Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis

Chapter 28

Chapter 283,903 wordsPublic domain

«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, architecte, soit en un seul payement, soit en plusieurs, et à sa volonté, la somme de deux cent dix mille francs à mon compte sur l'argent qu'il a à moi.

»JACQUES MÉREY.»

--Maintenant, dit Jacques; vous entendez bien, monsieur, je vais vous donner le détail des ornements intérieurs. Je ne veux m'occuper de tout cela que pour visiter les travaux une fois ou deux par mois. Vous aurez un homme à vous dont nous réglerons le traitement à part et qui surveillera les travailleurs.

Puis il écrivit sur une autre feuille de papier:

«Je m'engage à livrer à M. Jacques Mérey la petite maison du bois de Joseph, ainsi que le parc dessiné à l'anglaise selon le devis qui en a été fait par moi, dans le délai de quatre mois, moyennant la somme de deux cent dix mille francs, que je reconnais avoir reçue comptant.»

Il passa le papier à M. Fontaine; celui-ci le signa. Jacques Mérey le plia et le remit dans son portefeuille.

--À présent, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

--Non, répondit l'architecte.

--Eh bien; alors, allons au château.

Tous deux rejoignirent la voiture qui les attendait à l'angle du chemin, et, cinq minutes après, ils étaient au château de Chazelay.

Ce fut à la vue de ce château surtout que la haine classique de M. Fontaine pour les bâtisses du moyen âge éclata dans toute sa force.

Il s'éleva contre les tours, contre les herses, contre les ponts-levis, contre les portes à plein cintre, contre les fenêtres ogivales, contre les murs de dix pieds d'épaisseur. Il démontra qu'avec ce qui était entré de matériaux inutiles dans ce château, il y avait de quoi en bâtir trois autres, et il déplora de la façon la plus éloquente du monde, en sortant des années, 1793, 94, 95 et 96, ces années de barbarie où il fallait que les seigneurs élevassent de semblables forteresses, contre leurs sujets et leurs voisins.

M. Fontaine, de même qu'il ne comprenait que la bâtisse grecque, ne comprenait que l'ameublement antique; il ne comprenait pas qu'on s'assît sur une chaise si elle n'avait pas la forme curule, sur un fauteuil s'il n'était pas taillé sur le modèle de celui de César ou de Pompée. Aussi tous ces charmants meubles Louis XV et Louis XVI le faisaient-ils entrer dans des transports de fureur contre le mauvais goût de l'époque.

--De ces meubles, ne vous en occupez pas, lui dit Jacques, j'en ai l'emploi, ils meubleront ma maison du bois Joseph et ma maison de Paris, car vous aurez, monsieur l'architecte, une maison aussi à me bâtir à Paris.

Cette promesse raccommoda un peu M. Fontaine avec le pitoyable spectacle qu'il avait sous les yeux.

--Et de ceci, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

--Qu'appelez-vous ceci d'abord?

--Mais de ce vieux bahut de château.

--De ce vieux bahut de château, monsieur Fontaine, nous ferons un hôpital.

--Ah! fit l'architecte; au fait, ce n'est guère bon qu'à cela.

--Croyez-vous que les malades seront bien ici?

--Ce n'est pas l'air qui leur manquera, fit l'architecte.

--L'air, dit Jacques, est un de mes moyens curatifs.

--Vous êtes donc, médecin, monsieur?

--Médecin amateur, oui.

--Vous me donnerez, j'espère, vos dispositions intérieures pour la construction de cet hôpital, dit l'architecte; j'ai bâti plus de châteaux que d'hospices.

--C'est-à-dire, reprit en souriant Jacques, que vous avez bâti plus de choses inutiles que de choses nécessaires.

--Citoyen et philanthrope? demanda M. Fontaine.

--En amateur, oui, monsieur. Quant aux jardins, je ne crois pas qu'il y ait quelque chose à y changer, continua Jacques, ils ont de grandes allées de tilleuls où il fait de l'ombre par le soleil le plus ardent, et des endroits découverts où l'on peut se réchauffer au moindre rayon de soleil de décembre ou de janvier.

--Mais cette grande salle d'armes, dans laquelle on ferait entrer le Louvre avec tous ses portraits de famille et toutes ses cuirasses, qu'en comptez-vous faire?

