Cours familier de Littérature - Volume 28

Part 9

Chapter 93,778 wordsPublic domain

Il ne retourna un moment à Cirey que pour en déménager ses livres, ses manuscrits, ses habitudes, ses souvenirs. Il revint s'enfermer complétement seul à Paris dans la maison vide de la rue Traversière, qu'il avait habitée longtemps avec son amie. Il s'y livra pendant deux ans à une mélancolie sans distraction et sans remède, qui protestait assez contre la prétendue insensibilité de son âme. Deux de ses nièces, madame de Fontaine et madame Denys, quelques amis de son enfance tels que Thiriot, d'Argental, étaient seuls admis dans sa retraite. Il écrivait à peine, l'histoire seule l'occupait encore; ce fut le temps où il rédigea son premier livre historique, la vie du roi de Suède Charles XII. Le roi de Pologne Stanislas lui en avait donné les matériaux. Ce genre d'histoire anecdotique était inconnu jusque-là dans la littérature sérieuse. Elle tenait du roman par les aventures, de la conversation par la vivacité, de la critique par la clarté, de la comédie par les caractères, de l'érudition par la science des événements et des textes, de la philosophie par la haute moralité des conclusions et par le mépris pour les sottises humaines. Mais, malgré toutes ces qualités très-remarquables du style historique de Voltaire, dans la _Vie de Charles XII_ comme dans le _Siècle de Louis XIV_, ses deux monuments, ce style ne dépasse jamais l'agrément et ne s'élève pas au sublime, qui est la région élevée de la grande histoire. Un livre de Thucydide poétise plus les événements et les hommes, une page de Tacite reflète plus d'éclairs sur l'abîme des caractères. On feuillette Voltaire, on grave Thucydide et Tacite dans sa mémoire.

Mais la France avait eu si peu d'historiens lisibles et véridiques jusque-là qu'on plaça Voltaire au premier rang, parce qu'il avait remplacé, le premier, la chronique par l'histoire. Son coup d'oeil d'ensemble généralisait bien les détails, et sa critique, plus sûre qu'on ne le croyait, popularisait bien l'érudition.

XIII

Des libelles calomnieux, écrits contre lui par des hommes de lettres ingrats, comblés de ses dons, tels que l'abbé Desfontaines, ne respectèrent ni sa douleur, ni sa gloire, ni sa retraite. Ces libelles étaient des armes que ces envieux fournissaient et tendaient au gouvernement pour frapper d'exil ou de prison leur bienfaiteur. Un poëte impie, médiocre et trivial, nommé Piron, qui avait fait par hasard une comédie de premier ordre, la _Métromanie_, et qui ne faisait plus que des épigrammes, ces chefs-d'oeuvre des esprits courts et des mauvais coeurs, harcela Voltaire depuis ce moment jusqu'au tombeau. Il affecta la pitié pour colorer l'envie et la haine. Un critique partial et injurieux, mais d'un goût plus classique et plus sûr que Piron, l'auteur de l'_Année littéraire_, Fréron, s'acharna à toutes les publications du grand poëte. Voltaire méprisa Piron, il eut le tort de relever par des injures les critiques de Fréron. Le génie a toujours tort de répondre à l'envie; il a son refuge dans son élévation, et il ne faut pas qu'il en descende; lors même qu'il se défendrait par un coup de foudre, la foudre s'éteindrait dans la boue. Un hasard préserva Voltaire de la persécution sollicitée contre lui.

