Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux
Part 34
Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs à ces séances terribles où la Convention, se sentant opprimée et ne voulant pas voter sous le couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son président en tête, pour se frayer un passage, et partout fut repoussée, au Carrousel comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre, l'inviolabilité du député; s'élançant dans ces rues tumultueuses où la chasse à l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la Bretagne, et ne s'arrêter que dans les landes de Bordeaux, sur le cadavre de Pétion.
Au milieu du trouble qui régnait dans l'Assemblée, il sembla à Jacques Mérey que Danton lui faisait signe de sortir.
Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte, Danton aussi.
Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler.
Jacques Mérey descendit sans presser le pas, regardant fièrement tout autour de lui pour donner le temps à ses ennemis de l'arrêter si c'était leur intention.
Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte était si grand que nul ne s'était aperçu du mouvement qu'il avait fait.
Dans le corridor, il rencontra Danton.
--Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant à perdre.
Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier.
--Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mérey en le retenant.
--Ce que tu m'avais demandé, son adresse.
Jacques jeta un cri d'étonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet pour lire.
Pendant ce temps, Danton disparaissait.
Jacques déplia le papier et lut:
«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.»
Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne!
Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de Paris.
La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se laissa entraîner par lui.
Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle.
Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait un tombeau.
Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes. Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui dans une ceinture cinq cents louis en or.
Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en assignats.
Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris.
Des bandes, lancées dans les rues par Hébert, par Chaumette, par Guzman, par Varlet, les unes armées de piques, les autres de sabres, quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en criant: «Mort aux traîtres! Mort aux girondins! Mort aux complices de Dumouriez!»
Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant à la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Cléry, mais, à peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnière, apparut une autre bande qui barra complètement le chemin.
Tout cela marchait vers la Convention.
Celle-là se composait de maratistes qui criaient: «Vive l'ami du peuple!»
Être girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'était être massacré à coup sûr, et, depuis qu'il possédait l'adresse d'Éva, depuis qu'il avait l'espérance de la retrouver, Jacques Mérey ne voulait plus mourir.
Essayer de passer à travers cette bande sans être reconnu était une chose impossible, revenir sur ses pas était chose dangereuse.
Une de ces malheureuses créatures qui se tiennent le soir sur le seuil d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galatée de Virgile, fuient cependant comme elle pour être poursuivies, disparut dans son allée. Jacques Mérey s'y élança derrière elle, mais, au lieu de la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte.
La femme se rapprocha de lui.
--Ah! ah! citoyen, dit-elle, il paraît que tu n'es pas de la même opinion que tous ces criards-là, qui empêchent les pauvres filles de faire leur métier.
--Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs et en le glissant dans la main de la fille.
Et en même temps, de l'autre main, il essuya son front trempé de sueur.
La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beauté est une puissance:
--On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends des services c'est pour rien.
Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya à son tour le front avec son mouchoir.
--Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garçon, dit-elle, de ne pas vouloir te laisser couper la tête. Allons, allons, reprends ton assignat.
Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vociférant.
La fille mit la main sur le coeur de Jacques.
--Et brave avec ça! dit-elle. Son coeur ne bat pas.
La bande était passée.
Jacques essaya de faire reprendre son assignat à la fille.
--Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non.
--Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il, cherchant une chaîne, une bague, un objet quelconque.
--Vraiment? dit-elle.
--Parole d'honneur!
--Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mère, personne n'a eu l'idée de m'embrasser là.
Mérey, étonné de trouver une perle dans cet égout, ôta son chapeau, leva en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le même respect qu'il eût embrassé une vierge.
--Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-là.
Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre:
--Maintenant, tu peux partir.
Jacques Mérey portait à la main gauche une de ces bagues fort à la mode à cette époque: c'était ce qu'on appelait un _jonc_, c'est-à-dire un cercle d'or surmonté d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs. Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre côté.
--Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vérité, tu me gâtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant à moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu!
Et elle referma sa porte.
Jacques Mérey continua sa route et arriva au boulevard sans accident.
Mais là, Santerre, à la tête du faubourg Saint-Antoine, barrait le boulevard.
Des sentinelles étaient placées à la rue Saint-Denis et à la rue de Bondy.
Santerre, à cheval, paradait sur le boulevard vide.
Il n'y avait pas à reculer. Jacques Mérey connaissait Santerre pour un patriote ardent, mais en même temps pour un très brave homme.
Il alla droit à lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait à lui avait quelque chose à lui dire.
--Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le représentant qui vint annoncer à l'Assemblée les deux victoires de Jemmapes et de Valmy.
--C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais.
--Je me nomme Jacques Mérey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un asile chez lui, mais à qui je refuse de peur de le compromettre. Je siégeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu'à la rue de Lancry. Demain, tu diras tout bas à Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton te serrera la main.
Santerre ne prononça pas une parole; il descendit de cheval, donna son bras à Jacques Mérey, et le conduisit jusqu'à la rue de Lancry.
