Cours familier de Littérature - Volume 28

Part 8

Chapter 83,631 wordsPublic domain

Après ses études classiques, prématurément achevées avec une facilité qui dévorait les difficultés de l'étude, son père, riche et facile, sans préoccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison pour lui laisser le choix réfléchi d'une carrière à suivre. Un abbé de cour, d'une société lettrée et licencieuse, qui avait brigué autrefois les préférences de la belle trésorière, qui était resté l'ami de la famille et qui était le parrain du jeune homme, dirigea ou égara plutôt ses premiers pas dans le monde. Cet abbé était l'abbé de Châteauneuf; il s'honorait, comme l'abbé de Chaulieu, de fréquenter les courtisanes politiques d'Athènes. Il présenta le jeune Voltaire chez la vieille et célèbre Ninon de Lenclos, reste de beauté, de vice et d'esprit qu'un siècle transmettait à l'autre comme un scandaleux héritage. Ninon avait été l'amie d'occasion de madame de Maintenon, devenue depuis l'épouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet. Ninon sourit à la figure et à la vivacité d'esprit de l'élève de l'abbé de Châteauneuf, elle lui légua dans son testament deux mille livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie par ses vices, léguait ainsi à l'enfant poëte, n'étaient certainement pas des livres de théologie ou de piété. Voltaire connut chez Ninon l'abbé de la Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servieu, le prince de Conti, le duc de Vendôme, toute cette école de voluptueux débauchés de cour et d'église que l'hypocrite austérité de la vieille cour de Louis XIV avait refoulés. Cette école de philosophie du plaisir entretenait l'esprit d'opposition dans le désordre des moeurs et dans l'impiété; mais c'était en même temps l'école de toutes les délicatesses de l'esprit et de toutes les grâces nues de la poésie, _magister elegantiarum_. Excusable peut-être pour des vieillards libertins, elle était la corruption en précepte et en exemple pour un jeune homme. Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le talent. Ses premiers vers furent des sacrifices à ces indécences d'esprit. Son père s'en alarma, il s'en plaignit à l'abbé de Châteauneuf: l'abbé, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire en Hollande, en le recommandant comme une espérance de la diplomatie à son frère le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye. Il y avait alors à la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait plusieurs filles d'une extrême jeunesse et d'une naissante beauté. Voltaire devint éperdument amoureux de l'aînée de mesdemoiselles Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attaché d'ambassade. La figure de Voltaire, séduisante de physionomie, son esprit plus séduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait l'amour, l'extrême jeunesse des deux amants les entraînèrent à des projets d'enlèvement surveillés par la mère; elle saisit la correspondance, elle ébruita la prétendue séduction, elle demanda avec éclat une vengeance à l'ambassadeur de France, elle imprima les lettres, elle donna à cette aventure innocente encore la célébrité d'un scandale intéressé. M. de Châteauneuf renvoya le jeune homme à sa famille; il partit en jurant fidélité et protection à celle qu'il avait involontairement compromise. Le vent et la légèreté de l'âge, la mauvaise renommée de la mère emportèrent ces serments; mais Voltaire conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et retrouva plus tard avec un tendre intérêt mademoiselle Dunoyer mariée au baron de Winterfeld. Le père de Voltaire refusa de le recevoir dans sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile dans le château de Saint-Ange, aux environs de la forêt de Fontainebleau; il y conçut dans la solitude le plan d'un poëme épique, la _Henriade_.

Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par le duc d'Orléans, régent, à la Bastille. Il y écrivit les premiers chants de son poëme. Ce poëme, reçu dans le temps comme une oeuvre du génie épique de la France, n'avait rien de la véritable épopée que le titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la conquête du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le sujet du poëme était national, le héros était populaire, les épisodes touchants, les vers dignes de lutter par l'élégance et l'harmonie avec les chants de Virgile, du Tasse, de Camoëns. Le succès fut soudain, immense, universel; la langue de Racine était retrouvée et appliquée à l'histoire de France. Cette oeuvre éleva du premier coup le jeune poëte à une hauteur de renommée qui l'isola dans une gloire précoce et unique. La France crut que son poëte avait enfin répondu pour elle à ce défi de produire un poëme épique dont on l'humiliait tous les jours. Elle se sentit vengée; elle mit sa gloire nationale dans la _Henriade_: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV s'attacha au poëme où il était célébré, ce fut presque un blasphème qu'une critique contre cette épopée. Aujourd'hui ce poëme est rentré dans la foule de ces oeuvres de circonstance qu'un siècle emporte avec lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalités. Homère, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camoëns vivent, la _Henriade_ est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit éternellement, non dans la _Henriade_, non dans ses tragédies, mais dans l'universalité de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-même; son véritable ouvrage, c'est l'esprit humain étendu, reclassé, modifié par son génie.

