Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis
Chapter 14
--Qu'a-t-elle fait? demanda le geôlier.
--Elle a poussé des cris séditieux.
Mon écrou fut promptement fait.
--C'est bien, dit le geôlier; maintenant vous pouvez vous retirer.
Les deux hommes sortirent.
Le concierge me fit monter au deuxième. Arrivé au corridor, il siffla un énorme chien.
--N'ayez pas peur, me dit-il, il n'a jamais fait de mal à personne.
Il me fit flairer par lui.
--Là! dit-il; maintenant, voici votre véritable gardien. Si jamais vous essayez de fuir, ce dont je doute que vous ayez envie, c'est lui qui sera chargé de vous en empêcher. Mais il ne vous fera aucun mal, tranquillisez-vous. N'est-ce pas, Pluton? L'autre jour un prisonnier a tenté de s'évader; Pluton l'a pris par le poignet et me l'a amené sans que sa main eût la moindre égratignure.
Arrivée à ma chambre,
--Est-ce que vous croyez que j'en ai pour bien longtemps? lui demandai-je.
--Pour trois ou quatre jours, peut-être.
--C'est bien long, murmurai-je.
Le geôlier me regarda avec étonnement.
--Seriez-vous pressée, par hasard?
--Énormément.
--En effet, dit-il philosophiquement, lorsqu'il faut en finir...
--Autant en finir tout de suite, répondis-je.
--Si vous êtes bien résolue, nous recauserons de cela.
--Comment ferez-vous?
--Je vous donnerai un tour de faveur, comme on dit au théâtre. C'est ici la prison des comédiens: nous avons eu ce qu'il y avait de mieux à l'Opéra; nous avons dans ce moment-ci une partie de la Comédie-Française. En attendant, comment vivrez-vous?
--Comme on vit ici; c'est la première fois que j'y viens, ajoutai-je en souriant, et je ne connais pas les habitudes de la maison.
--Je veux dire, avez-vous de l'argent pour que l'on vous fasse la cuisine seule, ou mangerez-vous à la gamelle?
--Je n'ai pas un denier, lui répondis-je, mais voici une bague; vous me nourrirez sur cette bague: elle répondra bien de deux ou trois jours de nourriture.
Le geôlier examina la bague en homme qui se connaissait en bijoux. En effet, depuis dix ans qu'il était à la Force, il lui en était passé quelques-uns entre les mains.
--Oh! dit-il, je vous nourrirais deux mois sur cette bague que je ne ferais pas encore une mauvaise affaire.
Puis, appelant sa femme:
--Madame Ferney, dit-il.
Madame Ferney arriva.
--Voici la citoyenne Éva que je vous recommande, dit-il. Écrouée sous inculpation de cris séditieux. Donnez-lui une bonne chambre et tout ce qu'elle vous demandera.
--Même du papier, de l'encre, et des plumes? demandai-je.
--Même du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que nous demandent toutes nos prisonnières en arrivant.
--Allons, dis-je, je vois que je n'aurai pas le temps de m'ennuyer ici.
--J'en ai peur, fit le geôlier; j'aimerais cependant bien à vous garder le plus longtemps possible.
--Même plus longtemps que ne durerait la bague? lui demandai-je en riant.
--Aussi longtemps que Dieu voudrait.
Cette douceur du geôlier, cette politesse de sa femme, ce mot _Dieu_ vibrant sous la voûte d'une prison, tout cela ne laissait pas que de m'étonner un peu.
Il y était passé tant d'aristocrates dans ces prisons que la rudesse des geôliers avait fini par s'user à leur frottement.
Au reste, chose que je ne savais pas et que j'ai apprise, c'est que les Ferney avaient une réputation de bonté déjà faite parmi les prisonniers.
La bonne madame Ferney, tout en balayant ma chambre, tout en mettant des draps blancs à mon lit, tout en me promettant de l'encre, des plumes et du papier pour le même soir, me demanda ce que j'avais fait pour avoir été mise en prison.
--Mais, lui dis-je, vous le savez par mon écrou. J'ai proféré des paroles séditieuses contre le roi Robespierre.
--Chut! mon enfant, me dit-elle, taisez-vous. Nous avons ici une foule de gens qui font l'horrible métier d'espion. Ils viendront à vous, ils vous avoueront des crimes supposés pour tirer de vous des crimes véritables. Il y en a pour les femmes comme pour les hommes. Défiez-vous; nous sommes obliges de recevoir cette vermine-là, mais autant que nous pouvons nous prévenons les prisonniers comme d'honnêtes gens que nous sommes.
--Oh! moi, je n'ai rien à craindre.
--Ah! ma pauvre enfant, les innocents eux-mêmes doivent trembler.
--Mais moi je suis coupable, moi j'ai crié À bas Robespierre! à bas le monstre! Je l'ai maudit.
--Pourquoi avez-vous fait cela?
--Pour mourir.
--Pour mourir? répéta la bonne femme étonnée.
Et, prenant la lumière, elle revint me regarder en face, ce qu'elle n'avait pas encore fait:
--Mourir? vous! Quel âge avez-vous donc?
--Je viens d'avoir dix-sept ans.
--Vous êtes jolie.
Je haussai les épaules.
--Votre mise annonce que vous êtes riche.
--Je l'ai été.
--Et vous voulez mourir?
--Oui.
--Allons donc, patience! fit-elle en baissant la voix; ça ne peut pas durer longtemps, voyez-vous.
--Peu m'importe que cela dure longtemps ou que cela cesse bientôt.
--Je vois la chose, fit la mère Ferney en reposant sa lumière sur la table et en continuant son nettoyage. Pauvre jeunesse, ils lui ont guillotiné son amant, et elle veut mourir!
Je ne répondis rien, la geôlière continua sa besogne.
Puis, la besogne achevée, elle me demanda ce que je voulais pour souper.
Je lui demandai une tasse de lait.
Un instant après, elle remonta avec une tasse de lait, du papier, de l'encre et une plume.
--Vous ne savez pas qui l'on vient d'amener? dit-elle.
--Non.
--Santerre, mon enfant, le fameux Santerre, le roi du faubourg Saint-Antoine. Ah! celui-là, par exemple, on ne le guillotinera pas sans que l'on crie. Voulez-vous le voir?
--Je le connais.
--Bah!
--Non-seulement j'étais à son bras quand on m'a arrêtée, mais je suis probablement cause de son arrestation. Je voudrais qu'il me pardonnât, voilà tout. Puis-je lui parler?
--Je vais le dire à Ferney, il ne demandera pas mieux. Ah! ici du moins, les prisonniers peuvent se voir et se consoler, ils ne sont pas au secret.
Elle sortit. Je restai pensive en me faisant cette éternelle question éternellement sans réponse:
Qu'est-ce donc que la destinée?
Voilà un patriote bien connu plutôt par son exagération que par son indifférence. Il a pris part à tout ce qui s'est passé depuis la prise de la Bastille jusque aujourd'hui. Il a tenu son faubourg comme un lion à la chaîne; il a rendu d'énormes services à la révolution. Il a la curiosité comme moi de voir cette dernière exécution. Je le rencontre; la crainte d'être écrasée me fait m'appuyer à son bras. La vue du même spectacle nous produit un effet opposé. Il l'anéantit et m'exaspère. Du haut de son corps j'envoie une malédiction au bourreau, et nous voilà tous les deux dans la même prison, destinés probablement à la même charrette et au même échafaud. Si je ne l'avais pas rencontré, la même chose arrivait de moi, puisque c'était un parti pris. Mais la même chose arrivait-elle de lui?
En ce moment ma porte s'ouvrit, et j'entendis la grosse voix du brasseur qui disait:
--Où est-elle donc la jolie petite citoyenne qui veut que je lui pardonne? Je n'ai rien à lui pardonner.
--Si fait, lui dis-je, c'est moi probablement qui suis cause de votre arrestation.
--Qu'est-ce que vous dites là? c'est moi qui me suis évanoui comme une femme. C'est un crime que de s'évanouir. Mais qui va penser qu'un éléphant comme moi s'évanouira? Double, double brute que je suis! Cependant avouez que cette petite Nicole, qui de sa voix douce dit au bourreau: «Monsieur le bourreau, suis-je bien comme cela?» avouez que cela vous arrache l'âme. Vous n'avez pas pu avaler votre malédiction; vous la lui avez jetée à la face et vous avez bien fait; qu'elle déchire les entrailles de ceux qui n'ont point osé la lui cracher au visage. Oh! ces morts de femme, voyez-vous, ces morts de femme, c'est ce qui le tuera!
--Alors vous me pardonnez?
--Ah! je crois bien! Mais je vous loue! mais je vous admire! J'ai une fille de votre âge, pas si belle que vous; eh bien, je voudrais qu'elle eût fait ce que vous avez fait, dût-elle mourir comme vous mourrez, et dussé-je la conduire à l'échafaud et y monter avec elle!
--Vous me faites du bien, monsieur Santerre. Sachant que vous aviez été arrêté à cause de moi, je ne serais pas morte tranquille.
--Morte! vous ne l'êtes pas encore. Ah! quand on va savoir dans le faubourg que je suis arrêté, cela va faire une rude bacchanale. Je voudrais être là pour voir mes ouvriers.
--Oui, mais arrêtons d'avance une chose, monsieur Santerre, c'est que, quelque chose qu'il arrive, vous ne ferez rien pour me sauver, attendu que je veux mourir.
--Mourir, vous?
--Oui, et, si je vous en prie, vous m'y aiderez même, n'est-ce pas?
Santerre secoua la tête.
--Dites encore une fois que vous me pardonnez et rentrez chez vous; la citoyenne Ferney me fait signe qu'il est temps de nous séparer.
--Je vous pardonne de grand coeur, dit-il, quand notre connaissance devrait me conduire sur l'échafaud.--À demain!
--Comme vous dites cela: À demain!
Je me tournai vers madame Ferney:
--Pourrons-nous nous voir demain?
--Aux heures des promenades, oui.
--Alors je dirai comme vous, citoyen Santerre, à demain.
Il sortit. Je pris ma tasse de lait, et je me mis à t'écrire.
J'entends deux heures qui sonnent à l'Hôtel-de-ville. Tu n'as pas idée de la tranquillité que me donne la certitude de mourir demain ou après-demain.
À la Force, 18 juin 1794.
Mon ami, je crois que je viens d'avoir de la mort l'idée la plus complète que l'on puisse avoir. J'ai dormi six heures d'un sommeil profond, sans rêve, avec toute absence du sentiment de la vie.
Et cependant, quelque comparaison qu'on lui cherche, rien ne peut ressembler à la mort que la mort.
Si la mort n'était qu'un sommeil comme celui dont je sors, personne ne craindrait la mort plus qu'on ne craint le sommeil.
Lavoisier a dit que l'homme était un _gaz solidifie_, on ne peut pas réduire l'homme à une plus simple expression.
Le couperet vous tombe sur le cou et le gaz est fondu.
Mais le gaz qui a constitué l'homme, à quoi sert-il, que devient-il mêlé de nouveau au grand tout, c'est-à-dire retourné à sa source?
Ce qu'il était avant de naître?
Non, car avant de naître il n'avait pas été.
La mort est nécessaire, aussi nécessaire que la vie. Sans la mort, c'est-à-dire sans la succession des êtres, il n'y aurait pas de progrès, il n'y aurait pas de civilisation. C'est en montant les unes sur les autres que les générations élargissent leurs lointains.
Sans la mort le monde resterait stationnaire.
Mais que fait la mort des morts?
L'engrais des idées, le fumier des sciences.
Il n'est vraiment pas gai de penser que ce soit la seule chose à laquelle nos corps soient bons une fois devenus cadavres.
Fumier cette sublime Charlotte Corday! fumier cette bonne Lucile! fumier cette pauvre petite Nicole!
Oh! que le poëte anglais est bien autrement consolateur quand il met dans la bouche du prêtre bénissant Ophélie sur sa couche funèbre, les quatre vers suivants!
Ô toi qui de tes jours n'as pu porter le faix, Dans cet humble tombeau, vierge, repose en paix, Pour que le Seigneur fasse, en ses métamorphoses, Avec ton âme un ange, avec ton corps des roses.
Hélas! la science moderne admet encore que le corps fasse des roses, mais elle n'admet plus que l'âme fasse un ange.
Cet ange une fois fait, où le loger?
Tant que l'ignorance astronomique a cru à l'existence d'un ciel, on le loge au ciel; mais la science moderne a fait tout ensemble disparaître l'empyrée des Grecs, le firmament des Hébreux, le ciel des chrétiens.
Quand la terre était le centre du monde; quand, selon Thalès, elle était portée sur les eaux comme un grand navire; quand, selon Pindare, elle était soutenue par des colonnes de diamant; quand, selon Moïse, c'était le soleil qui tournait autour d'elle; quand, selon Aristote, nous avions huit cieux au-dessus de nous, le ciel de la Lune, celui de Mercure, celui de Vénus, celui du Soleil, celui de Mars, celui de Jupiter, celui de Saturne, et enfin le firmament, voûte solide où étaient enchâssées les étoiles, on pouvait, quoique ce fût le ciel païen, placer là Dieu, les anges, les séraphins, les dominations, les saints, les saintes, comme on place un conquérant dans le royaume qu'il a conquis. Maintenant que la terre est après la lune la plus petite planète, que c'est la terre qui marche et le soleil qui est fixe, que les huit ciels ou les huit cieux, comme on voudra, ont disparu pour faire place à l'infini, dans quelle portion de l'infini placerons-nous vos anges, Seigneur?
Ô mon ami, pourquoi m'as-tu appris toutes ces choses, arbre de la vie, arbre de la science, arbre du doute?
* * *
Ferney et sa femme m'ont dit que, à moins que les agents n'aient été me dénoncer directement au tribunal révolutionnaire, il était possible que l'on m'oubliât ici sans me faire mon procès.
Ce serait jouer de malheur, tu en conviendras.
Je suis tellement lasse de la vie, plus déserte, plus silencieuse, plus muette pour moi que la mort, que tous les moyens me seront bons pour en sortir.
Voilà ce que j'ai trouvé.
Puisqu'il paraît que l'on ne veut pas me faire mon procès, je m'en passerai.
Il y a ici deux récréations par jour;
À toutes deux il est permis aux prisonniers de prendre part:
La promenade dans le préau; voir partir les condamnés pour la place de la Révolution.
À la première fournée, nous descendrons, Santerre et moi, pour voir partir les condamnés. J'aurai les mains liées derrière le dos, les cheveux noués sur le haut de la tête.
Je me glisserai parmi les condamnés, et je monterai dans la charrette. Et alors, ma foi! j'aurai bien du malheur si la guillotine ne veut pas de moi.
Seulement il faut décider Santerre; je crois que ce sera là la difficulté.
* * *
C'est vraiment un bien brave homme que ce digne brasseur. Lorsque je lui ai dit que c'était toi que j'aimais, quand je lui ai dit que l'on venait de chasser à courre les deux derniers girondins dans les grottes de Saint-Émilion; quand je lui ai dit que l'un de ces deux martyrs était probablement toi, et qu'il se fut rappelé qu'on le lui avait dit aussi; quand enfin je lui ai dit qu'à lui seul je pouvais me fier, qu'à lui seul je pouvais demander ce service, il y a consenti en pleurant; mais enfin il y a consenti.
Demain il doit y avoir exécution. On a annoncé trois charrettes, ce qui indique au moins dix-huit personnes.
Une de plus, une de moins, nul n'y fera attention, pas même la mort!
Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire, mon bien-aimé: je vais employer la nuit à tâcher de bien dormir.
Comme le chevalier de Canolles:
Je m'essaye.
* * *
Quelle bonne nuit j'ai passée, mon bien-aimé! Puisse la première être aussi douce! J'ai rêvé de notre maison d'Argenton, j'ai rêvé du jardin, de la tonnelle, de l'arbre de vie, de la source; j'ai revu enfin tout notre passé en rêve.
Est-ce un avant-goût de votre éternité, Seigneur? Si vous me faites ainsi, grâces vous soient rendues!
L'heure de l'arrivée des charrettes va sonner, je ne veux pas faire attendre.
Adieu, mon bien-aimé, adieu. Cette fois, c'est bien la dernière. Je vais donc cette fois voir le spectacle du théâtre au lieu de le voir du parterre.
Jamais, mon bien-aimé, je n'ai eu le coeur si calme et si joyeux. Encore une fois, je te redis:
Si tu es mort, je vais te rejoindre; si tu es vivant, je vais t'attendre. Oh! mais... le néant! le néant!
Les charrettes entrent dans la cour, adieu.
Santerre vient me chercher.
J'y vais.
Je t'aime.
TON ÉVA
Dans la vie et dans la mort.
XV
L'échafaud ne veut pas de moi. En vérité, je suis maudite!
J'espérais si bien, à l'heure où j'écris ces lignes, me reposer des lassitudes de ce monde dans les bras du Seigneur, ou tout au moins sur le sein de la terre!
Serais-je donc obligée de me tuer pour mourir?
Je t'écris à tout hasard. Ma conviction est que tu es mort, mon bien-aimé Jacques. J'ai encore cherché à savoir le nom des quatre girondins morts sur l'échafaud à Bordeaux ou déchirés par les chiens dans les grottes de Saint-Émilion.
Impossible de savoir leurs noms; les journaux constatent leur mort, voilà tout.
Enfin il se peut que tu vives, et ce n'est peut-être que pour cela que Dieu n'a pas voulu me laisser mourir.
Tout s'est passé comme je l'espérais, excepté le dénoûment.
Je m'étais vêtue de blanc; n'allais-je pas te rejoindre, mon cher fiancé!
Arrivée dans la cour, je trouvai des charrettes chargeant les condamnés et Santerre m'attendant.
Une fois encore il me supplia de renoncer à mon projet; j'insistai en souriant.
Je ne puis te dire quelle profonde sérénité s'était infiltrée en moi; on eût dit que l'azur du ciel coulait dans mes veines.
La journée était magnifique, c'était une de ces belles journées de juin à la fin desquelles, ma main dans ta main, nous écoutions sous la tonnelle de notre paradis perdu, chanter le rossignol dans ses massifs de syringas.
Sur mon ordre exprès, il me lia les mains. Un rosier montait contre la muraille tout chargé de fleurs. Je te demande un peu, mon bien-aimé, où vont fleurir les rosiers?
Il est vrai que les fleurs de celui-ci étaient rouges comme du sang.
--Cassez ce bouton, dis-je à Santerre, et donnez-le-moi.
Il cassa le bouton et me le passa entre les dents. Je penchai mon front vers lui, il y posa doucement les lèvres. Comprends-tu, mon bien-aimé, la dernière héritière des Chazelay recevant pour son dernier adieu sur la terre le baiser du brasseur du faubourg Saint-Antoine!
Je montai dans la dernière charrette. On ne me fit aucune difficulté. Il est si rare de voir les hommes courtiser la mort que nul ne se douta que je n'étais point condamnée.
Nous étions trente sur cinq charrettes; je faisais la trente et unième. Je cherchai inutilement, parmi mes malheureux compagnons, quelque figure sympathique, mais je n'en trouvai point. La guillotine devenait de plus en plus avide, et les aristocrates de plus en plus rares.
L'avant-dernière journée, celle de madame Sainte-Amarante, avait fourni avec bien de la peine vingt-cinq nobles sur cinquante-quatre guillotinés. La dernière fournée, qui était de trente-quatre, n'avait pour toute illustration qu'un fils naturel de M. de Sillery, et le pauvre représentant Osselin, condamné pour avoir caché une femme qu'il aimait. Encore celui-ci était-il un patriote et non un aristocrate.
Mes compagnons à moi étaient trente galériens, de ces voleurs serruriers devant lesquels aucune porte ne tient, qui avaient mérité le bagne seulement, et que, faute de mieux, on élevait à la hauteur de l'échafaud. Pauvre guillotine, elle avait mangé son pain blanc le premier.
Je crus un instant que les gendarmes allaient me faire descendre, tant le contraste était grand entre moi et mes compagnons; mais les charrettes se mirent en route; j'envoyai un dernier regard de remerciement à Santerre et nous partîmes.
La population qui nous suivait ou que nous refoulions, entassée sur notre route, paraissait aussi étonnée que les gendarmes de me voir au milieu de ces étranges compagnons; d'autant plus que, placée en septième dans la charrette qui n'avait que six places, tous les condamnés étaient assis, moi seule me tenais debout.
En général ma présence excitait des murmures, mais des murmures de pitié. Le peuple lui-même commençait à se lasser de voir transporter sur les places publiques ces abattoirs humains. J'entendais des voix dans la foule qui disaient:
--Voyez donc comme elle est belle!
Et d'autres:
--Je parie qu'elle n'a pas seize ans.
Un homme cria en se détournant:
--Je croyais que depuis la Sainte-Amarante, on en avait fini avec les femmes.
Et les murmures recommençaient, se mêlant aux insultes dont on accompagnait les autres condamnés.
Au coin de la rue de la Ferronnerie la foule devint plus épaisse et les marques de sympathie plus grandes.
C'est étrange comme l'approche de la mort donne une suprême acuité aux sens. J'entendais tout ce qu'on disait, je voyais tout ce qu'on faisait.
Une femme cria:
--C'est une sainte qu'on égorge avec des brigands pour les racheter.
--Vois donc, disait une jeune fille, elle tient une fleur à sa bouche.
--C'est une rose que lui aura donnée son amant en se séparant d'elle, répondait sa compagne, et elle veut mourir avec cette rose.
--Si ce n'est pas un meurtre de tuer des enfants de cet âge! qu'est-ce que ça peut avoir fait, je vous le demande?
Ce concert de miséricorde qui s'élevait en ma faveur me faisait un singulier effet; il me soulevait pour ainsi dire matériellement au-dessus de mes compagnons, et, me précédant au ciel, semblait m'en ouvrir les portes.
Un beau jeune homme de vingt ans fendit les flots du peuple, arriva au premier rang, et, posant la main sur l'arrière de la charrette:
--Promettez-moi de m'aimer, dit-il, et je risquerai ma vie pour vous sauver.
Je secouai doucement la tête et levai en souriant mes yeux au ciel.
--Allez dans votre gloire! dit-il.
Les gendarmes qui l'avaient vu me parler, voulurent l'arrêter, mais il se défendit, et, aidé par la foule, il disparut au milieu d'elle.
J'étais dans un état de bien-être que je n'avais jamais éprouvé qu'appuyé contre ton coeur. Il me semblait qu'au fur et à mesure que je m'avançais vers la place de la Révolution, je me rapprochais de toi. À force de regarder le ciel, il s'était formé par éblouissement une espèce d'auréole à travers laquelle je voyais Dieu dans sa redoutable et sublime majesté.
Il me semblait qu'outre les bruits et les mouvements de la terre je commençais de voir et d'entendre des choses que seule je voyais et entendais; j'entendais les sons d'une harmonie lointaine et céleste; je voyais des êtres lumineux et transparents tout à la fois glisser sur le firmament.
Au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Lombards, je fus tirée de mon extase par un encombrement de voitures. Un tombereau venant soit de la Roquette, soit de Saint-Lazare, soit de Bicêtre, conduisait de l'autre côté de la Seine une douzaine de prisonniers entassés entre ses planches.
Cette fois le comité de salut public avait eu la main heureuse: c'étaient bien des aristocrates.
Quatre gendarmes escortaient les prisonniers; notre charrette accrocha le tombereau; le choc attira mes yeux vers la terre.
Parmi les prisonniers était une jeune femme, de mon âge à peu près, brune, avec des yeux noirs, splendide de beauté.
Nos regards se fixèrent les uns sur les autres, nos âmes échangèrent je ne sais quelle effluve sympathique; elle me tendit les bras; les miens étaient liés derrière mon dos... Je roulai mon bouton de rose entre mes lèvres et je le lui lançai de toute la force de mon souffle. Il tomba sur ses genoux. Elle le prit et le porta à sa bouche.
Puis le tombereau et la charrette se décrochèrent; le tombereau continua sa route vers le pont Notre-Dame et la charrette son chemin vers la place de la Révolution.
Cet épisode du voyage avait forcé mon esprit à redescendre des hauteurs sublimes où la contemplation l'avait transporté sur les choses communes de la terre.
Je jetai les yeux sur mes malheureux compagnons.
J'avais autour de moi l'amour de la vie et la terreur de la mort sous tous ses aspects.
Ces misérables, en effet, sans vertus, sans conscience, sans remords, n'ayant pas même la foi politique qui soutenait les condamnés de cette époque, ces misérables n'avaient d'appui ni sur la terre ni au ciel.
Ils n'osaient relever la tête, ils n'osaient regarder autour d'eux; d'une voix sourde, de temps en temps, l'un ou l'autre demandait, pour savoir combien de minutes lui restaient à vivre:
--Où sommes-nous?
Je leur répondis d'abord, espérant les consoler:
--Sur la route du ciel, mes frères!
Mais l'un d'eux, brutalement:
--Nous ne demandons pas cela, nous demandons s'il y a encore loin.
--Nous entrons dans la rue Saint-Honoré, répondis-je.
Puis plus tard, et deux fois encore à la même question:
--Barrière des Sergents,--palais Égalité.
Et eux répondaient par des grincements de dents et par des blasphèmes où le nom de Dieu se trouvait machinalement mêlé.