Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis

Chapter 21

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--Je l'ai vu, je l'ai rassuré sur sa belle Terezia, mais je lui ai dit que par vous seule il pouvait savoir où elle était, ne voulant pas vous priver du bonheur de le réunir à votre amie. Par malheur il est président de la Convention. La Convention s'est déclarée en permanence; jusqu'à minuit il est au fauteuil; si à minuit il est parvenu à faire remplacer ou à modifier dans son sens le comité de salut public, il aura l'ordre de liberté.

--Mais là bas! m'écriai-je, nos deux malheureuses amies?

--Elles savent qu'elles ne seront pas guillotinées, c'est le principal. Je retourne à la Convention, Tallien m'a fait promettre d'y revenir; je l'attends, et, à quelque heure que ce soit, je viens vous prendre ici avec lui. Pendant ce temps, rhabillez-vous en femme et allez chercher votre garçon menuisier et votre apprentie lingère; avec votre habit d'homme, peut-être ne vous les confierait-on point.

Il me sembla que mon brave commissaire pouvait bien avoir raison; aussitôt son départ, je me hâtai de me transformer, et je descendis pour prendre un fiacre et aller chercher les deux enfants.

Mais il n'était plus question de fiacre; la rue Saint-Honoré était en fête et les voitures n'y circulaient pas. Il y avait des feux de joie de vingt en vingt pas, et devant ces feux, autour de ces feux de joie, des danseurs de toutes les classes de la société.

D'où sortaient tous ces jeunes gens en habit de velours, en culotte de nankin, en bas de soie chinés? D'où sortaient toutes ces femmes barbouillées de rouge comme des roues de carrosse, décolletées jusqu'à la ceinture! Qui avait dicté les paroles, qui avait fait la musique de ces carmagnoles royalistes plus déhanchées que la carmagnole républicaine? Jamais je n'eusse imaginé pareille folie.

Je traversai toute cette saturnale repoussant vingt bras qui voulaient m'entraîner dans ces rondes insensées. Sur la place du Palais-Égalité on ne savait où mettre le pied; les fusées vous inondaient, les pétards vous éclataient dans les jambes, la population était, aux flambeaux et aux torches, visible comme s'il eût été grand jour.

Sans cette circonstance j'eusse bien certainement trouvé les portes de mes deux magasins fermées; mais elles étaient toutes grandes ouvertes, et maîtres, maîtresses et commensaux de la maison prenaient part à la fête. De vieilles servantes qui ne pouvaient trouver de cavaliers dansaient avec leurs balais.

J'entrai au magasin des Deux-Sergents; on me prit pour une pratique qui, malgré l'heure avancée, venait acheter quelque objet de lingerie, et l'on me remit au lendemain. On avait bien le temps de vendre, la terreur était finie, le commerce allait refleurir.

Je me fis reconnaître; je dis le motif de ma visite. J'appris, chose qu'on ne savait pas, que madame de Beauharnais n'avait point été exécutée pendant les derniers jours, qu'elle vivait encore et qu'elle attendait ses enfants.

La joie de ces braves gens fut grande. Ils adoraient la petite Hortense. On l'appela à grands cris; elle s'était retirée dans sa chambre et pleurait pendant que les autres se réjouissaient; mais à peine eut-elle su que sa petite mère vivait toujours et qu'il ne lui était rien arrivé, qu'elle se mit à sauter et à rire. C'était une charmante enfant de dix à onze ans, avec une peau satinée, de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus transparents comme l'éther.

On ne fit sur le billet aucune objection, et l'on s'apprêta à me remettre l'enfant; mais pour une pareille solennité la maîtresse de la maison voulut absolument qu'on la fit belle. On vêtit Hortense de sa plus jolie robe et on lui mit un bouquet à la main, et pendant ce temps j'allai chercher son frère.

Le menuisier, sa femme et tous les apprentis dansaient et chantaient autour d'un grand feu qui brûlait dans la rue de l'Arbre-Sec; je m'informai du jeune Beauharnais et on me le montra accoudé à une borne et regardant tristement toute cette joie à laquelle il ne prenait aucune part.

Mais lorsque j'eus été à lui, quand je me fus fait reconnaître, que je lui eus dit de quelle part je venais, lui, au lieu d'éclater en rires joyeux, il se mit à pleurer, ne prononçant que ces deux mots: Ma mère! ma mère!