XIV

Frédéric II, l'ami de Voltaire, venait de monter du cachot au trône; la France avait intérêt à l'attirer dans son alliance. Voltaire s'offrit pour porter au jeune roi des paroles secrètes de paix. Voltaire échoua dans sa négociation, mais il y montra un talent de rédaction diplomatique qui le fit remarquer du roi, de madame de Pompadour, sa favorite, et des ministres. Il écrivit plusieurs manifestes sous leur dictée. Ses connaissances et son style décoraient leur faiblesse politique. Il aspirait vivement alors à un rôle diplomatique, auquel ses antécédents l'avaient préparé. Il fut écarté par les préventions du jeune roi Louis XV et par la jalousie de ses maîtres. Quelques complaisances poétiques pour madame de Pompadour, pour la cour, pour le Dauphin, lui valurent la place de gentilhomme de la chambre du roi, d'historiographe, d'académicien, et une pension du roi. Il méprisait ces vanités, mais il les briguait comme une garantie contre les persécutions de ses ennemis. Sa faveur, cependant, n'alla jamais plus loin que l'antichambre du roi et le boudoir de la favorite de Louis XV. Ce roi voulait bien une corruption, mais il ne voulait pas une philosophie. Il n'adressa jamais la parole à son chambellan; son esprit tout sensuel ne s'élevait pas à la hauteur d'une idée, il n'aimait de la royauté que ses vices, une réforme aurait dégradé le trône à ses yeux. Les courtisans de la vérité, qu'on appelle les philosophes, ne pouvaient avoir qu'une place avilie et peu sûre à sa cour. Madame de Pompadour elle-même sacrifia Voltaire qu'elle aimait à l'antipathie du roi. Elle protégea au delà de la justice le vieux poëte tragique Crébillon, talent âpre et sauvage, prétendit l'opposer à Voltaire pour effacer _Zaïre_, _Mérope_, _Mahomet_ sous l'ombre de Crébillon. Crébillon, très-supérieur à son compatriote Piron, était de Dijon; cette ville fournissait ainsi la France d'antagonisme et d'envie contre un vrai grand homme. Vilain rôle pour une province qui avait enfanté Bossuet et Buffon. Voltaire sentit vivement l'injure. Frédéric saisit l'instant du dégoût, l'appela à sa cour. Voltaire y trouverait, indépendamment de l'amitié d'un roi philosophe, la liberté de penser, le droit de penser tout haut devant son siècle, les honneurs de la cour auxquels il n'était pas insensible, une place de chambellan, une pension de vingt mille francs, un logement dans les palais du roi et l'intimité d'un homme supérieur à son trône. Voltaire accepta secrètement ces propositions; il prit congé de la cour de France comme pour une absence momentanée; on ne lui reprocha rien, on le laissa partir avec dédain, mais on garda contre lui le profond ressentiment d'une désertion de Versailles à Berlin.

XV

La cour de Berlin ressemblait à celle de Denys de Sicile: un roi jeune, vainqueur, absolu, très-élevé par le génie et par l'instruction au-dessus de son peuple, aimable quand il avait intérêt à être aimé, terrible quand il fallait être craint, prince grec au milieu des Teutons demi-barbares, joignant aux élégances d'Athènes les moeurs suspectes de la Grèce, philosophe par mépris des hommes, poëte par contraste avec son rang, réunissait autour de lui une société nomade d'aventuriers d'esprit, fuyant leur patrie et cherchant fortune. Voltaire, en arrivant, effaçait de son nom toute cette foule; on le vit arriver avec envie. Le roi le combla de faveurs, de priviléges, d'amitié; il se fit le disciple de son ami. Les leçons de philosophie et de poésie, la correction des oeuvres littéraires de Frédéric, l'amitié cultivée des princesses ses soeurs, les voyages de cour, les résidences dans les différentes demeures de plaisance de Sans-Souci et de Postdam, les soupers libres, les conversations sans frein, les entretiens par-dessus la tête des peuples, l'étude enfin, ce premier des plaisirs pour Voltaire, remplirent les premières années de cet exil auprès de Frédéric. La langueur finit par amortir le sentiment même de cette liberté; la perversité morale du roi détacha le poëte; les vices honteux de cet Alcibiade de caserne scandalisèrent même la tolérance de l'homme de goût; le despotisme du roi admiré de loin, mais pesant de près jusque dans son Académie de Berlin, la jalousie du président de cette Académie Maupertuis, des querelles d'abord sourdes, puis éclatantes, des factions dans cette intimité, le climat rude, la santé atteinte, la monotonie, pédantisme allemand, désenchantèrent trop tard Voltaire. Il demanda son congé; il renvoya, avec des vers d'une affection équivoque, ses croix de chambellan, ses honneurs, ses pensions. On se brouilla, on se réconcilia, on se brouilla de nouveau; enfin Voltaire quitta presque furtivement cette Prusse où il tremblait à chaque tour de roue d'être retenu par force; sa nièce, madame Denys, était venue chercher son oncle comme pour imprimer par sa présence plus de respect au tyran du génie. Parvenus à Francfort, ville libre de nom, mais dominée par l'ascendant de la Prusse, l'oncle et la nièce y furent arrêtés et retenus par force aux arrêts, dans leur auberge, jusqu'à ce que le consul de Prusse eût obtenu de Voltaire la restitution de quelques poésies manuscrites du roi. Cette exigence brutale et cette petite persécution d'un poëte couronné envers un poëte désarmé et fugitif firent jeter à Voltaire des cris d'indignation qui retentirent dans toute l'Europe. L'ancienne amitié fut oubliée, et les outrages de plume succédèrent aux caresses. Le monde fut initié aux scandales de cette rupture entre Voltaire et Frédéric. Voltaire y perdit en dignité, Frédéric en considération. Les épigrammes s'entrechoquèrent pendant plusieurs années entre les deux amis. Le temps et le repentir de Frédéric adoucirent la blessure sans la cicatriser complétement. La liberté absolue devint plus chère au poëte; il résolut de ne plus la chercher à la cour des rois.