--Un promenoir d'hiver, bien chauffé, pour mes malades. Trouvez-vous qu'ils seront mal ici?

--Mais il faudra mettre un poêle à chaque coin, fit observer l'architecte.

--Les poêles sont malsains, mais cette immense cheminée, demanda Jacques, croyez-vous qu'elle soit là comme simple ornement?

--Faudrait brûler des chênes tout entiers dans votre cheminée.

--On en brûlera, dit Jacques, le château de Chazelay a dix mille arpents de forêts, et par conséquent quelque chose comme dix milliers de chênes à brûler. Mais j'aime les choses, vous le savez, qui vont rondement, il me faut soixante-dix à quatre-vingts cellules pour mes malades. Trouvez-moi ça au rez-de-chaussée et trouvez-m'en autant pour mes pauvres au premier.

L'architecte se mit à l'oeuvre, toisa, arpenta, mesura, et au bout de deux heures pendant lesquelles Jacques Mérey resta pensif et rêveur, les yeux tournés vers Argenton, il fit son devis.

--En nous servant de tous nos moyens, dit-il, et en faisant nos cloisons en simple bois blanc ou en plâtre, nous arriverons avec soixante ou soixante-dix mille francs.

--Je vous passe soixante-dix mille francs, cher monsieur Fontaine, dit Jacques.

Il écrivit:

«Je prie M. Ainguerlo de payer à M. Fontaine, soit en un payement, soit en plusieurs, à sa volonté, la somme de soixante-dix mille francs, à la condition que le château de Chazelay sera transformé en hospice à la fin de juin de la présente année.»

Et il signa.

De son côté, M. Fontaine remit à Jacques son engagement d'être prêt à l'époque fixe.

M. Fontaine tenait à partir le soir même pour Paris. Jacques Mérey le reconduisit droit à la diligence.

--Et votre maison de Paris, demanda M. Fontaine, nous n'en disons rien?

--Je vous en écrirai, dit Jacques. Je n'en ai besoin que pour cet hiver.

Et sur ces mots, M. Fontaine prit congé de Jacques, monta en voiture et partit.

XV

ECCE ANCILLA DOMINI

Le mois de mars et la moitié du mois d'avril s'écoulèrent sans rien changer à la position des deux jeunes gens vis-à-vis l'un de l'autre.

De la part de Jacques Mérey surtout, il y avait une fixité remarquable dans ses rapports avec Éva. Il était bienveillant en tout, dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans ses regards; mais jamais ni tendre ni amoureux. Il avait adopté un diapason duquel il ne se départait jamais.

De la part d'Éva, c'était la gamme de l'humilité, de la soumission et de la tendresse qui servait de base à toutes ses paroles. Elle ne s'occupait plus ni de musique ni de dessin; aussitôt que Jacques sortait, et il sortait souvent sous le prétexte de ses visites aux pauvres, elle se mettait à son rouet et filait.

Marthe lui avait appris à filer.

Dévouée comme elle avait promis de l'être aux misères humaines, elle avait substitué les travaux utiles de la ménagère aux talents de la femme du monde, d'un monde où sa place était effacée.

Un jour Jacques Mérey rentra plus tôt que de coutume, et la vit comme Marguerite assise à son rouet. Il s'approcha d'elle, la regarda un instant avec une attention pleine de bienveillance, puis, avec un léger mouvement de tête:

--Bien, Éva! dit-il.

Et il se retira dans son laboratoire sans ajouter un mot.

Les deux mains d'Éva tombèrent à ses côtés, sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil, ses yeux se fermèrent et les larmes coulèrent de ses paupières.

Les premiers beaux jours du printemps, sans revenir encore, apparaissaient déjà à l'horizon. À certaines parties du jour, des teintes roses et azurées tamisaient les brouillards fugitifs de l'hiver. On sentait dans les derniers souffles d'avril passer les douces brises de mai et déjà, sur les arbres plus hâtifs que les autres, les bourgeons cotonneux éclataient et laissaient passer les pointes vertes de leurs premières feuilles.