Lequel des deux enfants aimait le mieux sa mère; autant l'un que l'autre, mais tous deux l'aimaient avec un caractère différent.

En un instant Eugène eut fait sa toilette. C'était un grand jeune homme de seize ans, avec de beaux yeux noirs, de beaux cheveux noirs tombant sur ses épaules. Il m'offrit son bras, je le pris, et nous nous hâtâmes de traverser la rue pour aller prendre sa soeur.

Elle nous attendait tout habillée, son bouquet à la main; elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche et un chapeau de paille rond avec un ruban bleu; de son chapeau de paille s'échappaient des flots de cheveux blonds. Elle était charmante.

Nous reprîmes en courant la rue Saint-Honoré.

Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais-Égalité; les feux commençaient de s'éteindre et l'on circulait un peu plus librement. Tout le long de la route, je n'étais occupée, à droite et à gauche, qu'à répondre aux questions des deux enfants sur leur mère.

Nous arrivâmes à mon entresol, à la porte duquel j'avais laissé la clef, mais mon commissaire n'était pas encore de retour. J'expliquai aux deux enfants que j'étais obligée d'attendre le citoyen Tallien, qui pouvait seul ouvrir les portes de la prison de leur mère. Ils le connaissaient de nom, mais ni l'un ni l'autre n'était fort au courant de l'histoire de la révolution, qui ne leur était venue que tamisée par le milieu commercial dans lequel ils vivaient.

Il y avait deux fenêtres à ma chambre, les enfants se mirent à l'une, moi à l'autre; nous attendîmes.

Il faisait un temps magnifique, un de ces temps qui font croire, lorsqu'il arrive de grands événements, que pour leur accomplissement le ciel donne la main à la terre. J'entendais le jeune homme, qui avait quelques notions d'astronomie, dire à sa soeur le nom des étoiles.

Puis tout à coup, un peu après minuit sonné, le roulement d'un fiacre se fit entendre, venant par la petite rue qui longe la grille de l'Ascension, et il s'arrêta à notre porte.

La portière s'ouvrit, deux hommes sautèrent sur le pavé.

C'étaient Tallien et le commissaire.

Celui-ci leva le nez, m'aperçut à la fenêtre, arrêta Tallien qui allait se lancer dans l'allée, et m'appela.

Puis, se retournant vers Tallien:

--Inutile de perdre son temps à monter, dit-il, elle descend.

En effet, je descendais avec les deux enfants.

--Ah! mademoiselle, me dit Tallien, je sais tout ce que je vous dois. Croyez que Terezia et moi ne l'oublierons jamais.

--Vous vous aimez, vous allez vous revoir, vous allez être heureux, lui dis-je, ce sera pour moi une bien douce récompense.

Il serra mes mains dans les siennes et me montra la portière du fiacre ouverte; j'y montai, pris Hortense sur mes genoux, mais notre complaisant commissaire déclara que, pour ne pas nous gêner, il montait sur le siège avec le cocher.

Peut-être n'était-il pas fâché de me laisser le temps de causer avec Tallien au moment où le feu de la reconnaissance n'avait pas encore eu le temps de s'attiédir.

Si c'était là son intention; il devina juste. À peine la portière refermée, le cocher eût-il pris au galop le chemin de la Force, que j'entamai le chapitre des faits et gestes de messire Jean Munier.--Un mot que je dirais tout bas à Terezia, lui ferait ajouter ses recommandations aux miennes.

Les chevaux ne cessaient d'aller au galop, et cependant Tallien, passant sa tête à la portière, criait à chaque instant:

--Plus vite! plus vite!

Nous arrivâmes à la Force. Il y avait à la porte les restes d'un rassemblement qui s'y était tenu toute la journée; c'étaient des parents et des amis dont les amis et les parents étaient enfermés dans la prison. On avait craint que, comme la veille, les charrettes ne continuassent de fonctionner, et chacun était venu avec une arme quelconque pour s'opposer en ce cas au départ des prisonniers. L'heure passée, le rassemblement avait continué d'avoir lieu la nuit sans que l'on sût pourquoi et par la seule raison qu'il avait eu lieu le jour.