XVI

Il touchait à sa soixantième année; sa santé toujours souffrante, quoique pleine de cette éternelle séve d'esprit qui est la vie sous la forme de l'activité morale, lui faisait un besoin de la solitude.

Il avait aigri contre lui le roi et la cour par ses éloges retentissants du roi de Prusse. L'héroïsme de Frédéric le Grand était un reproche tacite de la mollesse de Louis XV; soit que les lettres qu'il recevait de Paris lui fissent redouter de vivre trop près de Versailles, soit qu'un avertissement secret de la cour lui interdît de s'en rapprocher sans exposer sa liberté, il résolut de chercher un asile hors de la portée de ces arbitraires des rois. Sa fortune considérable, indépendante des caprices et des confiscations des gouvernements, était en partie disponible, en partie placée en rentes sur les différentes contrées de l'Europe; elle s'élevait à deux cent mille livres de rente; ses besoins personnels bornés laissaient une grande partie de ce revenu à la disposition de ses goûts pour des libéralités princières, le reste en économie pour les éventualités extrêmes de sa vieillesse.

XVII

Arrivé à Strasbourg, triste, malade, humilié de sa disgrâce en Prusse, il parut hésiter longtemps sur le choix de l'asile où il irait achever de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il passa quelques mois d'hiver à Colmar, enfermé dans sa chambre, occupé à rédiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans gloire, qu'il s'était imposé pour complaire à une princesse, soeur de Frédéric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye de Senones, auprès du savant dom Calmet, religieux d'une érudition immense et indigeste, mais d'un caractère naïf et tolérant, qui plaisait beaucoup à Voltaire. Le poëte et l'homme de cour y mena la vie d'un bénédictin, mangeant au réfectoire des moines, assistant aux offices, veillant dans la bibliothèque; ce fut là surtout qu'il étudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et théologiques qui donnèrent plus tard à ses controverses religieuses les armes de l'érudition la plus inattendue dans un écrivain laïque.

Pendant cette hésitation et ces études, madame Denys, sa nièce, était allée à Paris arranger les affaires de son oncle et déménager son établissement de la rue Traversière. Elle revint en Alsace à la fin de l'été; l'oncle et la nièce prirent alors ensemble la route de la Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait à l'imagination du philosophe et du poëte. Genève lui offrait à la fois en perspective les avantages d'une ville lettrée et l'indépendance d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'Église. L'accueil enthousiaste qu'il reçut en passant à Lyon et la beauté des rives de la Saône et du Rhône le retinrent quelques semaines dans cette capitale du commerce français. Il parut chercher une habitation dans le voisinage; mais la froideur de l'archevêque de Lyon, autrefois son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un clergé menaçant dans une ville fanatique, le forcèrent à renoncer à ce périlleux séjour. Il poursuivit sa route vers Genève. L'aspect de cette vallée de Cachemire de l'Occident éblouit ses regards, peu habitués jusque-là, par les plaines de la Beauce ou par les sables de la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son âme s'éleva à la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui parurent les degrés de l'enthousiasme et les remparts de la liberté. Il se hâta d'acquérir viagèrement, aux portes de Genève, une maison de campagne appelée les Délices. Le Rhône, en s'échappant du lac, en baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac, semblable à une mer intérieure, en étend jusqu'au Valais les derniers plans. Frappé de cette vue, il éprouva plus qu'il n'avait éprouvé jusque-là la poésie de la nature inanimée. Il chanta son lac dans des vers inspirés où le génie du paysage et le génie de la liberté se confondaient pour exalter son âme au-dessus d'elle-même. Les Alpes, les flots, la liberté helvétique glorieusement reconquise et sagement conservée par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui révélèrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-là dans ses odes.

Peu de temps après son installation aux Délices, il acheta en toute propriété la terre de _Ferney_, qui a donné son nom à son long exil loin de Paris. Ferney, petit village rapproché de Versoy, sur les rives du lac, était un territoire français du petit pays de Gex, extrême frontière qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex, par ses prairies au territoire de Genève, par ses bois au territoire de Berne, par le lac à la Savoie, au Valais, à Lausanne, au gré de cet hôte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti à temps d'un danger de persécution, soit du côté de Paris, soit du côté de Genève, soit du côté de l'aristocratie de Berne, il pouvait échapper en une heure à toutes les embûches ou à toutes les oppressions.

