Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis

Chapter 22

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Il me parla de la reconnaissance de son ami, qu'il avait pris à tâche d'acquitter envers moi, et le remercia d'avoir bien voulu le charger de ce rôle. Puis il me dit de lui faire une note de ce qu'était ma fortune avant la révolution.

--Hélas! citoyen, lui dis-je, vous me demandez là tout simplement une chose impossible. Je n'ai point été élevée chez mes parents; je sais seulement que mon père était riche. Mais il me serait impossible de donner sur cette fortune aucun détail.

--Il n'est pas nécessaire que l'on tienne ces détails de vous, citoyenne; mieux vaut même qu'ils nous arrivent envoyés par une main tierce; vous avez bien un homme de confiance que vous puissiez envoyer à Argenton et qui puisse s'entendre avec le notaire de votre famille.

J'allais répondre non, lorsque je pensai à mon brave commissaire, Jean Munier. C'était de tout point l'homme intelligent qu'il me fallait, et ce serait en même temps le moyen de lui offrir le payement des services rendus.

--Je chercherai, citoyen, répondis-je avec une révérence de remerciement, et j'aurai l'honneur de vous envoyer l'homme, afin qu'il puisse, grâce à un sauf-conduit de vous, accomplir tranquillement sa mission, dans laquelle il pourrait être troublé s'il n'y était soutenu par vous.

Barras, en homme du monde, comprit que ma révérence signifiait que la conversation avait duré assez longtemps. Il me salua et alla au devant de Joséphine et de ses enfants, qui venaient d'arriver.

Hélas! ils étaient vêtus tous trois de noir.

Madame de Beauharnais avait appris en sortant de sa prison seulement, et le lendemain même de sa sortie que, huit jours auparavant, son mari avait été exécuté; elle venait faire à Terezia sa visite de veuvage, mais se dégager de l'invitation qui lui avait été faite la veille.

Barras et Tallien savaient la nouvelle, mais n'avaient pas jugé à propos de la lui apprendre.

Elle reçut les compliments de condoléances de Barras et de Terezia, puis elle vint à moi.

--Oh! ma chère Éva, dit-elle, que de pardons pour l'abandon où nous vous avons laissée hier. Je croyais vous voir toujours avec nous, tant vous m'aviez jeté du bonheur plein les yeux. Le bonheur aveugle. Quand je me suis aperçue que vous n'étiez plus avec nous, nous étions trop loin. Et puis, chère Éva, que pouvais-je vous offrir, moi, l'hospitalité de l'auberge? Nous avons été coucher, mes enfants et moi, rue de la Loi, à l'hôtel de l'Égalité.

--Ainsi, lui dis-je, vous voilà dans la même situation que moi. J'ai perdu mon père, fusillé comme émigré, vous avez perdu votre mari, décapité comme aristocrate.

--Complétement. Les biens de M. le vicomte de Beauharnais sont sous le séquestre; toute ma fortune personnelle est aux Antilles; je vais vivre d'emprunts jusqu'à ce que le citoyen Barras arrive à me faire rendre les propriétés de mon mari. Croyez-vous que s'il n'y eût pas eu nécessité absolue, j'aurais mis mes chers enfants, l'un chez un menuisier, l'autre chez une lingère. Oh non! mais les voilà, ils ne me quitteront plus.

Joséphine fit signe à Hortense et à Eugène, qui accoururent à elle et se groupèrent de manière à faire d'elle la Cornélie antique.

Ils restèrent ainsi un instant embrassant et embrassés au milieu des larmes; puis, s'excusant encore une fois sur la tristesse que mettait parmi nous leur présence, ils se retirèrent, croisant Fréron, qui, lui aussi, connaissait la mort du général et s'inclina devant cette triple douleur.

XXVII

On devine ce que dut être comme élégance un déjeuner servi par Beauvillers à trois sybarites comme Barras, Tallien et Fréron.