On regarda curieusement les personnes qui descendaient du fiacre, et j'entendis tout bas murmurer le nom de Tallien par une personne qui avait reconnu l'ex-proconsul de Bordeaux.

Mais comme Tallien avait frappé en maître à la porte de la Force, la porte s'était ouverte rapidement, et rapidement s'était refermée.

Le commissaire nous servait de guide. J'eusse pu en faire autant, car je commençais à être familière avec la prison, et le père Ferney m'appelait en riant sa _petite pensionnaire_.

Tallien laissa au guichet le commissaire avec les papiers nécessaires à l'élargissement des prisonniers, et s'élança par les escaliers, ne voulant pas être retardé par ces formalités.

Le père Ferney nous donna un guichetier; mais, comme je connaissais le chemin aussi bien que lui et que j'étais plus légère, j'étais avant lui à la porte.

--C'est nous! criai-je en frappant trois coups.

Deux cris me répondirent, et des pas légers s'élancèrent vers la porte accourant au devant de moi.

--Et Tallien? dit la voix de Terezia.

--Il est là, répondis-je.

--Et mes enfants? demanda la voix de Joséphine.

--Eux aussi, ils y sont!

Une double exclamation monta au ciel.

Je démasquai la porte.

La clef grinça dans la serrure, la porte roula sur ses gonds, le flot se précipita dans la chambre, l'amant vers l'amante, les enfants vers la mère.

Je n'étais ni amante ni mère. J'allai m'asseoir sur le lit, je m'aperçus que seule j'étais seule! et je pleurai.

--Où étais-tu? mon Jacques bien-aimé!

Pendant quelques secondes on n'entendit que des baisers, des cris de joie, des mots entrecoupés: Ma mère! Mes enfants! Ma Terezia! Mon Tallien!

Puis, égoïstes à force d'amour, ne voyant plus qu'eux au monde, les prisonniers sortirent en deux groupes, sans s'inquiéter de celle qui restait derrière eux.

La chambre demeura vide. Oh! elle avait vu sans doute de grandes tristesses cette chambre, elle avait entendu sans doute de bien douloureux sanglots; elle avait vu des enfants s'arracher aux bras de leur mère, des femmes à ceux de leur époux, des pères à ceux de leurs filles. Eh bien! elle n'avait rien entendu de pareil, j'en suis sûre, au soupir que je poussai en me renversant sur ce lit.

Je fermai les yeux; j'aurais voulu me croire morte. Sous cette terre insensible j'avais plus de parents et plus d'amis que dans ce monde d'oublieux et d'ingrats.

C'était la seconde fois que je regrettais que la guillotine n'eût pas voulu de moi.

Je tombai dans un état de torpeur impossible à décrire.

Une voix connue me tira de mon abattement.

Elle disait:

--Eh bien! vous ne venez donc pas, vous?

Je rouvris les yeux; c'était mon commissaire qui venait me chercher.

Il ne m'avait pas oubliée, lui!

Il avait encore besoin de moi.

XXVI

Je le suivis la mort dans l'âme!

À la porte nous cherchâmes vainement une voiture, celle qui nous avait amenés avait disparu. Tallien, qui, je l'ai dit, avait été reconnu en entrant, avait trouvé en sortant une foule immense. On savait la part qu'il avait eue à la chute de Robespierre; on lui avait préparé une ovation. La voiture qui contenait les cinq prisonniers et leur libérateur fut escortée aux flambeaux; elle traversa Paris au cri de: Mort au dictateur! vive Tallien! vive la république! Ce fut le commencement de ses triomphes!

Rien ne laisse après soi plus d'obscurité que la lumière; rien ne laisse plus de silence que le bruit.

Nous avions l'air, Jean Munier et moi, de deux ombres errant dans une ville morte.

De temps en temps nous entendions au loin devant nous les hourras poussés par la foule.

Comme elle devait être heureuse cette amante qui revenait à la vie au milieu des cris du triomphe de son amant! Qu'elle devait être heureuse cette mère qui ressuscitait dans les bras de ses enfants, qu'elle avait cru ne revoir jamais.

Nous traversâmes Paris dans la moitié de sa longueur, de la Force à l'Ascension. Là je pris congé de mon compagnon, et je remontai chez moi, seule et désespérée.

Je me jetai tout habillée sur mon lit. Je ne m'y couchais point pour dormir, mais pour pleurer.

