Croc-Blanc

Part 14

Chapter 143,893 wordsPublic domain

--Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.

Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se courba, en prévision du coup.

--J'ai mes droits! gémit-il.

--Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?

--C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur. Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.

--Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une bête brute.

--Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith. J'aurai la loi pour moi.

--Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai expulser de la ville. Est-ce compris?

Un grognement fut la réplique.

--Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.

--Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.

--Oui, qui?

--Oui, Sir.

--Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de grands éclats de rire s'élevèrent.

Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait Croc-Blanc vers le traîneau.

Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan rejoignit un de ces groupes.

--Quelle est cette gueule? demanda-t-il.

--Weedon Scott, répondit quelqu'un.

--Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!

--Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son meilleur copain.

--Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan. C'est pourquoi je l'ai ménagé.

XIX

L'INDOMPTABLE

--J'en désespère! déclara Weedon Scott.

Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc, hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur. Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment, couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence même de leur acrimonieux compagnon.

--C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit Weedon Scott.

--Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt. Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...

Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret.

--Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée? Crachez-nous cela.

Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.

--Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été apprivoisé.

--Non!

--Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa poitrine.

--Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que Beauty-Smith eût acquis l'animal.

--Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.

--Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.

Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.

--Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des progrès, c'est en sauvagerie.

--Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un moment.

Scott eut un geste d'incrédulité.

--Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher, sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous n'aviez pas de gourdin.

--Alors, tentez le coup vous-même.

Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son dompteur.

--Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est pas sot.

Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou, Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du collier et revint en arrière.

Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et, durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté. On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci terminé, on l'enchaînait derechef.

Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement, précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et regarda ses dieux, intensément.

--Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.

Matt eut un mouvement des épaules.

--C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.

--Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend, c'est quelque signe d'humaine bonté.

Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande, qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance, soupçonneux et attentif.

À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.

--Ici, Major! cria Scott.

Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur la neige une traînée rouge.

--C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.

Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.

--Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de sang qui grandissait.

--Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit, prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...

Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée. Matt intercéda.

--Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange blanc. Donnons-lui du temps.

--Pourtant, regardez Major.

Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.

--La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.

--Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!

Matt s'entêta:

--Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore pas, je le tuerai moi-même.

--Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver. Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.

Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec gentillesse.

--Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un gourdin.

Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait? Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon. Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs. N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.

Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main blessée dans son autre main.

Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.

--Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?

--Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt, froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à son prochain méfait.

--Non, ne le tuez pas.

--Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...

C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc. Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui s'était montré imprudent. Il était seul coupable.

Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif, décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour, infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.

--Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.

--Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut. Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est une arme à feu. Baissez votre fusil!

Matt obéit.

--Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.

Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil, fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent sur ses dents.

--Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.

Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule. Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il se tourna vers son patron et dit avec solennité:

--Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent pour être tué.

[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)]

XX

LE MAÎTRE D'AMOUR

Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.

Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité. Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà, dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres! Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que cet acte fût terriblement payé.

Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout. D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu. Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en sûreté, s'il y avait lieu.

Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement, le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira. Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt, avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.

Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane. Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin; il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son autre main, il tenait un petit morceau de viande.

Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon, alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent, d'une façon déplorable.

Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.

La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était encore différé.

Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles et le plaisir éprouvé s'en accrut.

Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau grasse qu'il venait vider au-dehors.

--J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.

Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:

--Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!

En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur la tête de l'animal et le caressa comme avant.

C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme envers l'animal devait être payée.

Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans demander son reste.

Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, s'il le voyait partir pour la ville.

C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce qu'il sentait.

Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien rôle de chef de file.

--S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing dont vous l'avez gratifié.

Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»

Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et ne s'en rendit compte que par la suite.

Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le regarda pensivement.

Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.

Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de mourir.»

Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses pattes de devant et ne bougeait plus.