Sous cette haleine tiède et amicale, le jardin de la petite maison reprenait tout son charme et toute sa juvénile virilité. Les fleurs poussaient, non plus éparses à travers les flaques d'eau ou les îles de neige, mais par massifs. L'arbre du bien et du mal, non-seulement était couvert de toutes ses fleurs étoilées, mais encore son feuillage venait au secours de ses fleurs contre les gelées du printemps.

Le ruisseau avait repris son murmure et sa transparence, et quelques jours encore la tonnelle allait étendre ses feuilles sur le treillage encore transparent.

Les premiers chanteurs du printemps, les rouges-gorges, les mésanges, les pinsons, cherchaient les endroits où bâtir leurs nids; de temps en temps on entendait deux ou trois notes mélodieuses échappées au gosier de la fauvette. Le rossignol essayait d'égrener ses notes comme des perles, mais tout à coup il s'arrêtait, un reste de froid étreignait son chant mélodieux et le forçait de s'arrêter.

Les hirondelles avaient reparu.

Pas un des symptômes de ce retour à la vie et à l'amour n'échappait à Éva; c'était bien plus un oiseau qu'une femme, un être sensitif qu'un être raisonneur. Le vent, le soleil, la pluie avaient leur reflet en elle; elle éprouvait une partie des modifications de la nature. Parfois elle surprenait de son côté Jacques Mérey l'oeil fixé sur toutes ces transformations végétales et animales qui accompagnent le réveil de la nature. Sans doute y trouvait-il le même charme qu'elle, mais, comme s'il eût condamné sa bouche à ne plus sourire aux douces émotions, dès qu'il s'apercevait qu'il était épié, il poussait un soupir et rentrait chez lui.

Cependant de temps en temps il reprenait avec Éva les conversations longues et suivies. C'était alors qu'il lui racontait comment il avait fait du château de Chazelay un hospice modèle où les vieillards, les femmes et les enfants pauvres auraient bon air, bonne nourriture et beau soleil. Alors Éva demandait à voir et à suivre ces travaux philanthropiques; mais Jacques lui répondait toujours:

--Je vous y conduirai lorsqu'il sera temps, et vous aurez tout le loisir de vous livrer à cette sainte occupation.

Vers la fin du mois de mai, Éva vit revenir le même homme au carton qui était déjà venu une fois. C'était M. Fontaine, qui venait s'assurer par ses propres yeux que ses travaux s'exécutaient avec ponctualité et intelligence.

On mit les chevaux à la voiture et Jacques Mérey et lui repartirent comme ils avaient déjà fait.

La petite maison du bois Joseph était complètement achevée, et Jacques venait pour recevoir les bouquets qu'offrent les maçons aux propriétaires lorsqu'ils n'ont plus rien à faire à l'oeuvre entreprise par eux.

Jacques n'avait cessé d'y donner ses soins, quoi qu'il eût dit à M. Fontaine, aussi n'y avait-il pas un détail dans la sculpture et l'architecture qui fît défaut.

Malgré son horreur pour les toits aigus, l'architecte avait compris que dans notre belle France, où il neige un tiers de l'année, où il pleut l'autre, les toits en terrasse ne sont bons qu'à faire des réservoirs au sommet des maisons.

Comme toutes les boiseries avaient été taillées et sculptées en même temps que la maison était bâtie, il n'y eut qu'à mettre des gonds aux ouvertures et à y appliquer les portes et fenêtres. Jacques Mérey choisit les couleurs des papiers. M. Fontaine se chargea de les envoyer de Paris avec des ouvriers habitués à coller les tentures, non point par rouleaux, mais par larges bandes et par larges placards.

Puis il s'en alla enchanté de la façon dont la besogne avait marché, promettant de revenir sous quinze jours pour voir la maison dans son ensemble d'achèvement.

Jacques Mérey lui avait fait en même temps le plan de la maison de Paris et l'avait chargé d'acheter un terrain du côté du faubourg Saint-Honoré ou de la rue de l'Arcade.

Quatre ou cinq jours après, ouvriers et tentures arrivaient, si bien qu'en dix jours, papier, rideaux et portières furent posés.

Jacques avait choisi des papiers foncés pour faire valoir les tableaux, et, lorsque M. Fontaine revint, il fut forcé d'avouer qu'il n'y avait au monde qu'un seul peintre, nommé Raphaël, mais que l'école flamande, que l'école vénitienne, l'école napolitaine, l'école florentine, l'école espagnole, l'école hollandaise et même l'école française ont bien aussi leur mérite.