Dans ces sortes de réunions, où les femmes ne comptent pas, tout est fait pour elles cependant, jusqu'à l'esprit qui pétille de tous côtés. L'esprit est au moral ce que le parfum des fleurs est au physique. Quoique je n'aie aucune idée de ce que c'est que la gourmandise, je compris dès les premiers mots la différence de saveur qu'il y a entre un déjeuner vulgaire et un déjeuner entre trois femmes jeunes et belles et trois hommes qui passaient alors comme les plus spirituels de Paris.

On disait le beau Barras, le beau Tallien, l'élégant Fréron.

Fréron, on se le rappelle, allait donner son nom à toute une jeunesse qui allait s'appeler la jeunesse dorée de Fréron.

J'entrais dans un côté de la vie que j'ignorais complètement, dans la vie sensuelle.

Le déjeuner était servi avec toute la finesse qui devait succéder à la brutale époque dont nous sortions. Les vins étaient versés dans des verres de mousseline qui laissaient presque les lèvres se toucher en buvant. Le café était versé dans des tasses du Japon frêles comme des coquilles d'oeufs, et ornées de figures et de plantes des couleurs les plus capricieuses et les plus brillantes.

Il y a dans les excès du luxe une espèce d'ivresse. Je n'eusse bu que de l'eau dans ces verres et dans ces tasses, au milieu de cet air parfumé, que je n'en eusse pas moins eu l'esprit un peu troublé.

J'étais placée entre Barras et Tallien.

Tallien fut tout à Terezia; mais Barras n'eut à s'occuper que de moi.

Comme il y avait entre les deux femmes un complot pour me rendre Barras favorable, c'était à qui me ferait valoir aux yeux du futur dictateur.

Les parfums ont une immense influence sur moi. Lorsqu'on se leva après le déjeuner, j'étais pâle, et malgré ma pâleur mes yeux étincelaient.

Je passai devant une glace; je me regardai et m'arrêtai étonnée de l'étrange expression de mon visage. Ma narine se dilatait pour sentir, mes yeux s'ouvraient pour voir, comme si ces parfums étaient une chose saisissable. J'étendis les bras et les rapprochai de moi comme pour presser sur mon coeur l'arôme de toutes ces plantes, de tous ces vins, de toutes ces liqueurs, de tous ces mets auxquels j'avais à peine touché.

J'allai sans y songer m'asseoir devant un piano. Terezia en souleva le couvercle et je me trouvai le doigt sur les touches; alors je ne sais pas comment il se fit que je me reportai à ce jour où, excitée par l'orage, je répétai de moi-même les premières mélodies que tu m'avais fait entendre; mes doigts coururent sur l'ivoire, je ne dirai pas avec une science, mais je dirais tout à la fois avec une vigueur, une légèreté et une morbidezza qui m'étonnèrent moi-même. Je me sentais frissonner et frémir à ces mélodies inconnues qui s'éveillaient sous mes doigts; ce n'étaient plus des notes, c'étaient des pleurs, des soupirs, des sanglots, des retours à la joie, à la vie, au bonheur, un hymne de reconnaissance à Dieu; je ne vivais plus de ma vie ordinaire, mais d'une vie convulsive et fiévreuse où se résumait comme sensation tout ce que j'avais éprouvé, ressenti, souffert depuis un mois. J'improvisai en quelque sorte avec les doigts le récit terrible des événements qui venaient de s'écouler.

J'étais à moi seule le choeur et les personnages d'une tragédie antique.

Enfin je fermai les yeux, je jetai un cri et m'évanouis entre les bras de Terezia.

Je revins à moi par un éclat de rire nerveux; on avait fait sortir les hommes pour me donner les soins que nécessitait mon évanouissement. J'étais à moitié déshabillée; je tenais Terezia pressée contre mon coeur et ne voulais pas la lâcher. Il me semblait qu'en la lâchant je tomberais dans un précipice.

Je haletai longtemps avant de reprendre complètement et ma connaissance d'abord et mon pouvoir sur moi-même ensuite; puis enfin, au lieu d'une indisposition, me sentant noyée dans un bien-être étrange, je demandai moi-même où étaient nos convives.