IV

Il sortit de la Bastille par l'intervention du duc d'Orléans, régent du royaume, dont il devint le poëte favori. La réaction nationale de la licence contre l'intolérance sénile et dévote de la fin du règne de Louis XIV jetait l'esprit dans le désordre des moeurs et dans l'indépendance sans limites. Le régent donnait le signal et l'exemple de tous les débordements, son interrègne était le règne de la jeunesse contrastant avec le règne de la caducité.

La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de madame de Maintenon, Esther surannée d'un roi persécuteur des consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes indépendants. L'athéisme et le libertinage, comme il arrive toujours, remplaçaient l'orthodoxie forcée et la piété de convenance; la littérature impie ou légère succédait au molinisme ou au jansénisme, qui avaient enrôlé Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour lesquels ces poëtes n'étaient pas nés. Les plaisirs du régent étaient des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantôt caressé par les complaisances poétiques de cette cour, tantôt réprimé par quelques semaines de captivité pour ses insolences de favori, était le poëte de cette jeunesse. Il luttait de grâce et de licence avec l'abbé de Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'égalait pas encore en souplesse, il le dépassait en force. Son génie ambitieux de tous les succès le porta au théâtre, il fit représenter _Oedipe_, sa première tragédie. Ce n'était qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir retrouvé Racine; il en avait bien l'imagination, il était loin d'en avoir le style. Cette oeuvre lui fit plus de renommée et plus d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la désarmer; il n'était point méchant, mais il avait ces malignités spirituelles de l'épigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis que des perversités en action. Un lâche affront qu'il éprouva alors de la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le força à demander réparation les armes à la main; la réparation lui fut indignement refusée; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre, il y passa deux ans dans un petit village nommé Mandworth, aux environs de Londres. Cette époque fut la véritable crise de ses croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son génie.

V

L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques; Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du Parlement, oracle des hommes de génie dans ses _Épîtres_, fléau des médiocrités littéraires dans ses _Satires_, philosophe dans l'_Essai sur l'homme_, distrait par le badinage classique dans la _Boucle de cheveux enlevée_, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.

Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses oeuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des moeurs, des histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur, l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais, moitié romain, ses deux tragédies politiques de _Brutus_ et de la _Mort de César_. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré depuis deux ans en Angleterre.

VI

Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la _Henriade_, imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope, concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en même temps de son père et de son frère, fut placée également par Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier, afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile, l'Horace et le Mécène de la France.