Jacques Mérey n'avait pas utilisé pour sa maison du bois Joseph les deux tiers des tableaux que lui fournissait le château de Chazelay. Il lui en restait le double de ce qu'il avait employé et de ce qu'il emploierait dans sa maison de Paris, tous les tableaux de sainteté étant réservés pour la petite église de l'hôpital. Il y avait surtout une chambre dans la petite maison du bois Joseph qu'il avait traitée avec un soin tout particulier: c'était celle où il avait placé en face du lit le portrait de madame la marquise de Chazelay, la mère d'Éva, celle-là qui avait si malheureusement péri par le feu.

Tout ce qu'il y avait de plus jolis meubles en bois de rose et en ébène incrusté d'ivoire, tout ce qu'il y avait de plus finement travaillé en meubles de Boule étaient réunis dans cette chambre. Les vases de la cheminée et la pendule étaient du saxe le plus ingénieusement travaillé, les cadres des glaces étaient en saxe et la cheminée elle-même en porcelaine de Dresde.

Tout cela ressortait admirablement, le portrait de la marquise de Chazelay compris, sur une tenture de velours grenat.

Il va sans dire que les tapis des chambres étaient assortis à leurs tentures.

Cette chambre, qui se trouvait au centre même du bâtiment, juste au-dessus de l'endroit où Jacques, conduit par Scipion, avait trouvé la petite Hélène, avait sa vue sur le charmant paysage que nous avons décrit et qui lui donnait le château de Chazelay pour son horizon de gauche et la vallée de la Creuse pour son horizon de droite.

En face de ses deux fenêtres du milieu était une large ouverture à travers le bois qui permettait d'apercevoir Argenton et, avec une lunette d'approche, de distinguer la maison du docteur avec son laboratoire.

La chambre du docteur, au contraire, attenant à celle que nous venons de décrire, d'un côté par un cabinet de toilette et de l'autre par un corridor, était d'une sévérité tout antique. C'était celle de Cicéron, exécutée à Cumes sur le modèle des plus belles fabriques retrouvées à Pompéi. Elle donnait d'un côté dans une bibliothèque et de l'autre dans un salon moderne meublé tout entier dans le goût Louis XV, avec tous les objets de cette époque que lui avait fournis le château de Chazelay. Les peintures du cabinet, imitées de celles de Pompéi, étaient exécutées par des élèves de David.

Il y avait une salle à manger d'hiver, dans une serre toute plantée de fleurs exotiques, et une salle à manger d'été donnant sur un charmant parterre de nos fleurs d'Occident les plus vives et les plus parfumées.

Jacques avait fait enfermer le bois tout entier, de sorte que l'on passait sans s'en apercevoir du jardin dans la forêt.

L'hôpital était non moins avancé que la maison de campagne. Toutes les séparations étaient faites, tout était peint à la détrempe en gris perle avec des encadrements cerise. Dans chaque cellule, il y avait pour tout ornement un crucifix, que les fenêtres en s'ouvrant inondaient de lumière. Des jalousies qui se serraient et se desserraient à volonté, donnaient le degré de jour que le médecin jugeait nécessaire au malade.

Il y avait place déjà pour quarante ou cinquante lits, une vingtaine de cellules vides s'offraient dans le cas où ces quarante ou cinquante lits seraient insuffisants.

Le brave Jean Munier surveillait tout cela avec un soin à la fois égoïste et reconnaissante.

Les cellules vides renfermaient pour le moment la partie de l'ameublement et des tableaux qui n'avait pas encore été employée.

Nous avons dit que les tableaux de sainteté avaient été réservés pour l'église. C'est que, quoique toutes les églises eussent été fermées à Paris, il n'en était point ainsi en province. Certaines localités plus religieuses que les autres, et l'on connaît la sincérité des Berrichons à leur culte, avaient non-seulement conservé leurs églises, mais leurs prêtres.