En un instant je fus rajustée et on les fit rentrer.

Ils avaient parfaitement vu qu'il n'y avait rien de joué dans mon évanouissement; que j'avais succombé sous le poids d'une excitation nerveuse plus forte que moi.

Barras vint à moi et me tendit les deux mains en me demandant si j'allais mieux; elles étaient froides et tremblantes. On voyait que lui-même avait été fortement ému; la même émotion, mais à des degrés différents, se peignait sur les visages de Tallien et de Fréron.

--Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.

--Je ne sais moi-même. Ces dames viennent de me dire que je m'étais trouvée mal après avoir joué je ne sais quelle fantaisie sur le piano.

--Vous appelez ça une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a composé une. Ah! s'il y avait eu là un sténographe musical, de quel chef-d'oeuvre vous eussiez enrichi ce répertoire si restreint, qui, au lieu de parler à l'âme avec la voix seule, lui parle par le coeur à tous les sens!

--Je ne sais, lui dis-je en haussant légèrement les épaules. Je ne me souviens de rien.

--De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.

--Ce serait impossible, répondis-je. J'ai improvisé, je le présume du moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est restée dans mon souvenir.

--Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillité qui est revenue, je l'espère, vont se reformer. Nous ne sommes point une société de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit derniers mois qui viennent de s'écouler. Nous sommes un peuple lettré; spirituel; accessible à toutes les sensations; il faut que vous ayez été élevée dans le meilleur monde. Quel est votre maître? qui vous a appris à composer de pareils chefs-d'oeuvre?

Je souris tristement, car je pensais à vous, mon Jacques bien-aimé.

J'éclatai en sanglots.

--Ah! m'écriai-je, mon maître, mon bon maître chéri est mort.

Et je me jetai dans les bras de Terezia.

--Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de maître encore en rien, qu'une nature exubérante et prodigue qui lui a donné avec la beauté le sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hélas! c'est une de ces créatures réservées à toutes les délices de la vie ou à toutes ses douleurs.

--À toutes ses douleurs, oh! oui! m'écriai-je.

--Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouvée, jeune et belle, tellement abandonnée de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'oeuvre que la création avait fait en elle, elle a crié, à l'exécution de la Sainte-Amarante: À bas le tyran! Mort à Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la mort assez lente dans la prison où elle était enfermée, elle est montée sur la charrette de l'échafaud. C'est là qu'elle m'a rencontrée sur la charrette où on me conduisait moi-même aux Carmes; c'est là qu'elle m'a soufflé le bouton de rose qu'elle tenait à la bouche, et que j'ai reçu comme le dernier présent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernière de la charrette fatale, il s'est trouvé qu'elle faussait le compte de têtes données au bourreau. Il l'a chassée de l'échafaud. Un brave homme que nous allons vous présenter tout à l'heure l'a conduite aux Carmes, où nous étions déjà réunies Joséphine et moi. Là, elle nous a raconté sa vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a été mon messager près de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous étions, Joséphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force. C'est moi qui, ce matin, ai été la chercher dans le petit entresol de madame Condorcet. Cette enfant, qui est née avec quarante ou cinquante mille livres de rentes, n'avait point une robe à elle, et vous la voyez avec une robe à moi.

--Oh! madame! murmurai-je.

--Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent, puisque c'est à eux de réparer les torts de la fortune. Son père a été fusillé comme émigré à Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades. De quoi était-elle accusée? D'avoir crié: À bas le tyran! à bas Robespierre! Tout cela, qui était un crime digne de mort il y a huit jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de récompense. Eh bien! Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Fréron, il faut que vous fassiez rendre ses biens à celle qui m'a rendue à vous. Ses terres et son château sont situés dans le Berri, près de la petite ville d'Argenton. Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin qu'elle sorte promptement de cette position de mon hôtesse que j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire accepter et dont elle rougit.

--Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'écriai-je, et je ne demande pas qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre dans cette petite ville d'Argenton où j'ai été élevée et dans ma petite maison, que j'achèterai, si elle est à vendre.

--Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le plus tôt possible; il va y avoir une foule de réclamations du genre de la vôtre, pas si sacrées, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser prévenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas, à qui nous pourrions nous adresser pour aller faire là-bas le relevé de vos propriétés, pour savoir si elles sont toujours sous le séquestre ou si elles ont été vendues?

--J'ai, monsieur, répondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la place de la Révolution au moment où le bourreau m'a repoussée. Il m'avait vu jeter à Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'était point à une femme, mais à la statue de la beauté, que je jetais cette fleur. Il était commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire écrouer, pensant qu'une prison était l'asile le plus sûr pour mol. C'est lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quittée, qui m'a ramenée hier soir de la Force à l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aidée à aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour vous; c'est lui qui était enfin ce matin chez moi quand Terezia est venue me chercher; et c'est à lui que j'ai pensé quand cette bonne amie m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller à Argenton relever la liste de mes biens.

--Et où est cet homme? demanda Barras.

--Il est ici, mon cher citoyen, répondit Terezia.

--Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter et causer avec lui de cette affaire.

On appela Jean Munier, qui monta aussitôt.

Barras, Tallien et Fréron l'examinèrent tour à tour et trouvèrent en lui un homme plein d'intelligence.

C'était tout à fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.

--Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune position constituée, nous ne pouvons donner des ordres.

--Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme à un homme chargé par vous d'aller faire une enquête dans le département de la Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on puisse emporter avec soi.

Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhésion.

Il prit alors sur le petit secrétaire de Terezia une feuille de papier parfumée sur laquelle il écrivit:

«Nous, soussignés, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et ennemis du sang, le nommé Jean Munier, qui nous a prêté aide et assistance dans la dernière révolution qui vient de s'opérer, et qui a conduit à la fin Robespierre à l'échafaud.

»Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune réelle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a été séquestrée simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont été vendus.

»Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.

»Paris, ce 11 thermidor an II.»

Et ils signèrent tous trois.

N'était-il pas étonnant que ce fût Fréron, l'homme de Lyon; Tallien, l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel aux bons patriotes ennemis du sang versé.

Jean Munier partit dès le lendemain.

À trois heures, un cocher en livrée bourgeoise amena deux magnifiques chevaux que l'on attela à une calèche. Fréron avait affaire, il nous quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montâmes seuls.

Il faisait un temps magnifique, les Champs-Élysées étaient pleins de monde, les femmes tenaient à la main des bouquets de fleurs, les hommes des branches de laurier, en souvenir de la victoire remportée quatre jours auparavant.

Il eût été difficile de dire d'où sortait la quantité innombrable de voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on eût pu croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.

Paris avait un aspect si différent de celui que je lui avais vu quelques jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empêcher de partager l'enivrement général.

Au milieu de tous les équipages, le nôtre était assez élégant pour être remarqué.

Bientôt il fut non-seulement remarqué, mais ceux qui l'occupaient furent reconnus.

Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se répandirent dans la foule qui gronda aussitôt.

Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme de colère.

Cinq minutes après, la voiture était enveloppée et ne pouvait plus marcher qu'au pas.

Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus! éclatèrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'était une voix de femme, qui cria:

«Vive Notre-Dame de thermidor!»

Le nom resta à la belle Terezia.

Nous fûmes reconduits jusqu'à la chaumière de l'allée des Veuves par ces cris frénétiques, car il nous fut impossible de continuer notre promenade.

Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et continua ses cris jusqu'à ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se fussent montrés à elle.

Cela dura jusqu'à ce qu'on eût demandé un peu de repos pour Terezia, qui se trouvait, disait-on, un peu indisposée.

Quant à moi, j'étais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore plus de l'étonnement que de l'enthousiasme.

Barras ne me quitta pas un instant de toute la soirée, sans qu'il me fût possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit ou de ce que je lui avais répondu.