VII

Rentré en France après deux ans de cet exil volontaire à Londres, il excita les ombrages de l'autorité et du clergé par une élégie touchante et indignée sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'était une actrice tragique dont le talent et les charmes avaient séduit la France et Voltaire. On lui avait refusé une sépulture décente en terre consacrée; sa dépouille mortelle avait été jetée nuitamment dans une voirie humaine. Voltaire regrettait surtout en elle l'actrice éloquente et tendre à laquelle il destinait le rôle de _Zaïre_. Cette tragédie toute romanesque fut une innovation sur la scène française, consacrée surtout jusque-là à des scènes historiques. L'inattendu des situations, le contraste des moeurs, le pathétique de l'amour, l'éloquence de la passion et de la religion en lutte dans le drame lui valurent un de ces succès qui se prolongent à travers tout un siècle. Voltaire, à dater de ce poëme, fut sans rival au théâtre. Son style scénique n'est ni si mâle et si tendu que celui de Corneille, ni si parfait et si harmonieux que celui de Racine; ce style, qui sent trop l'improvisation, la facilité, la négligence, n'a point cette solidité qui résiste au temps dans l'oeuvre des beaux vers; mais le mouvement, l'éclat, l'héroïsme, la tendresse, toutes ces qualités de surface qui séduisent l'oeil et l'oreille, lui donnent un caractère voltairien indéfinissable par un autre nom que par le nom de l'auteur. C'est le brillant de la pièce fausse égal à la splendeur du diamant, auquel la foule charmée se trompe, et que les lapidaires du style peuvent seuls discerner. Une série de tragédies écrites d'année en année avec la rapidité de l'imagination, depuis _Zaïre_ jusqu'à _Mérope_, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, ne cesse pas de rappeler, pendant soixante ans de sa vie, l'intérêt, la passion, l'admiration des siècles sur le poëte. C'étaient les actes de son règne par lesquels il rappelait à propos qu'il était roi. Ces succès, habilement combinés comme des éléments de popularité renaissante, intimidèrent la persécution chaque fois que le gouvernement, le parlement ou le clergé en prenaient ombrage. C'était son appel au peuple et son appel à la gloire.

VIII

C'est à peu près dans le même temps qu'il publia sous le nom de l'abbé de Chaulieu, récemment mort, l'_Épître à Uranie_, son premier poëme philosophique. L'_Épître à Uranie_ ressemble à un fragment de _Lucrèce_ retrouvé dans une imagination française à dix-huit cents ans de distance. C'est une profession de dédain contre les opinions populaires en matière de divinité. Cette audace d'esprit fort devint le symbole de l'impiété théologique contre toutes les révélations. Caché sous le faux nom de l'abbé de Chaulieu, Voltaire échappa à la vengeance de l'Église et du gouvernement. On le soupçonna, on ne put le convaincre. Il publia aussi alors ses _Lettres sur les Anglais_, dans lesquelles il faisait connaître et goûter à la France les institutions libres, l'éloquence virile, la science pratique, et la littérature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier après Saint-Évremond, le Voltaire du dix-septième siècle, qui colonisa les idées anglaises sur le continent; le détroit de la Manche alors séparait deux mondes.

IX

Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite. Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se consoler d'une supériorité de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées, dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste ressentiment d'un coeur négligé.

Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les moeurs du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs, sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un exil doux et volontaire dans la solitude des champs.

X

La marquise du Châtelet possédait à l'extrémité de la Champagne le château de Cirey. Le nom illustre de son mari et les agréments de la société faisaient de cette magnifique résidence la capitale rurale des deux provinces. C'est là que Voltaire, dans la plénitude de son génie, passa plusieurs années, les plus douces et les plus fécondes de sa vie, dans le sein de l'amitié qui double les forces de l'âme. Il y étudia la physique, la chimie, la géométrie transcendante, et il entremêla ces études des inspirations les plus variées de l'imagination. Il y nourrit sa poésie de l'histoire, de la philosophie, de la science; ses vers ne furent que la forme de ses connaissances et de ses idées. De temps en temps, il s'échappait de sa retraite pour aller à Paris apporter un nouveau chef-d'oeuvre au théâtre. Le plus éloquent de ces chefs-d'oeuvre fut sa tragédie de _Mahomet_. Le drame en est terrible, le style inspiré, le vers oriental comme le site et le soleil d'Arabie. Malheureusement, l'allusion perpétuelle qu'il voulait faire comme philosophe au fanatisme persécuteur des premiers temps du christianisme fit dévier le poëte du véritable caractère de Mahomet. Il en fit un Machiavel, un hypocrite ambitieux, un Tartufe armé du glaive exterminateur. Historiquement, cela est faux, poétiquement cela est banal: Mahomet, apôtre et martyr très-sincère du dogme de l'unité de Dieu, n'était que le seïde du Dieu unique contre les superstitions de cette partie alors barbare de l'Arabie. Il eût été mille fois plus beau de représenter ce grand caractère du martyr inspiré, persécuté et triomphant que de représenter dans Mahomet un incrédule de sa propre religion qui se moque de Dieu et des hommes. La tragédie de _Mahomet_, ainsi conçue, n'aurait rien perdu en intérêt, elle aurait gagné en vérité, en héroïsme et en enthousiasme. Celui qui concevra la tragédie de _Mahomet_ comme l'histoire, reproduira un des plus beaux phénomènes de l'esprit humain, une foi sincère dans une âme héroïque, bravant le martyre et s'élevant par le martyre à l'empire d'un continent entier.