Cette considération l'attacha à Ferney; il y bâtit un château sans faste, mais élégant; il y construisit une église pour l'usage des habitants catholiques, avec cette inscription équivoque qui confessait le _théiste_ dans l'oeuvre du citoyen: _À Dieu par Voltaire_.

Il y appela de Genève et des villes voisines des familles d'ouvriers horlogers, auxquels il fournit libéralement des maisons, des capitaux, des matières premières, pour exercer leur industrie sous ses auspices. Ferney devint la petite colonie de la tolérance, de l'agriculture et de l'industrie rurale. Il rêvait une ville future de son nom.

XVIII

Non content de ces occupations économiques, il acheta successivement deux maisons de plaisance à Lausanne, site plus méridional, au bord du lac. Il y passait les hivers, il y faisait jouer la tragédie et la comédie sur des théâtres domestiques, il y rassemblait la société élégante et lettrée de Lausanne, il y représentait lui-même avec un remarquable talent les rôles de vieillard dans les grands drames anciens ou nouveaux. Il retournait à Ferney, au printemps, jouir d'autres plaisirs utiles dans la culture de ses champs, dans la surveillance de sa colonie, dans l'accueil des voyageurs illustres que sa renommée attirait de toutes parts en pèlerinage à Ferney. La composition de tragédies, de comédies, de romans philosophiques, tels que _Candide_, _Zadig_, et d'épîtres, de satires, de contes plus chastes et plus spirituels que ceux de Boccace et de La Fontaine, enfin une correspondance immense et qui s'étendait à tous les sujets et à toute l'Europe, remplissaient les jours et les nuits de travail, d'amusements, de bruit, d'amitié et de félicité. Il sentait vivement ce bonheur, et il en rendait grâce à sa destinée dans toutes ses conversations et dans toutes ses lettres.

Son intarissable gaieté d'esprit attestait la constante sérénité de son coeur; c'était l'optimisme en action; pas une heure morose n'assombrissait sa vie.

Sa jeunesse avait eu ses tristesses, son âge mûr avait eu ses déceptions et ses colères; sa vieillesse, libre de toute passion, excepté de la passion désintéressée de la raison publique, n'avait que la monotonie du bonheur humain.

XIX

Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison de sa fécondité. Quand on lit ses oeuvres presque infinies, on est frappé de la supériorité de talent qui caractérise tout ce qu'il pense ou écrit depuis l'âge de soixante ans jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, où la mort prématurée pour lui, même à cet âge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus immortel en lui, comme talent et comme caractère, date de Ferney, à l'exception de _Zaïre_ et de _Mérope_; mais le _Siècle de Louis XIV_, le _Dictionnaire philosophique_, l'_Essai sur l'histoire et sur les moeurs des nations_, cette véritable histoire universelle en fragments retrouvés sous des ruines, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, les romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles improvisés pour l'Encyclopédie, les épîtres horatiennes, les satires légères sans modèle dans l'antiquité, les stances reposées comme une eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familières, où le vers accidentel se mêle involontairement à la prose comme l'écume pétillante au vin généreux sur les bords du verre, les Commentaires sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette véritable encyclopédie du coeur, de l'âme, de l'esprit, du bon sens, de l'amitié, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout cela date du bord du Léman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle la caducité dans les hommes vulgaires.

Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le crépuscule réfléchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnaître, ne vivait pas tant en lui-même que dans le monde toujours jeune qui ne devait pas mourir après lui; c'est qu'il était en réalité un homme collectif et par conséquent un homme immortel. Il vivait par son immortalité dans le monde passé, présent, futur, et le monde vivait en lui; voilà pourquoi il était toujours jeune. Il avait la passion de la vérité, la vérité ne vieillit pas; la pensée qui s'y attache et qui s'en nourrit n'a point de décadence; chaque aurore lui rend son élasticité et sa vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut méconnaître dans Voltaire cette passion désintéressée de la vérité.

Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout l'amour du vrai, on peut la définir l'amour de la lumière irrité par les ténèbres.

C'est peut-être aussi que le génie de Voltaire est le mouvement, que cet excès du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et l'ivresse à sa jeunesse: l'âge, en ralentissant le mouvement excessif et désordonné de son âme, lui laissait plus de cet équilibre nécessaire à la création des belles choses.