XXVIII

Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.

La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouvé? N'était-il pas gai, spirituel, charmant?

C'est vrai, il était tout cela.

Terezia me conduisit à ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle n'eût fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de jour.

Aux lumières, ma chambre était encore plus coquette que dans la journée. Tout servait de réflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers, les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe semées le long de la muraille.

Mon lit, tout en étoffe de soie gris-perle avec des boutons de rose, faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force, le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais quitté faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.

Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette créature si belle, si élégante, si courageuse, que tout un peuple avait acclamée lorsqu'elle s'était montrée à lui, et qui avait voulu dételer sa voiture; qui disait vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, était si opposé aux mauvais jours que je venais de traverser, à mon dégoût de la vie, aux tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais à mon passé, je croyais sortir d'un rêve fiévreux et insensé, ou plutôt être entrée dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'être et qui allait s'évanouir comme les décorations de jardins enchantés et de palais splendides dans les contes de fées.

Je m'endormis sous les caresses de Terezia.

Des songes charmants les continuèrent.

En me réveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les oiseaux: étais-je encore à Argenton?

Hélas! non; j'étais à Paris, allée des Veuves, aux Champs-Élysées.

Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opéra-comique, entra chez moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander mes ordres.

On déjeunerait à onze heures, mais d'ici là que prendrais-je, café ou chocolat?

Je demandai du chocolat.

Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait dû peser sur ces femmes habituées à ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me fût reconnaissante de l'avoir aidée à reconquérir tout cela.

Nous étions encore à table après le déjeuner, lorsque Barras, sous prétexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.

Il nous fit ses compliments ordinaires, et prétendit que j'étais plus belle en négligé du matin qu'en toilette du soir.

--Ah! mon ami, je n'étais point habituée à ce langage, jamais vous ne m'aviez parlé ainsi, vous; jamais vous n'aviez loué ni ma beauté ni mon esprit; il vous suffisait de me dire:

--Je suis content de toi, Éva.

Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et vous me disiez:

--Je vous aime.

Oh! si je vous voyais, même en rêve, me regarder ainsi; si je vous sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: «Je vous aime;» tout ce mirage qui m'enveloppe s'évanouirait, et je serais sauvée.

En sortant de chez Tallien, Barras entra.

--Je me suis déjà occupé de vous, me dit-il, et je crois vous avoir trouvé, dans un des quartiers élégants de Paris, une petite maison telle qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.

--Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien vite.

--Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours à Paris, et il faudra bien que vous y logiez.

--D'abord, répondis-je, je ne sais si je resterai à Paris, et, dans tous les cas, pour que j'y achète une maison et pour que j'y demeure, il me faut une fortune indépendante; je n'en ai pas encore.

--Oui, mais vous aurez bientôt la vôtre, dit Barras. Je viens de voir Sieyès et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait à la restitution de vos biens, et je vais tout tenir prêt pour que, une fois vos biens rendus, vous n'ayez pas de temps à attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas à vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends votre gêne dans une maison qui n'est pas la vôtre.

Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.

Les journées passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec Terezia, abandonnée par madame de Beauharnais que les premiers jours de son veuvage laissaient toute à sa douleur.

Son mariage avec le vicomte n'avait point été heureux, mais elle le perdait si douloureusement, au moment où il allait être sauvé comme les autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les décrets de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent que son mari la laissât veuve, elle éprouvait dans son amour pour ses enfants plutôt que dans son amour pour lui un grand regret du présent, un grand doute de l'avenir.

Quinze jours se passèrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manquât de se faire voir deux ou trois fois.

Comme on l'avait présumé, les thermidoriens étaient prêts d'hériter de la puissance qu'ils avaient abattue. Il était évident que, au premier changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient au pouvoir.

Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.

Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il écrivait que les biens avaient été mis sous séquestre, mais non vendus. Il relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitôt que ce relevé serait fait par l'arpenteur et le notaire.

En effet, le quinzième jour, il arriva.