Le sommeil ou plutôt l'évanouissement de mes facultés vint au milieu des larmes et sans que je m'en aperçusse. Je continuais de pleurer en dormant.

Le lendemain, il me sembla entendre quelque bruit dans ma chambre, et, au milieu d'un rayon de soleil, je vis, me regardant, une créature si belle, que je la pris pour un ange du ciel.

C'était Terezia.

Elle s'était souvenue de moi; elle accourait me chercher, m'enlever de bonne volonté ou de force, me dire que je ne la quitterais plus.

Je crois que d'abord je me détournai de ses baisers; je secouai la tête.

--Seule je suis, lui dis-je, seule je dois rester.

Mais alors cette créature toute de flamme se jeta sur moi, me pressa contre son coeur, rit, pleura, pria, ordonna, mit au service de son coeur toutes les ressources de son esprit, et finit enfin par me soulever de mon lit et me porter devant ma glace.

--Regarde-toi, mais regarde-toi donc, me dit-elle; est-ce que l'on est seule, est-ce que l'on a le droit de rester seule quand on est belle comme toi? Oh! comme les larmes te vont bien, comme tes yeux sont beaux dans ce cercle de bistre! Moi aussi j'ai eu des yeux comme cela, moi aussi j'ai été seule et bien seule! Regarde-moi, est-ce qu'il y a trace de douleur sur mon visage? Non, une nuit de bonheur a tout effacé, et toi aussi tu auras une nuit de bonheur qui effacera tout.

--Ah! moi, m'écriai-je, tu le sais bien, Terezia, celui-là seul qui pouvait me donner le bonheur est mort. À quoi bon attendre un voyageur qui ne peut revenir? Mieux vaut l'aller rejoindre où il est, dans la tombe.

--Oh! les vilains mots! dit Terezia, est-ce que de pareils mots peuvent sortir d'une bouche jeune et fraîche comme la tienne. La tombe, dans soixante ans nous y penserons. Ah! vivons, ma belle Éva, tu vas voir dans quel paradis nous allons vivre. D'abord, tu vas quitter cette chambre, où tu ne peux respirer.

--Cette chambre n'est pas à moi, dis-je.

--À qui est-elle donc?

--À madame de Condorcet.

--Mais toi, où vivais-tu avant d'être ici?

--Je te l'ai dit: à bout de toutes ressources, j'avais pour mourir moi-même crié: Mort à Robespierre!

--Eh bien! raison de plus, tu vas venir avec moi. Ta chambre ou plutôt ton appartement est préparé à la chaumière. Tu m'as dit que tu étais riche avant la révolution?

--Très-riche, je le crois du moins, ne m'étant jamais occupée d'argent.

--Eh bien! nous te ferons rendre tes rentes, tes terres, tes maisons; tu redeviendras riche, nous allons rentrer dans une période de la société où les femmes seront reines; toi, belle comme tu es, tu seras impératrice; d'abord tu vas me laisser t'habiller, te parer, t'embellir ce matin; nous déjeunons chez moi avec Barras, Fréron et Chénier, quel malheur que son frère André ait été guillotiné il y a quatre jours, quels beaux vers il t'aurait faits. Il t'aurait appelée Néère, il t'aurait comparée à Galatée, il t'aurait dit:

Néère, ne va te confier aux flots, De peur d'être déesse et que les matelots N'invoquent au milieu de la tourmente amère La blanche Galatée et la blanche Néère.

Et au milieu de ce flot de paroles, de promesses, de louanges, elle m'embrassait, me caressait, me serrait sur son coeur; elle voulait me faire croire que je n'étais pas seule et que la reconnaissance ferait pour moi d'elle une soeur.

Hélas! puisque je vivais encore, je ne demandais pas mieux que de me laisser persuader et de prendre la vie en patience.

Je souris.

Terezia surprit ce sourire; elle avait vaincu.

--Voyons, dit-elle, qu'allons-nous mettre qui puisse t'embellir encore? Je veut que tu éblouisses mes convives.

--Mais que voulez-vous que je mette. Je n'ai rien à moi. Tout ce qui est ici est à madame de Condorcet, et, en vérité, je ne puis sortir avec la robe que j'ai sur moi, souillée et fripée comme elle est.