Ainsi le prêtre du château de Chazelay, brave homme, fils d'un paysan à qui M. de Chazelay avait fait donner une éducation religieuse dans un séminaire de Bourges, ne s'était point inquiété de la proscription des prêtres ni du serment qu'on, avait exigé d'eux. Personne n'était venu lui demander le serment constitutionnel et il n'avait été l'offrir à personne; il était resté avec les serviteurs du, château, conservant son habit moitié ecclésiastique, moitié paysan, et personne n'avait fait attention à lui. Il n'était pas assez important en bien ou en mal pour qu'on songeât à le dénoncer, son peu d'importance le sauva.

Lorsqu'on lui dit que les biens du château de Chazelay étaient rendus après la mort du marquis à sa fille, il vint la féliciter et lui faire une visite, en demandant de rester attaché à la maison au même titre et aux mêmes conditions où il était auparavant.

Éva s'était parfaitement rappelé le digne homme, elle l'avait vu dans le court séjour qu'elle avait fait au château, il s'était approché d'elle et lui avait offert les secours de la religion, mais elle l'avait remercié, elle ignorait en quoi les secours de la religion pouvaient l'aider à supporter un malheur qu'elle regardait comme irréparable, puisqu'elle se croyait à tout jamais séparée de l'homme qu'elle aimait.

--D'abord, lui avait-elle dit lors de la visite qu'il lui avait faite à Argenton, le château était destiné à devenir un hospice, et dans un hospice plus encore que dans un château on avait besoin d'un bon prêtre, parlant à la fois la langue simple et naïve de la religion, puisqu'il s'adressait à des paysans, c'est-à-dire à des hommes simples et naïfs.

Plusieurs fois Jacques Mérey, dans ses voyages au château, avait causé avec lui et l'avait toujours trouvé indulgent et paternel; c'étaient les deux grandes qualités qu'à son avis devait avoir un prêtre. Il lui avait donc, comme à Joseph le braconnier, comme à Jean Munier, l'intendant, promis que rien ne serait changé sinon en mieux à sa position. Il était chargé de visiter tous les villages environnants et de faire une liste des gens vraiment pauvres qui devaient recevoir des secours à domicile et de ceux qui, n'ayant pas de domicile, ne pouvaient en recevoir qu'à l'hospice.

Ce jour-là Jacques Mérey s'enferma avec lui et causa longuement.

C'était sans doute d'Éva et de ses projets futurs dont s'entretinrent ces deux hommes, car, aussitôt la conversation terminée, le prêtre sella un petit cheval qui lui servait dans ses courses pieuses, et prit le chemin d'Argenton.

Deux heures après, Jacques Mérey partit à son tour, et à une lieue d'Argenton il rencontra M. Didier, c'était le nom du brave homme, qui revenait au château.

--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'a-t-elle répondu?

--Elle a répondu: «Que sa volonté et celle de Dieu soient faites,» puis elle a joint les mains et prié. C'est une sainte personne que mademoiselle Éva.

--Merci, mon père, dit Jacques, et il continua son chemin.

Mais il était facile de voir que s'il avait imposé quelque nouvelle pénitence à Éva, il supportait lui-même et douloureusement une portion de cette pénitence, car, au fur et à mesure qu'il se rapprochait d'Argenton, son front se rembrunissait; et, quand il mit la main sur le marteau de la porte de la petite maison, comme s'il eût voulu annoncer sa présence et ne point paraître tout à coup à l'aide de sa clef, on eût pu voir que sa main tremblait.

Il frappa cependant et Marthe vint ouvrir.

--Il ne s'est rien passé d'extraordinaire en mon absence? demanda Jacques.

--Non, monsieur, répondit la vieille Marthe; le curé du château, M. Didier, est venu; il a causé pendant dix minutes avec mademoiselle Éva; celle-ci a pleuré, je crois, et s'est retirée dans sa chambre.

Jacques Mérey fit un signe de la tête, hésita un instant s'il entrerait dans la chambre d'Éva ou s'il monterait dans son laboratoire sans y entrer; mais arrivé au premier, il s'avança doucement jusqu'à la porte, écouta et frappa:

--Entrez, dit la voix d'Éva, qui, sachant que Jacques Mérey ne frappait pas d'habitude à la porte de la rue, ne l'avait pas reconnu et croyait avoir affaire à un étranger.