C'est peut-être enfin parce que toutes les autres passions étaient amorties en lui par l'âge que les années ne laissaient plus prévaloir en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de toutes les autres passions, et que son talent ainsi dégagé de toute préoccupation sensuelle l'élevait à une plus pure intellectualité. Ce talent, peu pathétique de sa nature, n'était pas de ceux qui s'éteignent quand le coeur se refroidit. Ce n'était pas un talent de coeur, c'était un talent d'intelligence. Ce genre de talent là survit à l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide qui n'a pas besoin d'aliment.

XX

Ce fut donc l'âge de la philosophie pour Voltaire. Le libertinage d'esprit avait dissipé sa jeunesse; la passion de la gloire avait occupé son âge mûr; le zèle de la vérité et de l'humanité se développa en lui dans sa verte vieillesse. La solitude où il s'était relégué nourrit les pensées et recueille les forces. Sa vie véritablement philosophique commença entre soixante et soixante-dix ans.

Quelle fut cette philosophie de Voltaire? Fut-elle, comme on n'a pas cessé de l'écrire, une simple impiété, impiété non-seulement anti-chrétienne, mais anti-divine, confondant dans un même scepticisme et dans un même sacrilége toutes les manifestations religieuses, qui sont l'instinct le plus sublime, le besoin le plus intellectuel, et l'aspiration la plus sainte de l'humanité; en un mot, Voltaire fut-il athée? Non, ses calomniateurs seuls ont cherché à déshonorer de ce nom ses doctrines ou plutôt ses négations de doctrines religieuses. Il n'est que trop vrai qu'un petit nombre de boutades d'esprit, éparses çà et là dans ses lettres au roi de Prusse, à d'Alembert, à Diderot, à madame du Deffand surtout, semblent jeter quelques doutes ou quelques dédains sur la nature et sur l'immortalité de l'âme, sur la personnalité et sur la providence de cet être suprême et infini appelé Dieu, auteur de tous les êtres, sans lequel tous les êtres seraient des effets sans cause ou des existences plus irrationnelles que le néant; mais ces crimes de la raison contre elle-même dans Voltaire sont de lâches complaisances de plume, de honteuses concessions de bon sens faites par adulation à la femme impie, au prince immoral, aux écrivains sceptiques à qui ses lettres étaient adressées. Il les flattait dans leurs systèmes et dans leurs vices d'esprit pour les captiver dans son parti philosophique; il avait le respect humain de sa haute raison avec les correspondants athées; il leur livrait l'immortalité de l'âme et la providence divine pour les enrôler par cette tactique détestable dans une coalition commune contre les superstitions humaines. Mais à peine avait-il écrit ces lignes impies qu'il rougissait de les avoir écrites et qu'il s'en vengeait en écrivant d'une main plus ferme les pages les plus solides de pensée et les plus magnifiques d'expression sur l'existence de Dieu dans ses oeuvres, sur la conscience, ce code vivant de la morale une et éternelle, sur la moralité ou sur l'immoralité des actes humains, moralité ou immoralité qui suppose une peine ou une rémunération finale, et par conséquent une immortalité. Le blasphème ne fut jamais en lui qu'un accident ou une manoeuvre, la foi en Dieu était sa nature. Il était anti-chrétien, parce que les dogmes du christianisme, selon lui altérés et viciés par la crédulité populaire, lui paraissaient être une usurpation de l'homme sur la divinité pure; mais il abhorrait les symboles, les regardant comme des ombres de Dieu présentés aux hommes pour Dieu lui-même. Voilà, avec l'impartialité que l'on doit à la vérité et même à l'erreur, le vrai caractère de Voltaire philosophe. Ce fut le dernier ou le premier des théistes. Le théisme est la négation des symboles, mais il est l'affirmation de Dieu. Dans la plus anti-chrétienne de ses poésies philosophiques: l'_Épître à Uranie_, il semble caractériser lui-même les opinions religieuses que nous lui attribuons ici; il va même au delà, et il touche au christianisme par une admiration pieuse des vertus de son fondateur.

Entends, Dieu que j'implore, entends du haut des cieux Une voix plaintive et sincère; Mon incrédulité ne doit pas te déplaire, Mon coeur est ouvert à tes yeux; L'insensé te blasphème et moi je te révère; Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux.

Cependant quel objet se présente à ma vue! Le voilà, c'est le Christ puissant et glorieux. Au-dessous de lui, dans la nue, L'étendard de sa mort, la croix brille à mes yeux. Sous ses pieds triomphants la mort est abattue, Des portes de l'enfer il sort victorieux.