Mais, malgré la fausse conception du _Mahomet_ de Voltaire, cette tragédie arabe est peut-être la page du théâtre où le talent s'est le plus rapproché du génie. Les accents sont prophétiques, seulement c'est le prophète des ambitieux au lieu du prophète des vrais croyants.

XI

Ce fut dans un intervalle d'études, d'inspirations tragiques, de loisirs et d'amours, que Voltaire conçut et ébaucha le poëme facétieux de la _Pucelle d'Orléans_, son crime d'imagination et de badinage. Il adorait Arioste, il fut tenté d'imiter ce qu'il admirait: le _Roland furieux_, moitié burlesque, moitié héroïque, lui inspira la malheureuse idée de chercher dans l'histoire de France une page qui se prêtât par sa nature aux deux genres. Il prit Jeanne d'Arc, il eut deux fois tort: premièrement, parce que Jeanne d'Arc, malgré l'étrangeté des crédulités populaires qui se rattachaient à sa légende, était consacrée dans l'imagination des peuples par son patriotisme et par les flammes de son bûcher; secondement, parce qu'en souillant cette chaste figure par ses licences de style, il profanait tout à la fois la vierge et l'héroïne dans la femme. Il eut un troisième tort, c'est de se tromper sur la nature de son propre génie. Il n'avait de l'Arioste que la malignité, il n'en avait ni l'intarissable imagination, ni la franche gaieté, ni la naïveté d'enfant qui s'amuse lui-même de ses propres contes. Voltaire égratigne, Arioste caresse. On ricane avec l'un, on sourit avec l'autre. De plus, l'Arioste est amoureux, Voltaire n'est que libertin dans son poëme; aussi le succès de _la Pucelle_ ne fut-il qu'un succès de libertinage. Cette gloire même ressembla au sacrilége; elle laissa une tache indélébile sur sa vie littéraire.

La philosophie, qui est la suprême convenance de la vie, ne commence pas décemment par l'impudeur; Rabelais n'est pas le germe de Platon.

XII

Cependant cette diversion malséante à des travaux multiples et sérieux en poésie, en histoire, en érudition de tout genre, n'empêcha pas Voltaire de grandir en tout sens. Aussi, pendant cette retraite auprès de madame du Châtelet, qui dura près de vingt ans, sa renommée rayonna de là sur le monde entier. L'envie était conjurée par son absence de Paris. Les princes d'Allemagne se disputaient l'honneur de sa correspondance. Frédéric II, poëte avant d'être conquérant, s'honorait du titre de disciple et d'ami du solitaire de Cirey. La petite cour élégante, amoureuse, lettrée, du roi de Pologne Stanislas, père de la reine de France, le recevait avec madame du Châtelet tous les hivers à Nancy, tous les étés à Commercy. Cette cour était une école de belles-lettres, ornée de femmes charmantes et entremêlée de fêtes spirituelles. Une image de la Grèce de Sapho, d'Anacréon, de Sophocle, de Platon, se retrouvait dans un coin de la Lorraine; excepté l'impiété affichée, tout était permis par ce prince dévot, mais voluptueux, à ses courtisans. La mort presque soudaine de la marquise du Châtelet, qui mourut en couches à quarante-deux ans, changea en deuil ce bonheur, et dispersa ce cénacle de plaisirs et d'études.

La gravité de l'histoire ne permet pas de scruter anecdotiquement les contes sur la mort de l'amie de Voltaire. Entre madame du Châtelet et lui, l'amour était éteint, mais l'amitié la plus tendre survivait. La mort de cette compagne de sa jeunesse, de ses travaux, de sa gloire, à laquelle il avait consacré sa vie, le plongea, sinon dans un désespoir, au moins dans un vide éternel.