Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux
Part 9
La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.
C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques personnes que nous avons nommées.
La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme, n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de l'enfant et demander à la voir.
Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès, ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des intelligences.
Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans laquelle son coeur avait fait taire sa conscience: quand le mieux s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en porter.
Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville, recevait toujours avec une vive reconnaissance.
Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait évasivement:
--Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si puissante!
Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules en disant:
--Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu!
Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt. Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.
Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.
Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait pour eux dans son coeur.
Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle; elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.»
Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son visage.
Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.
Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions primitives, ce silence avait lieu d'étonner.
Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son coeur cherchait une voix mystérieuse lui demandant:
--Qui es-tu?
L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.
Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs. L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.
Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant Linné met en première ligne celle-ci:
--_Unde ortus?_ (D'où viens-je?)
Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours aux généalogies.
On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier homme et le premier homme jusqu'à Dieu.
Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef; elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux mammifères.
Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.
Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même dépassé les limites.
Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et à se taire.
On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait duré trois jours.
Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.
L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à mordre.
Les théologiens s'en mêlèrent.
La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des lambeaux de leur robe.
Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes, usé tous les artifices.
Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.
Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi, une question au savant invulnérable.
Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse _De omni re scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considéra non sans un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de dédain plissait légèrement ses lèvres.
--Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?
Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.
Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait!
Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni de la bûcheronne.
En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique; si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les moeurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela tenait à la différence du sang.
Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait besoin de confirmation.
_On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer._
Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.
Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à l'éducation qu'à la nature.
La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.
Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.
Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (_Vas electionis._)
Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.
Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans noeuds et aux ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise, tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva.
Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as menti.»
Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la suite.
Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances, ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.
Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.
Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.
Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible, prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa santé.
Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes.
--Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère; et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur son coeur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme et la lumière du coeur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant, Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père.
Elle rougit légèrement et reprit:
--Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née.
Et Jacques Mérey n'osait pas répondre.
XIV
Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille
Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet au cou. Jacques disait au braconnier:
_Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai besoin de gibier._
Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de Joseph.
On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.
L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une gourde de bon vin.
Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le braconnier le chapitre d'Éva.
--Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.
Le braconnier haussa les épaules.
--Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le coeur quand je la vois.
--Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher Joseph, continua Jacques.
--Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_. À quoi ça l'avance-t-il?
--Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très savante.
--Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.
--Non, elle marche et elle court très légèrement.
--Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je l'aimais comme si j'étais son père.
--Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?
Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer, laissé échapper son secret.
--Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il.
En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le savais.
--Comment cela? demanda naïvement le braconnier.
Jacques haussa les épaules:
--Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une abominable action.
--Comment cela? monsieur Jacques?
--Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait, c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint la justice de Dieu!
Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait dire: «Vous pourriez bien avoir raison.»
--Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph?
--Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans inquiétude.
--Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.
--Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez rendu un grand service et à elle aussi; mais...
--Mais quoi?
--Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à l'enfant?
--Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul mot de la révélation.
--Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en décharger.
--Parle donc, je t'écoute.
--C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris mon chien.
--Scipion? demanda Jacques.
--Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château, sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait l'air de porter un paquet sous son manteau.
»--Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu tourné au chenapan...
»--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...»
»Mais lui l'interrompit.
»--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous. Pourriez-vous vous charger d'un enfant?
»--Bien certainement, monsieur.
»--L'aimeriez-vous?
»--Comme s'il était le mien, pauvre agneau!
»--Vous êtes plus vieille que je ne croyais.
»--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend toujours.
»--Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose.
»--Laquelle?
»--C'est que l'enfant est imbécile.
»--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.
»--Ces soins, vous les lui donnerez, alors?
»--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à notre secours.
»--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?
»La mère calcula:
»--Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop?
»--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez vous, et cinq cents francs tout de suite.
»--Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine.
»--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois. Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres et de l'enfant.
»--Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas écrire.
»--Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà qui est fâcheux!
»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.
»--Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais vous donner les reçus que vous demandez.
»--Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.
»--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à l'heure un chenapan.
»--Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme; cela me suffit.
»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la mère la manquât.
»--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant à écrire.
»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait.
»--Écrivez, dit-il.
»J'écrivis:
»_Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains._
»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:
»_Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant des deux la même somme sera payée._
»_Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux arrangements._
»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera donnée.
»--Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous.
»J'écrivis au bas du reçu:
»_Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus._
_Joseph Blangy._
»--Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous d'autres recommandations à me faire?
»--Une seule.
»--Laquelle?
»--Te taire.
»--Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et, excepté, _bonjour_ et _bonsoir_, à peine ma mère et moi échangeons-nous deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.
»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du louis d'or, et dit à ma mère:
»--Allons, venez ici, et tendez votre tablier.