Mais à peine eût-il ouvert la porte qu'elle jeta un cri, tomba à genoux et dit en ouvrant les mains et les bras:

--_Ecce ancilla Domini._

XVI

LA CORBEILLE DE MARIAGE

Jacques la releva.

--J'hésitais à vous voir, dit-il.

--Pourquoi cela? demanda Éva en levant ses grands yeux clairs sur le docteur.

--Je craignais, répondit celui-ci, que votre entretien avec M. Didier n'eût fait sur vous une plus vive impression.

--Oh! dit Éva, vous m'aviez déshabituée des choses cruelles, Jacques! L'impression, croyez-vous qu'elle soit moins violente parce que je n'éclate pas en sanglots, parce que je ne me roule pas à vos pieds; vous vous trompez, mon ami. Si vous m'avez trouvée à genoux, c'est que je ne voulais pas vous attendre assise et que je n'étais point assez forte pour vous attendre debout. D'ailleurs, n'étais-je pas prévenue, n'est-ce pas moi-même qui vous ai dit: Si jamais vous vous mariez, ne m'éloignez point pour cela de vous; le prêtre est venu m'annoncer votre mariage; mais il m'a annoncé en même temps que vous me gardiez comme une soeur et comme une amie. Je n'en espérais pas tant. Vous m'avez parlé d'expiation, jusqu'à présent, Jacques, je n'ai rien expié, je n'ai fait que suivre au penchant de votre volonté la route que j'eusse suivie seule. Vous avez employé une partie de ma fortune à des oeuvres de charité, c'est ce que j'eusse fait moi-même. Aucune grande douleur qui puisse compenser celle que je vous ai faite n'a véritablement atteint mon coeur. Je commence d'aujourd'hui à marcher au milieu des ronces et des épines, sur des cailloux aigus. Mais que vous ai-je dit? que vous ne vous apercevriez pas de ma souffrance, car j'aurais trop peur de vous lasser si je me laissais aller à ma douleur par mes plaintes et par mes sanglots. Je vous sais gré d'avoir choisi un homme de paix et de pardon pour m'annoncer cette nouvelle; mais, au premier mot qu'il m'a dit, j'ai tout deviné, tout compris, et vous ai remercié du fond du coeur d'avoir eu pour moi ce dernier ménagement inutile. J'eusse mieux aimé tout apprendre de votre bouche. Vous avez craint mes larmes, vous avez redouté mes gémissements, j'allais dire mes reproches. J'oubliais que je n'avais pas de reproches à vous faire. Non! j'eusse eu sur moi-même cette puissance de vous écouter avec le même sourire que j'ai sur les lèvres en vous écoutant à cette heure. J'ai promis, mon ami, je tiendrai jusqu'au bout.

--Merci, Éva, dit Jacques.

Et lui prenant la main il la baisa.

Mais à peine ses lèvres eurent-elles touché la main de la jeune fille, que celle-ci jeta un cri, devint pâle comme une morte et tomba sans connaissance sur une chaise.

Elle avait assez de force pour une douleur, pas assez pour une caresse.

Jacques profita de ce qu'elle avait les yeux fermés pour la regarder avec une incommensurable expression d'amour; peu s'en fallut, car ses bras s'ouvrirent, qu'il ne la prit entre ses bras et ne la serrât contre son coeur.

Mais lui aussi avait une puissante volonté et avait juré d'aller jusqu'au bout.

Il tira un flacon de sa poche, et le lui fit respirer.

Si douloureuse qu'eût été la blessure, elle portait son baume avec elle. Éva rouvrit les yeux, ne prononça pas une parole, mais un double ruisseau de larmes coula sur ses joues et elle murmura:

--Oh! que je suis heureuse. Qu'est-il donc arrivé?

--Je vous laisse seule, Éva, dit Jacques, rappelez-vous!

Et il sortit.

Éva et Jacques ne se revirent qu'au dîner, et il ne fut plus question entre eux de la cause qui avait amené M. Didier à Argenton. Seulement de jour en jour le cercle de bistre qui s'était formé autour des yeux d'Éva allait s'élargissant. Sa pâleur devenait plus mate, et deux ou trois fois Jacques Mérey, se levant sur la pointe du pied, allait écouter à sa porte et l'entendait pleurer.