Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux
Part 31
Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent, croisèrent les bras en manière de défi.
Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps incomprise: LA TERREUR!
On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya armée d'une hache au monde.
L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi; elle allait rentrer en France, livrer la France!
Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à l'ennemi.
Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer à Lyon; rien à envoyer à Nantes.
Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique qui nous échappait.
On envoya nos volontaires en Belgique.
À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier.
C'est-à-dire la Terreur!
XLIX
Deux hommes d'État
La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc, écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller.
On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.
Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud, puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule.
Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa poitrine, où était caché un poignard.
Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos avaient suffi à rendre la force au colosse.
Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs et des savants habitués à lutter contre le sommeil.
Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.
Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis.
En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant, sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna.
--Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici, la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de respirer un air pur.
Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries.
On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant, pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres.
Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie.
--Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni girondins, ni jacobins, ni cordeliers.
--Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.
--Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches, le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour pour accomplir la grande oeuvre du Seigneur, l'oeuvre qui, de l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous, vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?"
»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants. Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit, Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit. Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont d'or."
»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du sang!"
»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.»
--Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.
Danton haussa les épaules:
--Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête.
--Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit Jacques, et toi l'homme à la prophétie?
--Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement.
--Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre, Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit toi-même, menacera ta vie!
--Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre.
--Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante; mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.
Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire jusqu'au fond de son âme.
Puis, s'arrêtant tout à coup:
--Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.
--Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui détestent Robespierre.
--Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre?
--Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra.
--Es-tu chargé d'un mandat près de moi?
--Non, mais je suis prêt à accepter le tien.
--Et tu me répondrais de tes girondins?
--Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te crois à la fois homme de renversement et de fondation.
--Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! _Alea jacta est!_ Que la mort décide!
--Danton...
--Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute, Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.
Jacques regarda Danton:
--Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre. J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je regrette, tu ne peux me le rendre.
--Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton désir.
--Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey.
--Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?
--Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi m'en sauront gré.
--Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton histoire tout le long du chemin.
Tous deux montèrent en voiture.
--À Sèvres! dit Danton.
La voiture partit.
Alors Jacques Mérey, dont le coeur trop plein débordait depuis six mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole, laissant son visage refléter toutes les émotions de son coeur.
Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay, lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne pouvant la suivre au coeur de l'Allemagne, il lui demanda, demande difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui demanda en hésitant:
--Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle est?
Danton le regarda fixement.
--Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin de moi, je me brûlerai la cervelle.
Et il serra la main de Danton.
On était arrivé à la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrêta, les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent dans une jolie salle à manger située au premier étage.
Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs couverts.
--Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques.
--Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il s'arrange en conséquence.
Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et demeura immobile.
Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.
Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.
Puis, tournant la tête sur l'épaule:
--Viens voir, dit-il à Jacques.
--Quoi voir? demanda celui-ci.
--Regarde! dit Danton.
Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par lequel il regardait lui-même.
Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.
L'enfant pouvait avoir seize ans.
--Comment la trouves-tu? demanda Danton.
--C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey.
--Ressemble-t-elle à ton Éva?
--Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour celui qui les aime.
--Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle.
--Tu la connais?
--Oui.
--Et tu causes avec elle?
--Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur.
--Et puis après?
--Je l'habituerai à ma réputation.
--Et puis après?
--J'en ferai ma femme.
--Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et il y a huit jours à peine que ta première femme est morte!
--Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a désignée pour servir de mère à ses enfants.
Danton ouvrit la fenêtre.
Jacques Mérey se retira en arrière.
Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.
Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un baiser.
--En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en vérité, tu me confonds.
--Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien! je veux vivre jusque-là.
--Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?
--Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre, la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant de l'épouser ses devoirs de religion.
--Tu feras cela?
--Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple.
--Penses-tu parfois à de semblables utopies?
--Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93?
Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des repas de lion.
Le déjeuner fini:
--Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques.
--Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé.
--Je puis prendre ton fiacre alors?
--Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi.
--Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la voix de mon ami Danton a effrayés.
--Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska?
--Justement, dit en riant Jacques.
--Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment trop.
--Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.
--Je tâcherai qu'ils meurent ensemble.
Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis, comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.
--Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva et de Mlle de Chazelay?
--Oui.
--Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.
Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes plein les yeux.
--Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!
L
Trahison de Dumouriez
Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur:
--_Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._
Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey, était lié au sort des girondins.
Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de coeur, le vrai patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93, sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?
Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots:
«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.»
Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que, dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au coeur.
Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne, dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison.
Cette trahison, il l'avait déjà dans le coeur en quittant Paris au mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le roi, et la tête du roi était tombée.
Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez n'avait d'autre ressource que de livrer la France.
Et, en effet, il était mal avec tous les partis:
Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou tout au moins pour orléaniste;
Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes;
Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis que lui voulait l'indépendance de la Belgique.
Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à l'Angleterre.
L'armée seule était pour lui.
Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné.
C'était le pendant du manifeste de La Fayette.
Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un plan de politique complètement opposé à la sienne.
Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention, demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme s'opposa à cette double proposition.
Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne s'échappât de son coeur.
Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu.
Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et d'arrêter Dumouriez:
--Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?
Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange dualité que chacun dès lors put comprendre:
--_Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général._
Le comité en revint à l'avis de Danton.
Alors cette question fut naturellement posée:
--Que faut-il faire?
--Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui faire rétracter sa lettre.
--Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort?
Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue.
--Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.
La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent bien assez compromis comme cela et qui refusèrent.
Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour.
Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces braves qui lui croyaient un coeur français et qui ignoraient sa trahison l'eussent défendu.
Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée.
Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent des mains, pour que la confiance leur échappât du coeur.
Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la bataille.
La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois, et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.
La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de Jemmapes.
Le plan fut le même.
Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda commandait la gauche.
C'était la position de Dampierre à Jemmapes.
Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.