--Et les robes d'une femme philosophe de quarante ans ne peuvent point t'aller. Non, il te faut les robes d'une folle comme moi. M. Munier? dit-elle.

Je me retournai.

Mon brave commissaire était debout sur le seuil de ma porte.

--M. Munier, dit-elle, descendez, prenez ma voiture; allez à ma petite maison qui fait le coin de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine, et dites à ma vieille Marceline de vous donner une de mes robes du matin, qu'elle choisira parmi les plus élégantes.

--Vous êtes folle, Terezia, lui dis-je; pourquoi me donner les apparences d'une fortune que je n'ai pas. Faites de moi votre humble dame de compagnie, mais n'en faites pas une rivale en richesse et en beauté.

--Faites ce que je vous dis, Munier.

Le commissaire avait déjà disparu pour obéir à la belle dictatrice.

--Oh! mais, dit Terezia, allons-nous les faire enrager, toutes ces femmes, car nous sommes plus jeunes et plus belles qu'elles!

--Joséphine est bien jolie, et vous êtes injuste pour elle, Terezia!

--Oui, mais elle a vingt-neuf ans, et elle est créole. Tu en as seize, toi; et moi, moi... J'en ai à peine dix-huit. Tu verras madame Récamier, elle est très-belle certainement, mais, pauvre femme, dit-elle avec un rire singulier, à quoi cela lui servira-t-il d'être belle; tu verras madame Krüdner, elle est belle aussi, peut-être à la rigueur même plus belle que madame Récamier, mais une beauté allemande. Oh! et puis, c'est une prophétesse qui prêche une religion nouvelle, le néo-christianisme ou quelque chose comme cela. Je ne suis pas forte sur les questions religieuses. Toi qui sais tout, tu verras bientôt à travers tout cela. Tu verras madame de Staël; elle n'est point belle, mais c'est l'arbre de la science.

Je mis mes mains sur mes yeux et cessai d'écouter ce qu'elle disait. Oh! mon bel arbre de la science! le roi de mon paradis d'Argenton, des racines duquel coulait le ruisseau qui avivait tous les jardins, où buvaient la tige de mes iris et les racines de mes roses.

Oh! depuis longtemps je n'écoutais plus ce qu'elle disait, lorsque le bruit de la voiture traversa ma rêverie et que le citoyen Munier rentra avec les robes de Terezia.

--Attendez-nous en bas, Munier, dit Terezia; vous viendrez avec nous, et je vous présenterai au citoyen Barras, qui sera probablement quelque chose dans le gouvernement qui succédera à celui-ci, et qui, aidé de Tallien, pourra faire pour vous ce que vous désirez.

Elle salua de la tête, et Munier, déjà dressé à obéir, s'inclina jusqu'à terre et disparut.

Terezia fut quelque temps à choisir dans ses deux robes celle qui me conviendrait le mieux; les femmes vraiment belles ne craignent pas les belles femmes et sont d'avis au contraire que la beauté fait valoir la beauté.

Je suis forcée de dire que, lorsque je sortis des mains de Terezia, j'étais aussi belle que je pouvais être.

Nous montâmes en voiture, nous traversâmes la place de la Révolution. Robespierre n'y était plus, mais la guillotine y était toujours.

Je cachai ma tête dans la poitrine de Terezia.

--Qu'as-tu? me demanda-t-elle.

--Ah! si vous aviez vu, lui dis-je, ce que j'ai vu hier.

--Ah! c'est vrai, tu les as vu guillotiner!

--Et je les verrai toujours. Pourquoi cette affreuse machine est-elle encore là?

--C'est nous autres femmes que cela regarde; ce matin à déjeuner, nous allons commencer à la démolir, ce sont nos mains à nous qui renversent les choses auxquelles les hommes n'osent toucher.

Nous arrivâmes à une petite maison cachée dans un massif de lilas au-dessus duquel se balançaient quelques peupliers.

On l'appelait la Chaumière; elle était en effet couverte de chaume, mais peinte à l'huile, ornée de bois grume, et tout enguirlandée de roses, comme une chaumière à l'Opéra-Comique.

C'était la demeure de Terezia.

Il était un peu plus de dix heures du matin quand nous arrivâmes; le déjeuner était pour onze heures.

