Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux

Part 10

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»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.

»--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.

»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les registres de baptême des environs, car il répondit:

»--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom; qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.

»Puis, se tournant vers moi:

»--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.

»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre:

»--Scipion est resté.

»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui.

»--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?

»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son maître, mais celui-ci:

»--Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme braconnier par M. de Chazelay.

»Et il sortit en disant:

»--Reste, Scipion, reste!

»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.

»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez autant que moi.»

--Et la rente vous fut toujours exactement payée.

--Rubis sur l'ongle.

--Par qui?

--Par le second homme masqué.

--Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien pu saisir dans ses paroles?

--Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait de même.

--Et vous ne savez rien de plus, Blangy?

--Non.

--Sur l'honneur?

--Sur l'honneur!

--Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous l'avez conservée, je suppose?

--Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère, avec un os du petit doigt de sainte Solange.

Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.

Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au docteur.

C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au millésime de 1769.

Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une tromperie.

Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti; seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la fille du braconnier.

XV

Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour nous occuper des affaires publiques

En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette population, d'habitude si calme et si tranquille.

Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu, cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y avait à faire dans une circonstance si critique.

--Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est question.

--Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix.

--C'est impossible! s'écrièrent vingt autres.

Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du monde au courant de la situation.

--Affaire politique? demanda-t-il.

--Je crois bien, affaire politique!

--Eh bien, qu'est-il arrivé?

--Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et vous savez aussi bien que nous.

--Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille; j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.

--Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons, nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve. Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous nous trouvons.

--Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle nous nous trouvons? demanda le docteur.

--On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.

--Comment! on se bat?

--C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est fini, maintenant, dit un autre.

--Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.

--Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le jour où Capet a mis le bonnet rouge?

--Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.

--Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple.

--Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens?

--Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents Suisses tués, et onze cents citoyens.

--Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître les siens au milieu des pleurs et des sanglots.

--Et le roi? demanda Jacques Mérey.

--Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir. Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg.

--Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver, il aura la facilité des catacombes.

--C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a conduit et il y est prisonnier.

--Et où avez-vous vu tout cela?

--D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant toute la journée du 10-Août.

--Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda Jacques Mérey.

--Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant tout.

--Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis de l'ennemi? car là est le véritable péril.

--Elle a décrété que la _patrie en danger_ serait proclamée, et que les enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.

--Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?

--Il est à Longwy et marche sur Verdun.

Jacques Mérey poussa un soupir.

--Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le plus noble des sentiments que puisse contenir le coeur de l'homme, l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde. Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm, par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin de conduire les événements.

--Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil ne se refuse pas.

--Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de l'oeil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y faire le peu de bien auquel je suis appelé.

--Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.

--Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu, pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son oeuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil, du moins en bonheur. Merci à Dieu!

Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser passer le docteur.

Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle:

--Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de nos nouvelles.

Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne songeât plus à l'arrêter.

Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la réveiller.

Éva l'attendait sur la porte du jardin.

--Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.

--Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté, n'est-ce pas?

--Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva.

--Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà fait quelques pas au-devant de vous.

--Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?

--Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue.

--Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses.

Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.

* * * * *

Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale.

Ces élections se faisaient à Châteauroux.

À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence:

Le parti du roi;

Le parti du peuple.

Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points.

Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était depuis six ou sept ans dans son oeuvre, s'étant complètement détourné des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.

Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque, comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses pensées.

Jacques avait cru faire oeuvre de science en caressant sa création--il avait fait oeuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la douleur du coeur des athées eux-mêmes:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours fugitive qu'on appelle la Liberté.

Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir revue, c'était chose impossible.

Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa fille et son amante? On a vu des coeurs, qui ont besoin d'aimer, s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant, l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords l'appuyer sur son coeur.

Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se séparer d'elle.

Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette détachée de sa bouche--annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.

XVI

L'état de la France

La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à l'indifférence du docteur pour les affaires publiques.

En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui. Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte.

Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope disparaissait.

Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette pauvre France!

Autant que le monde avait besoin d'elle.

Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée; elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.

Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques--et en 91 la tyrannie était partout--des voix gémissantes l'imploraient; partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût mis le pied, elle eût été reçue à genoux!

C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit!

C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence, l'Europe n'était pas entrée dans la haine.

Et, en effet, que voulait la France de 1791?

À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle.

À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations.

Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que faisait la France? «Oh! si la France venait!»

Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»?

C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle, elle travaillait pour le monde!

Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.

Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien accepter.

Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa puissante et féconde virginité.

Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de l'Angleterre, de l'Autriche.

Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant Pasiphaé, _avait une armée pour amant_, selon la terrible expression de Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: _Assez!_ Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en pleine face.

La tyrannie allait donc avoir une barrière.

Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait pas les insultes journalières faites à sa soeur Marie-Antoinette.

Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.

L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi était fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondément de tout ce qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à l'indépendance de l'Amérique. Un oeil sur la carte de l'Inde, l'autre sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui, qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de Lamballe pour lui demander grâce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que je n'aie la petite mort_.

L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même, il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs; de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance, mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de Windsor, de Schoenbrünn ou de Versailles.

Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste: «Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.»

À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme, il faut ajouter les ennemis intérieurs.

Le roi d'abord.

Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.

D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours?

C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la famille.

Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait épousé une étrangère.--Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette--Autriche et Lorraine--; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de Lorraine.

Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?--Impossible.

Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille.

Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour Louis XVI.

Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi.

Les historiens sont presque tous du parti de la République.

Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.

Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui avait modifié en mal le coeur droit qu'il avait reçu de son père et de sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne: ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.

Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.