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon, télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit être fait pour lui.

Le chirurgien sourit avec indulgence.