Part 15
Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
--Où est le loup? demanda-t-il.
Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien ordinaire.
--Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. Ça n'arrête pas.
Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se dodelinant.
Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour témoigner de leur soumission.
Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des grondements sauvages.
--Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit pirouetter sur lui même.
Pas un mot ne fut échangé.
Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc et lui parla.
--On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien, bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
--Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de démons l'assaillait! ricana Matt.
Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis, lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler dans sa gorge.
[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des Traducteurs._)]
XXI
LE LONG VOYAGE
C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût, qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
--Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis qu'il soupait avec Scott.
Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte, douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était pas encore envolé.
--Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
--Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait une arrière-pensée différente de ses paroles.
--C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup en Californie?
--Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large, poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
--C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement interrogateur lui succéda encore.
--Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
--Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et, comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups. Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu, quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
--Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière sa cloison.
Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
--Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné que maintenant il ne meure pour de bon.
--Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une femme!
Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher. Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et, appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
--Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement d'adieu. Ce sera le dernier.
Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
--Hé! Il siffle! cria Matt.
Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
--Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de derrière.
Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs reniflements.
--Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez savoir comment il se conduit.
--Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées; puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été enragés à venir.
Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur le pont, Croc-Blanc attendait.
Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses oreilles, mais toujours immobile.
--Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe, tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte obéissance.
Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa sa main sous le ventre de l'animal.
--Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate, s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
--Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir. Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec moi, voyez.
--Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
--Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à vous, sur lui.
Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
--Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins, quand viendront les chaleurs.
L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage. Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers Croc-Blanc:
--Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
XXII
LA TERRE DU SUD
Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes, faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux, tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace, comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait. C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis, lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit, il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait. Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux, traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait. Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces paquets.
Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
--Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne, l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder avec rage.
--_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose qu'il ne peut supporter.
--Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
--Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
--Couché, Sir! Couché!
L'animal obéit, à contrecœur.
--Maintenant, mère!
Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours hérissé et qui fit mine de se redresser.
--À bas! À bas! répéta Scott.
Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant, vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses fenêtres et au porche profond.
D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort irrité et à bon droit, contre l'intrus.
Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement, les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild. Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de combattre.
Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait aucun répit.
--Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
Weedon Scott se mit à rire.
--Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut qu'il commence dès à présent.
La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré, Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants, Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée au seuil de la maison.
Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue, de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur le sol.
À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis que son père appelait les chiens.
--Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente secondes.
D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant, décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et, lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda vers lui.
--Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout, autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une trappe?
XXIII
LE DOMAINE DU DIEU
Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que celui-ci ne prenait garde à lui.
Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc, qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier. Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude, quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant aussitôt la place.
Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron était pour le maître seul.
Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike. Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune affection.
Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.