Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux
Part 28
Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville.
C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants, fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides, donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le fusil sur l'épaule.
Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en quête d'une nouvelle patrie.
Il y avait huit lieues de Liége à Landen.
Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de cette retraite quelque chose qui brisait le coeur et surtout le coeur de Danton, si pitoyable aux Liégeois.
Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet arrachement du coeur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.
Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne.
Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader avec les voitures vides la rue de Maestricht.
Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit.
Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une troupe de chevaux.
Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on pourrait se procurer à Landen.
Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de uhlans qui allaient à la découverte.
La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi; les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés, s'élancèrent dans toutes les directions.
Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.
Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître.
Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des fourrures pour les femmes et pour les enfants.
Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya en bons sur le trésorier général.
À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite.
Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni blessés.
On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors.
Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta sur une botte de paille et dormit.
Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette heure et était venue lui dire adieu.
C'était dans la nuit du 6 au 7 mars.
Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.
Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté, cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.
Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il resta.
XLIV
L'agonie
Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.
En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux que l'on fait à une femme mourante.
Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.
À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom d'anévrisme, avec lequel on la confondait.
Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.
On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible changement.
Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.
La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.
Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent; parfois la chaleur de la peau était diminuée.
Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.
--Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.
--Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement au moindre exercice.
--Des palpitations?
--Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des tintements d'oreille.
--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?
--Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.
--Par la bouche ou par le nez?
--Par le nez.
--L'a-t-on mis de côté?
--Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.
Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait conservé dans un plat creux.
La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.
Jacques prit un papier et une plume.
Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et du miel.
Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café de miel et de limaille.
Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.
Jacques prit congé de Mme Danton.
Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se retournait, leurs yeux se rencontrèrent.
--Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances religieuses de sa femme.
--Oui, dit-elle.
Jacques se rapprocha de son lit.
Elle lui prit la main et le regarda.
--Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il sera temps d'envoyer chercher un prêtre.
--Rien ne presse, madame, répondit Jacques.
--Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps pour trouver un prêtre.
--Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.
--Oui, fit-elle en baissant les yeux.
--Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent point la parole de Dieu. Ils seront implacables.
--Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?
--Non, pour votre mari.
Elle resta pensive un instant.
--Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.
Jacques s'inclina.
--Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.
--Oui, je l'avoue.
--Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle viendra avec le prêtre.
Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.
Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:
--Demain, allez chercher le prêtre.
Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.
Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.
Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.
Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que sa fille était au plus mal.
Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux fermés et les mains jointes.
Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.
Il demanda ce qui s'était passé.
La belle-mère secoua la tête.
--Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.
--Il l'a maudite.
--Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.
--Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la peinture.
»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.
»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.
»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers lui, Dieu n'y entrera pas!
»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre et lui a dit:
»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa?
»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.
»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.
»--Arrière, reptile!
»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.
»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération.
»Et il est sorti.
»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est passée.»
--Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.
Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:
--Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.
Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena l'évêque de Blois, le digne Grégoire.
Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le coeur.
--Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.
Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal de son visiteur:
--Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.
--Aimez-vous votre mari?
--Je l'adore, dit-elle.
--Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés que vous avez commis. Je vous absous.
Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il alla chercher les fibres les plus secrètes du coeur de la mère et de l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans révolutionnaires reçoivent de lui.
Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous les maux.
Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.
Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait que la malade allait succomber; la parole devenait lente et inintelligible.
La journée du 4 au 5 se passa ainsi.
Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler, mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.
Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.
Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept minutes.
C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était apparue.
Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.
Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du concours vengeur de vingt mille citoyens.
XLV
Retour de Danton
Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la Gironde.
Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son impopularité.
Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.
On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au 20 juin et au 10 août, avait été en eux.
Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.
Ils avaient fait les journées de Septembre.
Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.
Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune. Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux yeux de tous par la frivolité.
Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les exécutions, second mensonge.
Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.
Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin, Chambon, qui fut nommé à grand'peine.
Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les jacobins.
Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et sans sursis.
Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec sursis, les autres pour la mort avec appel.
Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur faiblesse politique.
Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.
Guadet l'avait appelé septembriseur.
Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.
--Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!
Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.
Les girondins avaient eu un ministère tiré du coeur même de la Gironde: Roland, Larivière et Servan.
Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.
Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.
Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme heureux, et par conséquent l'homme indispensable.
Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.
La première est la révolte de Lyon.
Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration, des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.
Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue. Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.
Dumouriez, l'homme des girondins!
Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.
Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et mettre ces deux places en état de défense.
Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:
--Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.
Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au secours de Ruremonde.
Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_.
Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda, lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20 février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.
On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.
Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.
Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et criant à pleins poumons:
--À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!
C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.
À cet aspect, tout le monde se tut.
Alors, d'une voix tonnante:
--Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?
Sept cents voix répondirent par le cri:
--Parlez! Parlez!
Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la France.
Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.
Puis il ajoute:
--La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.
Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:
--Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!
Mais Danton s'écrie: