Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis
Chapter 11
Leur procès vint immédiatement après celui d'un misérable nommé Perrin, voleur de deniers publics, condamné aux galères et à l'exposition, qu'il avait subies sur la guillotine. Entre lui et les nobles girondins on eut soin de ne trancher la tête à personne, il fallait que l'échafaud restât pilori.
On les avait d'abord enfermés à la prison des Carmes, encore toute sanglante des massacres de septembre; on les plaça dans un quartier distinct du reste de la prison. Un seul de ces cachots contenait dix-huit lits.
Vergniaud, déjà depuis plusieurs mois en prison, n'avait rien voulu demander à personne; ses vêtements tombaient en lambeaux et, depuis longtemps, son dernier assignat était passé dans la main d'un prisonnier plus pauvre que lui.
Son beau-frère, M. Alluaud, revint de Limoges, lui apportant un peu d'argent et des habits. Il obtint de voir Vergniaud, et entra dans sa prison avec son fils, enfant de dix ans.
L'enfant, en voyant son oncle traité comme un scélérat, le visage pâle et amaigri, les cheveux épars, la barbe inculte et les habits déchirés, se mit à pleurer et, au lieu d'aller embrasser son oncle qui lui tendait les bras, il se réfugia entre les genoux de son père.
Mais Vergniaud l'attira à lui, lui disant:
--Rassure-toi, et regarde-moi bien; quand tu seras grand, quand la France sera libre, quand on ne rencontrera plus dans les rues de Paris cette hideuse machine qu'on appelle la guillotine, tu diras:
--Quand j'étais enfant, j'ai vu Vergniaud, le fondateur de la République, dans le plus beau temps et dans le plus glorieux costume de sa vie; celui où, persécuté par des misérables, il se préparait à mourir pour les hommes libres.
Mais l'apôtre parmi eux, le martyr heureux du supplice, c'était Valazé, que son grade dans l'armée avait familiarisé avec la mort. Celui-là a la foi et prétend qu'à toutes les religions nouvelles il faut du sang. On sentait qu'il était heureux d'offrir le sien en sacrifice.
--Valazé, lui dit un jour Ducos, comme on te punirait si on ne te condamnait pas!
Le 22 octobre on leur communiqua leur acte d'accusation, le 26 leur procès commença.
À midi, ils furent introduits devant le tribunal révolutionnaire. Chacun d'eux avait un gendarme près de lui.
J'étais au bras de Camille, Lucile était au mien. Nous les vîmes tous s'asseoir l'un après l'autre au banc des accusés, ces nobles martyrs sur la figure desquels on eût cherché vainement un de ces signes qui font dire:
--Voilà un coupable!
Il n'y eut pas d'hypocrisie dans le procès au moins. Tout le monde vit bien que tout ce qui précéderait l'échafaud ne serait qu'une forme, et qu'il ne s'agissait que de tuer. Les accusateurs Hébert et Chaumette furent reçus comme témoins. Pas d'avocat pour les défendre.
On leur reprochait des choses étranges: les assassinats de septembre, dont ils avaient toujours poursuivi la punition; on leur reprochait d'avoir été les amis de Lafayette, de d'Orléans et de Dumouriez. Et cependant les juges avaient honte de condamner sur de pareilles accusations et sur de pareils témoignages.
Le procès dura sept jours, et le septième jour il était moins avancé que le premier.
Il fallut que les jacobins s'en mêlassent; une députation vint sommer l'assemblée de décréter que le troisième jour, ne le fût-il pas, le jury pouvait se déclarer suffisamment éclairé.
Camille m'a dit qu'on avait retrouvé la minute du décret tout entière écrite de la main de Robespierre, car Robespierre voulait leur mort à tout prix.
Le second jour du procès, et quand on vit clairement tout l'odieux de l'accusation, Garat, que j'avais vu chez Danton le soir de son départ, fit une démarche près de Robespierre pour sauver les girondins. Il avait préparé une espèce de plaidoyer pour la clémence; il le lui lut.
Il a raconté tout ce que Robespierre avait souffert pour l'écouter; son masque, si froid qu'on eût dit un parchemin tendu sur une tête de mort, était agité de frémissements musculaires; aux passages pressants, il se couvrait les yeux de sa main pour qu'on ne vît pas le poignard de la haine dans ses prunelles. Cependant il le laissa lire jusqu'au bout. Puis:
--C'est à merveille, dit-il, mais que voulez-vous que j'y fasse? je n'y puis rien, ni moi, ni personne. Vous dites qu'ils n'ont point d'avocat; ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils le sont tous, avocats!
Le décret de la Convention fut apporté au tribunal révolutionnaire à huit heures du soir.
Grâce à ce décret, le jury se trouva éclairé tout à coup et déclara qu'il était inutile de continuer les débats. Les jurés ne firent qu'entrer et sortir dans la salle des délibérations. Le président, sur son âme et conscience, annonça que les vingt-deux girondins étaient condamnés à mort.
Je sentis frissonner le bras de Camille.
--Oh! malheureux que je suis, murmura-t-il tout bas, c'est mon livre qui les tue!
Il paraît que Camille avait écrit un livre contre les girondins.
Cette condamnation était si inattendue que les spectateurs n'y voulaient pas croire. Les condamnés poussèrent un cri de malédiction contre leurs juges. Les gendarmes étaient paralysés; chaque accusé eût pu tirer du fourreau le sabre du gendarme placé près de lui, et poignarder les juges sans que personne s'y opposât.
En ce moment Valazé sembla s'évanouir et glissa sur le parquet.
--Tu pâlis, Valazé? lui dit Brissot.
--Non, je meurs, répondit celui-ci.
Il venait de s'enfoncer la pointe d'un compas dans le coeur.
Il était onze heures du soir.
Après un moment donné à l'émotion du public, aux malédictions des condamnés, aux soins inutiles portés à Valazé, qui s'était tué roide, les condamnés se serrent l'un contre l'autre et crient:
--Nous mourons innocents! Vive la République!
Le mort et les vivants descendirent du tribunal et prirent l'escalier qui les conduisait à la Conciergerie. Ils avaient promis aux autres détenus de les informer de leur sort; ils trouvèrent un moyen bien simple: ils chantèrent le premier couplet de la _Marseillaise_, en changeant un seul mot au quatrième vers.
Allons enfants de la patrie! Le jour de gloire est arrivé! Contre nous de la tyrannie Le _couteau_ sanglant est levé!
Les autres prisonniers attendaient et écoutaient. Ce mot _couteau_ substitué au mot _étendard_ leur dit tout.
On entendit alors par tous les cachots des cris, des pleurs et des sanglots.
Eux ne pleuraient pas.
Un repas les attendait, envoyé par un ami.
Valazé, tout mort qu'il était, y assista. Le tribunal avait ordonné que le corps du suicidé serait réintégré dans la prison, conduit sur la même charrette au lieu du supplice, et inhumé avec eux.
Terrible tribunal, auquel on n'échappait point par la mort, et qui suppliciait la mort.
On dit que c'est le représentant Bailleul, proscrit comme eux, mais échappé à la proscription et caché dans Paris, qui leur a envoyé ce dernier repas qui leur a permis de faire ce que les chrétiens dévoués au cirque appelaient le _repas libre_.
Vergniaud avait été nommé président du repas; son visage resta calme et souriant.
--Ne vous en étonnez pas, dit-il, craignant d'humilier ses amis par sa sérénité. Je ne laisse derrière moi ni père, ni mère, ni épouse, ni enfants. J'étais seul dans la vie, je vais vous avoir tous pour frères dans la mort.
Comme personne n'a assisté à ce dernier repas, comme aucun des convives n'a survécu, on ne saurait dire sur quel sujet roula la conversation.
Cependant un geôlier entendit Ducos qui disait:
--Que ferons-nous demain à pareille heure?
--Notre journée sera faite, répondit Vergniaud, et nous dormirons.
Lorsque le jour descendant par une lucarne dans le cachot des girondins fit pâlir les bougies:
--Allons nous coucher, dit Ducos, la vie est si peu de chose qu'elle ne vaut pas l'heure de sommeil que nous perdons à la regretter.
--Veillons, dit Lassource, l'éternité est si redoutable que mille vies ne suffiraient pas à nous y préparer.
À dix heures, ceux qui dormaient furent réveillés par le bruit des verrous; ceux qui ne dormaient pas virent entrer les exécuteurs, qui venaient pour préparer leurs têtes au couteau.
Les uns après les autres ils vinrent alors, souriants et soumis, incliner leur tête sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes.
On avait permis à un autre prisonnier, l'abbé Lambert, d'entrer près d'eux à ce moment suprême, pour préparer à la mort ceux qui demanderaient les secours de la religion.
Gensonné ramassa une boucle de ses cheveux noirs, et, la donnant à l'abbé:
--Dites à ma femme que c'est tout ce que je puis lui envoyer de mes restes, mais que je meurs en lui adressant toutes mes pensées.
Vergniaud tira sa montre, l'ouvrit et sur la boîte d'or grava un chiffre et la date du 30 avec la pointe d'une épingle; puis il chargea l'abbé Lambert de la remettre à une femme qu'il aimait, mademoiselle Candeille probablement.
Lorsque la toilette fut terminée, on fit descendre les condamnés vers la cour du palais.
Cinq charrettes les attendaient, entourées d'une foule immense. Le jour s'était levé, pâle et pluvieux, un de ces jours blafards qui ont toute la désespérance de l'hiver. On avait défendu de donner aucun cordial aux condamnés, espérant qu'ils resteraient au-dessous d'eux-mêmes.
Ils étaient quatre dans chaque charrette; dans la dernière seulement cinq et le cadavre de Valazé. Sa tête, cahotée par les secousses du pavé, ballotait sur les genoux de Vergniaud, destiné à mourir le dernier comme le plus coupable de tous, c'est-à-dire comme le plus éloquent, comme le plus brave.
Au moment où les cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la Conciergerie, ils entonnèrent tout d'une voix, et comme une marche funèbre, la première strophe de la _Marseillaise_:
Allons, enfants de la patrie!
Ce chant choisi par eux n'avait-il pas à la fois la double signification du patriotisme et du dévouement? Ne signifiait-il pas que partout où vous pousse la voix de la patrie, même à la mort, il fallait y aller en chantant.
Au pied de l'échafaud, la première charrette versa les quatre victimes. Ils s'embrassèrent en signe de communion dans la liberté, dans la vie, dans la mort.
Puis ils montèrent un à un, celui qui montait continuant de chanter comme les autres.
La pesante masse de fer étouffa seule sa voix.
Tous moururent en héros. Seulement le choeur allait diminuant au fur et à mesure que tombait la hache; les rangs s'éclaircissaient, la _Marseillaise_ continuait toujours.
Enfin une seule voix resta pour glorifier l'hymne patriotique.
C'était celle de Vergniaud, qui, nous l'avons dit, devait mourir le dernier.
Ses paroles suprêmes furent:
Amour sacré de la patrie!
Puis tout fut dit. Le silence se fit sur la foule comme sur l'échafaud. Le peuple se retira consterné; il comprenait que quelque chose d'essentiel à la Révolution venait de mourir.
Pourquoi n'étions-nous pas ensemble sur la dernière charrette?
X
Hélas! je n'ai plus que des exécutions à te raconter. Celle des girondins eut son retentissement jusqu'à Arcis-sur-Aube, mais ne suffit pas cependant pour arracher Danton à sa torpeur.
Sa jeune femme, qui était enceinte, m'écrivait que son mari passait quelquefois deux ou trois heures de la nuit à la fenêtre de sa chambre à coucher qui donnait sur la campagne.
Là, les yeux fixés au ciel, écoutant chaque bruit, aspirant chaque brise, Danton, dont toute la religion n'était qu'un vaste panthéisme, semblait se préparer à rendre à la nature tous les éléments qu'il avait reçus d'elle.
Il reparut le 3 décembre, il reparut retrempé par la solitude et par le repos. Il parla avec une éloquence qu'il n'avait jamais eue; mais nul ne sut de quoi il avait parlé. À peine sut-on même qu'il avait reparu à la Convention. Le _Moniteur_ avait reçu l'ordre de ne pas imprimer son discours.
Il trouva le vide tout autour de lui; ses amis les plus chauds s'étaient ralliés à Robespierre; un ou deux seulement lui étaient restés fidèles: Bourdon de l'Oise et Camille.
On se rappelle ce cri poussé par Camille au jugement des girondins:
--Malheureux! c'est moi qui les ai perdus!
Ce cri, le club des jacobins en demanda compte. Camille, qui écrivait très-bien, parlait très-mal. Il était bègue, et Robespierre avait bien compté qu'il pataugerait dans son bégayement, et ne pourrait se faire entendre.
Mais voilà que pour faire face à l'art que lui a refusé la nature, son coeur lui donna tout à coup la puissance des larmes.
--Oui, s'écria-t-il, oui, je le répète ici: je me suis trompé. Sept des vingt-deux étaient nos amis. Hélas! soixante amis vinrent à mon mariage, tous sont morts! Il ne m'en reste que deux, Robespierre et Danton!
Le discours de rentrée de Danton qui n'avait point été imprimé au _Moniteur_ était de sa part une espèce d'abdication de toute prétention politique.
Il avait dit,--ce qui était parfaitement vrai,--que les deux années de lutte qu'il avait soutenues ne lui avaient laissé ni orgueil, ni vanité, ni velléité de concurrence. Cette fois, comme Camille, il s'était rallié à Robespierre, s'était fait son second; enfin son discours s'était terminé par un voeu:
--Puisse la république, hors de péril, faire un jour, comme Henri IV, grâce à ses ennemis!
Deux ou trois jours après, Robespierre avait demandé de sa voix larmoyante cinq cent mille francs pour les indigents.
Cambon, le vrai ministre des finances de l'époque, le dantoniste Cambon, qui avait tant de mal à lâcher son argent, répondit de sa voix rude:
--Cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. J'offre dix millions.
Les dix millions avaient été mis aux voix et adoptés.
Enfin il était arrivé ceci que, le 26 décembre, le jour même où Robespierre réclamait l'accélération des jugements révolutionnaires, un dantoniste monta à la tribune, pâle et égaré, en criant:
--On va guillotiner un innocent, et en voilà la preuve!
Il y avait un tel besoin de retour vers la clémence, que la Convention vota un sursis à l'instant même, et plus de vingt membres se précipitèrent alors de la salle, les uns courant au palais de justice, les autres à la place de la Révolution, pour empêcher que cet _innocent_ ne fût exécuté.
Cela donna du coeur aux dantonistes. Ils allèrent plus loin que Danton lui-même n'aurait voulu.
Bourdon de l'Oise, une espèce de sanglier à poils roux, rejeta toutes les précipitations sur l'agent public du comité de sûreté, Héron, qui était l'agent secret de Robespierre.
L'immaculé Robespierre était censé n'avoir aucune relation avec la police; jamais il n'avait vu Héron.
Mais du petit hôtel où se tenait le comité de salut public il y avait un corridor obscur communiquant avec les Tuileries.
C'était là que les hommes de Héron venaient remettre à Robespierre des papiers cachetés qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait.
Souvent des petites jeunes filles portaient des paquets pareils aux demoiselles Duplay. Robespierre les trouvait en rentrant chez son menuisier.
Robespierre, qui une fois sa confiance donnée la maintenait jusqu'à l'imprudence, avait assuré l'impunité à cet agent, ce qui le rendait insolent au point d'insulter les députés.
Comme beaucoup avaient à se plaindre de lui, la proposition de Bourdon (de l'Oise) fut acceptée. L'assemblée vota. Héron fut arrêté.
Alors tous les robespierristes accourent; ils avaient reçu le mot de Robespierre, la mesure avait été prise en son absence, et, si elle était maintenue, Robespierre était sinon perdu, du moins cruellement entamé.
Ce fut d'abord Couthon qui vint demander que l'assemblée continuât sa confiance au comité de salut public. Puis Moïse Bayle, qui vint témoigner que, dans plusieurs affaires, Héron s'était montré adroit et hardi. Puis ce fut Robespierre lui-même qui joua l'attendrissement, qui parla des âmes sensibles et de son ambition d'obtenir la palme du martyre.
L'arrestation de Héron fut révoquée.
Si Héron eût été arrêté, c'était notre ami Danton qui régnait à la place de Robespierre; Brune, l'ami de la maison, homme déterminé s'il en fût, mettait la main sur les satellites de Héron, Westermann sabrait Henriot et soulevait avec son ami Santerre la grande rue du grand faubourg.
Il venait alors imposer l'homme populaire par excellence, Danton, à l'assemblée qui ne demandait pas mieux.
Robespierre sauvé, c'est Danton qui était mort.
Robespierre avait vu de trop près l'abîme pour ne pas le combler avec les cadavres des dantonistes. En le voyant tout pâle et tout tremblant du choc, Billaud lui prit la main et lui dit tout bas:
--Il faut tuer Danton, n'est-ce pas?
Robespierre bondit d'étonnement qu'on eût osé prononcer une semblable parole.
--Quoi! dit-il, en regardant Billaud les yeux dans les yeux, vous tueriez donc les premiers patriotes!
--Pourquoi pas? répondit Billaud.
--Mais vous? dit Robespierre.
--Oui, moi, répondit celui-ci.
Robespierre fit appeler Saint-Just et Couthon. Il leur dit qu'on se plaignait de l'immoralité, de la corruption de Danton.
Couthon et Saint-Just applaudirent.
On commença d'en parler au comité de salut public. Lindet, qui était dans les bureaux, fit avertir Danton.
Danton haussa les épaules.
--Eh bien, soit, dit-il; j'aime mieux être guillotiné que guillotineur.
Et comme nous lui disions au moins de fuir:
--Est-ce que vous croyez, répondit-il, que l'on emporte la patrie à la semelle de ses souliers?
--Au moins cachez-vous, lui dis-je.
--Est-ce que l'on cache Danton? dit-il.
Et, en effet, Danton était difficile à cacher.
Aussi, sans qu'il sût même encore qu'il allait être accusé, déjà créait-on pour lui un nouveau cimetière.
Et cependant Danton semblait avoir un pressentiment de ce qui devait arriver.
Danton nous racontait lui-même que, sortant du palais de justice avec Souberbielle, juré du tribunal révolutionnaire, et Camille, par une de ces soirées sombres et froides qui préparent aux impressions sinistres et qui laissent échapper les secrets de l'âme, il s'était arrêté sur le pont Neuf et regarda mélancoliquement couler l'eau. Souberbielle s'approcha de lui:
--Que fais-tu là? lui demanda-t-il.
--Regarde, dit Danton, est-ce que la rivière ne te fait pas l'effet de rouler du sang?
--C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres pluies de sang derrière ces nuages.
Danton se retourna, et s'adossant au parapet:
--Sais-tu, lui dit-il, que du train dont on y va, il n'y aura plus bientôt de sûreté pour personne; les meilleurs patriotes sont confondus sans choix avec les traîtres, le sang versé par les généraux sur le champ de bataille ne les dispense pas de verser le reste sur l'échafaud; je suis las de vivre!
--Que veux-tu? dit Souberbielle, ces gens-là ont commencé par demander des juges inflexibles, et j'ai accepté la position de juré; mais ils ne veulent plus que des bourreaux complaisants. Que puis-je, moi? je ne suis qu'un patriote obscur. Ah! si j'étais Danton!
Danton lui posa la main sur l'épaule:
--Danton dort, tais-toi, lui dit-il; il se réveillera quand il sera temps. Tout cela commence à me faire horreur.
Je suis un homme de révolution; je ne suis pas un homme de carnage... Mais toi, poursuivit Danton en s'adressant à Camille Desmoulins, pourquoi gardes-tu le silence?
--J'en suis las du silence! répondit Camille. La main me pèse; j'ai quelquefois envie de faire de ma plume un stylet et d'en poignarder ces misérables. Mon encre est plus indélébile que leur sang: elle tache pour l'immortalité.
--Bravo, Camille! reprit Danton. Commence dès demain. C'est toi qui as lancé la révolution, c'est à toi de l'enrayer, et, sois tranquille, cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte.
Trois jours après le _Vieux cordelier_ parut.
Voici ce qu'il disait dans son numéro 6, le lendemain du jour où on avait arrêté le poëte Fabre d'Églantine, ami de Camille:
«Considérant que l'auteur du _Philinte_ vient d'être mis au Luxembourg avant d'avoir vu le quatrième mois de son calendrier; voulant profiter du moment où j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les chenets pour mettre ordre à ma réputation, je vais publier ma foi politique, dans laquelle j'ai vécu et mourrai, soit d'un boulet, soit d'un stylet, soit de la mort des philosophes, comme dit le compère Mathieu.»
Ce numéro, déjà très-violent, annonçait un numéro plus violent encore.
Je vis que Camille se perdait, et, n'oubliant pas qu'il était un des deux amis à qui tu m'avais léguée et qui m'avaient accueillie à mon arrivée à Paris, je courus rue de l'Ancienne-Comédie, où j'avais autrefois été reçue par Lucile, au temps de la toute-puissance de Danton et de Camille, et où leurs amis terrifiés venaient prier Camille de s'arrêter pendant qu'il en était temps encore.
Il y avait là un officier très-patriote nommé Brune, et qui ne paraissait nullement timide. Il déjeunait avec Camille et lui conseillait la prudence. Mais Camille était lancé; il regardait comme une lâcheté de faire un pas en arrière.
On lui apporta ses épreuves; il les corrigea tranquillement, et, entre deux filets, il ajouta:
--Miracle! Cette nuit un homme est mort dans son lit!
Puis, comme Brune haussait les épaules:
--_Edamus et bibamus_, dit-il en latin, pour n'être pas entendu de Lucile, et, croyant que je ne comprenais pas, il continua:
--_Cras enim moriemur._
J'allai à Lucile et je lui dis tout bas ce que je venais d'entendre. Elle faisait le chocolat.
--Laissez-le, laissez-le, dit-elle; qu'il remplisse sa mission, c'est lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.
Le lieu où l'on devait enterrer Danton étant marqué d'avance, il n'y avait plus qu'à l'arrêter.
Camille fit déborder le vase en demandant dans son journal un comité de la clémence.
Le 28 mars, Danton nous annonça qui dînait avec Robespierre; des amis communs avaient tenté un dernier effort pour les réunir.
Je résolus de rester à Sèvres cette nuit-là, afin d'avoir des nouvelles de cette réunion, où le dîner n'était qu'un prétexte.
C'était chez Panis, à Charenton.
Danton revint vers une heure du matin.
Eh bien! nous écriâmes-nous en le voyant paraître.
--Rien, dit-il, cet homme est impassible, ce n'est pas un homme, c'est un spectre. On ne sait par où le prendre, il n'a rien d'humain, je crois que nous sommes plus brouillés que nous ne l'avons jamais été.
--Mais enfin, dit madame Danton, que s'est-il passé? Donne-nous des détails.
--Pourquoi faire? Est-ce que je sais moi-même ce qui s'est dit; est-ce que l'on peut tirer quelque chose de clair de cette parole terne et visqueuse de Robespierre? Des récriminations des deux côtés; il m'a reproché septembre, comme s'il ne savait pas que c'est Marat qui a fait septembre. Moi je lui ai reproché Lyon et Nantes. Bref, nous nous sommes quittés au plus mal.
Le lendemain, le bruit s'était déjà répandu de ce qui s'était passé.
Robespierre avait dit à Panis:
--Tu le vois, il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement; dedans il corrompt, dehors il menace. Nous ne sommes pas assez forts pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous voulions la paix, il veut la guerre: il l'aura.
Les amis de Danton accoururent à Sèvres, le suppliant de conjurer l'orage qui se préparait, tous le poussaient à la résistance:
--La Montagne est à toi, lui disait le boucher Legendre.
--Les troupes sont à toi, disait l'Alsacien Westermann.
--Le sentiment public est à nous, disait Camille Desmoulins, qui à travers les numéros du _Vieux cordelier_, sentait palpiter le coeur de la France.
Mais Danton ne répondit que par un sourire d'indifférence et d'orgueil en disant:
--Ils n'oseront s'attaquer à moi, je suis plus fort qu'eux!
Le lendemain, 31 mars, à six heures du matin, lui et ses amis étaient arrêtés.
Ce fut le pauvre Camille que cette arrestation frappa le plus cruellement.
Les gendarmes entrèrent justement au moment où il décachetait une lettre qui commençait par ces mots:
«Ta mère est morte!»
Il apprit en même temps que Danton était arrêté.
--C'est bien, dit-il, où il ira, j'irai.
Il embrassa son fils, le petit Horace, qui dormait dans son berceau, et se livra aux gendarmes.