Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux
Part 8
Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence du _bon_ et du _mauvais oeil_.
--Ton oeil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton oeil est simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton oeil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux.
L'oeil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables.
Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir.
En promenant cet oeil conducteur de sa volonté sur tous les objets dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait et non au corps.
Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait. Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il voulait faire son bonheur.
Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans son coeur.
Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être cueillie.
Elle étendit le bras et cueillit la fleur.
Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la toile de son cerveau.
C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la cueillît et le respirât dans cette fleur.
Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de crimes inconnus.
Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir au fond du coeur de son élève la source d'amour virginal qui y était encore cachée.
La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules.
La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur, plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes que les hommes en pourceaux.
Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont lui seul avait la clef.
Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc, Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans jamais le dépasser.
Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir la limite désignée.
À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse, où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier.
Le docteur l'appelait la grotte des Méditations.
C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles.
Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être depuis qu'il la connaissait.
L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle était là.
Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le temps est beau.
En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle, ou plutôt sa seule promenade.
Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée tenant sa baguette à la main.
Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux voilaient ses épaules.
La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait qu'il était là.
Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui tendit les bras.
Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son coeur.
Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de communion silencieuse et ineffable.
Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse.
Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots:
--Je t'aime!
Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du coeur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille.
Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.
Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot _je t'aime_ avait envoyé Éva au troisième ciel de l'extase.
L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la mort.
Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude.
Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses lèvres sur sa main.
Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés.
C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle, et qu'une inspiration lui vint.
Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!...
Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les lèvres d'Éva endormie?
N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à cette colombe immaculée?
Si cependant c'était le seul moyen de la sauver?
Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres.
À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri, et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux:
--Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse!
Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques, éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de lui dire endormie:
--Je t'aime!
Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille venait de trouver la place de son coeur.
XII
L'anneau sympathique
Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature; ce qu'elle avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son esprit, dans sa mémoire, dans son âme: peut-être ces trois mots n'expriment-ils qu'une seule et même chose, voilà pourquoi nous les disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul.
Mais le miracle ne se borna point à la vue extérieure.
Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs; jusque-là, dans le demi-jour de son indifférence, Éva n'avait rien apprécié de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la Création, autre chose que des yeux et des oreilles.
Il faut de l'amour.
À mesure que le cercle des objets visibles et matériels s'élargissait pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là inconnues, car les idées nouvelles inspirées par des objets nouveaux appellent naturellement les paroles afférentes à ces idées et à ces objets.
Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une _transfusion_.
Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes, des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poème tout entier de la Création.
La jeune fille l'écoutait avidement et devinait en quelque sorte la science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie et d'amour. En lui, elle étudiait par coeur toute la nature; dans la pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses, non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles, mais invisibles.
L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rayon caressant du soleil de mai.
Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les ouvrages des poètes allemands ou anglais, qu'Éva ne tarda point à lire et voulut absolument comprendre.
La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues différentes.
Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de l'Amérique qui n'ont rien produit depuis la création et qui, pour donner trois moissons à l'année, n'attendaient qu'une triple semence.
Jacques apprenait ainsi à Éva non seulement à devenir savante, mais en même temps elle apprenait toute seule à devenir belle: elle avait pour cela des dispositions très rares.
Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses formes admirablement modelées, elle ne produisait, dans son état primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression pénible et presque désagréable; pour être belle, il lui manquait d'être femme.
Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute nouvelle, la beauté de l'âme, la beauté de la vie, la beauté de la pensée.
Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier comme par miracle.
Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands désignent sous le nom de _Gemüth_, et les Anglais sous celui de _feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que celui de _sens affectif_ ou _sens émotif_, était venu poétiser la forme en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont rien ne dérangeait la régularité glacée; ce n'était plus ce visage toujours le même, mais où l'absence de la pensée imprimait le sceau du néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage de Jacques, dont elle reflétait la joie ou la tristesse.
Avec l'amour se déclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi dire la fleur de l'amour. Éva, jusque-là insouciante d'elle même, prit un plaisir extrême à soigner sa toilette, à relever et à lisser elle-même ses longs cheveux, à être belle enfin.
La perpétuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et Éva avait créé, et chaque jour resserrait entre ces deux êtres une sympathie unique et sans borne. Ils étaient évidemment sous l'entière puissance de cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les poètes aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres appellent l'amour.
Encore le mot d'amour, si délicat et si puissant qu'il soit, ne saurait-il exprimer cette vie à deux que le lien magnétique avait formé entre ce jeune homme et cette jeune fille.
Tout ce qu'on observe des affinités mystérieuses qui existent entre certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce que les poètes ont raconté des sympathies de l'héliotrope et du soleil, tout ce que les savants ont imaginé des rapports enchaînés de la lune et de l'Océan, ne donnerait qu'une idée bien imparfaite de l'état d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Éva.
Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se cherchaient, se parlaient dans la rêverie des bois, dans la plainte éternelle des fontaines, dans l'harmonie générale des êtres. Ils aspiraient l'un et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monte vers le ciel. Les jours où l'un était malade, l'autre était souffrant. S'il arrivait à Jacques de rougir, le même nuage rose se formait sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les moments de gaieté, un même sourire de bonheur glissait sur leurs lèvres. Ils étaient émus de la même manière par les mêmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre l'avait deviné déjà. C'était le même être aimant deux fois dans une seule existence; le lien qui les unissait l'un à l'autre était une sorte d'égoïsme double.
Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie à la même coupe.
Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformité de sentiment, nommait Éva sa soeur; Éva appelait Jacques son frère; mais ces deux mots comme tous les autres étaient impuissants à caractériser cette union que les langues humaines n'ont pas prévue.
Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur attachement, si intime qu'il fût, se distinguait surtout par l'absence des procédés terrestres, ou par leur innocence s'il était forcé d'y recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il les communiquait aux arbres sous lesquels Éva venait s'asseoir; ces arbres agitaient sur la tête de la jeune fille leurs rameaux, et leurs feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un chuchotement mystérieux le coeur de Jacques au coeur d'Éva!
Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait sécher et reverdir les arbres à fruit. Tous ces miracles, bien entendu, n'existaient que dans l'esprit halluciné du sujet. Or, c'était précisément l'intention de Jacques de créer autour d'Éva un monde fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'oeuvre imparfaite du Créateur.
Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue d'Argenton, et qu'une opération trop difficile pour qu'il la confiât à un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à ce voyage, voulant voir jusqu'où allait chez lui la transmission de la pensée, il prit une feuille de papier à lettres, blanche, tailla une plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de manière que pour tout autre qu'Éva, l'écriture ne laissait aucune trace.
_Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, soeur chérie, et attends-moi à cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et du mal,
_Ton frère_,
Jacques.
C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où, pour la première fois, Éva avait rougi.
Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller retrouver Éva.
Scipion obéit.
Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune trace d'écriture, elle lut.
Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint s'asseoir sur le tertre.
À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin, venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant, venait s'asseoir elle-même.
Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue.
Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.
À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.
Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille.
--Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la triple liberté de l'âme, du coeur et de l'esprit; je vous rends votre libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un homme que vous aimiez.
--Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé, c'est vous.
Jacques appuya la main d'Éva contre son coeur, et, tirant un anneau d'or de son doigt:
--Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse, c'est notre anneau de fiançailles.
Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du corps, du moins avec les yeux de l'âme.
XIII
_Unde ortus?_
Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit, sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude.
De qui Éva était-elle la fille?
On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère l'enfant qu'il avait emportée chez lui.
Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur: le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait d'un grand ennui.
Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote.
Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents véritables.