Pour une maison abandonnée par sa maîtresse depuis six semaines, elle était parfaitement tenue par la vieille Marceline. Seulement le cuisinier et le cocher avaient été congédiés. Les voitures étaient sous la remise, prêtes à être attelées; les chevaux à l'écurie, prêts à être mis aux voitures; la cuisine éteinte, prête à être rallumée.

Le déjeuner devait être apporté tout servi de chez un des traiteurs en renom.

Terezia me conduisit d'abord à _mon appartement_: il se composait d'un petit boudoir, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.

Tout cela ravissant de goût et d'élégance.

Je voulus refuser, je demandai à quel titre j'irais, en m'installant chez elle, me mêler à son existence et prendre une partie de sa maison.

Elle me répondit tout simplement:

--Ma chère Éva, tu m'as sauvé la vie; si je ne t'avais pas rencontrée sur ma route, c'était moi que l'on guillotinait hier, selon toute probabilité, à la place de Robespierre. Je suis ton obligée, j'ai donc droit absolu sur toi. Puis, j'ose te répondre que ce ne sera pas long, que dans quinze jours toute ta fortune te sera rendue, et que ce sera toi qui pourras m'offrir un appartement chez toi.

Alors elle me conduisit dans sa chambre; tandis qu'elle mettait la dernière main à sa toilette, Tallien entra doucement sur la pointe du pied. Tournée vers la porte, je le vis entrer.

Elle le vit, elle, dans la glace de la psyché où elle se regardait.

Elle se retourna vivement et lui ouvrit les bras.

--Lui aussi m'a sauvé la vie, dit-elle, mais après toi, Éva.

--Je veux bien accepter la place secondaire que tu me donnes, chère Terezia, enchanté que je serai toujours de céder le pas à une jolie femme, répliqua Tallien, mais elle vous dira que, lorsqu'elle est entrée chez moi venant de votre part, la mort de Robespierre était jurée.

--Oui, mais avouez que mon poignard et l'avis que je vous ai donné ont été pour quelque chose dans la résolution que vous avez prise?

--Pour tout, Terezia, pour tout! L'idée que si je tardais d'un jour, d'une heure, d'un moment, vous pouviez être la victime de ce monstre, m'a décidé non pas à renverser Robespierre, mais à hâter sa chute. C'est à toi que la France doit de respirer trois ou quatre jours plus tôt.

--Nous l'aimerons bien, n'est-ce pas? dit en me montrant Terezia à Tallien. Puis, le plus tôt possible, il faut lui faire rendre ses biens. C'est une Chazelay. La maison était noble et riche. Noble, ils n'ont pas pu lui ôter cela. Mais ils pouvaient la ruiner, et ils l'ont fait.

--Eh bien! rien de plus facile; elle n'est pas émigrée, elle a été victime de la terreur, puisqu'elle a failli mourir sur l'échafaud. J'en parlerai à Barras et nous arrangerons cela ensemble. Seulement, ajouta-t-il en riant, comme c'est une chose juste, ce sera un peu plus long et plus difficile que si c'était une chose arbitraire.

La vieille Marceline annonça que le citoyen Barras venait d'arriver.

--Va le recevoir, dit Terezia, nous descendons.

Tallien descendit après avoir échangé avec elle un coup d'oeil d'intelligence dans lequel il était incontestablement question de moi.

Quelques minutes après lui, nous descendîmes à notre tour.

Le salon était plein de fleurs, et l'on y arrivait par des corridors fleuris comme le reste de la maison. Tallien avait en quelques heures changé le voile de tristesse jeté sur la maison pendant l'absence de Terezia en une robe de fête.

On sentait que la joie et l'amour venaient d'en ouvrir les fenêtres au splendide soleil de juillet.

Comme je l'ai dit, Barras était au salon et nous attendait.

Il était vraiment beau, plutôt élégant que beau, avec son costume de général de la révolution, à grands revers bleus brodés d'or, avec son gilet de piqué blanc, sa ceinture tricolore, son pantalon collant et ses bottes à retroussis. En apercevant Terezia, il lui tendit les bras.

Terezia lui sauta au cou comme à un ami intime, et s'effaça pour me faire place.

Barras demanda la permission de baiser la belle main qui savait si bien tirer les verrous des prisons. Tallien lui avait en deux mots raconté tout ce que j'avais fait.