--As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il.
--Non, dans cinq minutes je serai arrivé où je vais.
--Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu était aboli.
--Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi, Santerre.
--Je le sais bien, répondit le brave brasseur.
Les deux hommes se serrèrent la main et tout fut dit. Jacques Mérey remonta la rue de Lancry jusqu'à la rue Grange-aux-Belles, puis il prit la rue des Marais, la descendit jusqu'au numéro 33, et là, voyant une maison basse et sombre, il s'arrêta, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il n'était point suivi et ne se trompait pas.
Il hésita un instant entre deux sonnettes, l'une à gauche, près d'une boîte fermant à cadenas; l'autre à droite, pendant à la muraille. Il tira celle qui était pendue à la muraille.
Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un homme, vêtu de noir, cravate blanche et en culotte courte, s'effaça pour le laisser passer.
Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vêtu de noir, ayant salué respectueusement Jacques Mérey, referma la porte et marcha devant lui en disant:
--Par ici, monsieur.
Jacques Mérey le suivit.
L'homme vêtu de noir le conduisit par un corridor, éclairé pour s'y conduire et voilà tout, à la salle à manger, dont la porte en s'ouvrant jeta un flot de lumière.
En effet, la salle à manger était illuminée comme pour un jour de fête; six couverts étaient mis autour d'une table élégamment servie; cinq personnes, y compris l'homme vêtu de noir, semblaient en attendre un sixième.
Ces cinq personnes étaient une femme de trente-six à trente-huit ans, encore belle, deux jeunes filles de seize à dix-huit ans, charmantes toutes deux, et un garçon de treize ans. L'homme vêtu de noir faisait la cinquième personne.
À l'arrivée de Jacques Mérey, tout le monde se leva.
--Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques Mérey, c'est lui qui, sur l'échafaud même, n'a pas dédaigné de porter secours à notre...
La femme vint à Jacques Mérey, lui baisa la main, puis les deux jeunes filles, puis le jeune garçon.
--J'espère que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vêtu de noir, qui n'était autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mérey, proscrit injustement, est venu demander asile à notre humble toit.
Puis, montrant le sixième couvert à Jacques:
--Vous voyez que nous vous attendions, dit-il.
LA SUITE DE CE RÉCIT S'INTITULE LA FILLE DU MARQUIS.
TABLE DES MATIÈRES
I. Une ville du Berri 5
II. Le docteur Jacques Mérey 14
III. Le château de Chazelay 21
IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, mais aussi l'ami de la femme 29
V. Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait 37
VI. Entre chien et chat 44
VII. Une âme à sa genèse 52
VIII. _Prima che spunti l'aura_ 58
IX. Où le chien boit, où l'enfant se regarde 67
X. Ève et la pomme 85
XI. La baguette divinatoire 94
XII. L'anneau sympathique 102
XIII. _Unde ortus?_ 108
XIV. Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille 116
XV. Où il faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour nous occuper des affaires publiques 125
XVI. L'état de la France 133
XVII. L'homme propose 141
XVIII. Une exécution place du Carrousel 149
XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins 163
XX. Les enrôlements volontaires 176
XXI. L'ouvrage noir! 185
XXII. Beaurepaire 194
XXIII. Dumouriez 205
XXIV. Les Thermopyles de la France 216
XXV. La Croix-aux-Bois 224
XXVI. Le prince de Ligne 233
XXVII. Kellermann 241
XXVIII. Les hommes de la Convention 250
XXIX. Une soirée chez Talma 263
XXX. Une lettre d'Éva 273
XXXI. Recherches inutiles 284
XXXII. La maison vide 291
XXXIII. Où Jacques Mérey perd la piste 298
XXXIV. La veille de Jemmapes 304
XXXV. Jemmapes 311
XXXVI. Le jugement 317
XXXVII. L'exécution 326
XXXVIII. Chez Danton 334
XXXIX. La Gironde et la Montagne 341
XL. Le Pelletier Saint-Fargeau 350
XLI. La trahison 358
XLII. La communion de la terre 367
XLIII. Liége 374
XLIV. L'agonie 381
XLV. Retour de Danton 388
XLVI. _Surge, carnifex_ 396
XLVII. Le tribunal révolutionnaire 405
XLVIII. Lodoïska 413
XLIX. Deux hommes d'État 420
L. Trahison de Dumouriez 430
LI. Rupture de Danton avec la Gironde 439
LII. Arrestation des commissaires de la Convention 449
LIII. Le 2 juin 461
NOTES:
[A] Michelet, 4e vol., page 216.
[B] Terme de poste qui signifie qu'on peut ne pas mettre le troisième cheval, pourvu qu'on paye moitié de son prix.
[C] Ceux qui sont familiers avec ce grand livre qu'on appelle _La Révolution_, de Michelet, et qui devrait être la Bible politique de la jeunesse française, reconnaîtront dans ce discours la paraphrase d'un des plus beaux chapitres du grand historien.