Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 7
Il fit une seule bonne brochure après 1815, _la Monarchie selon la Charte_. C'était la raison ramenée au service d'une monarchie nécessaire. Tout le reste de ses écrits politiques, d'ambition ou de circonstance, est mort avant lui, et ne méritait pas de vivre. C'était le style affecté du vieux français mal ressuscité pour donner au français une apparence de naïveté par le cynisme. Sa fortune ayant été compromise par son ambition inquiète en 1821, il mit en loterie son domaine de la _Vallée-aux-Loups_, à mille francs le billet. On ignorait alors la loi économique par laquelle la réduction du prix des billets augmente le nombre des souscripteurs. Il comptait sur le nombre de ses partisans dans l'aristocratie. Les ministres, ses ennemis, n'osèrent pas lui refuser l'autorisation; mais il fut trompé, il n'eut que trois souscripteurs, parmi lesquels M. Lainé, comme hommage, non aux opinions, mais au génie. M. Lainé refusa de reprendre l'argent de son billet. Mathieu de Montmorency acheta généreusement la dépouille de son ami. Chateaubriand n'avait rien fait encore pour le salut de son pays, mais il avait immensément fait pour sa gloire; la France fut ingrate: c'est son habitude; il ne s'adressait pas à un parti, comme les amis de Foy en 1829, ou de Laffitte en 1830. Tout hommage à un homme, qui n'est pas une insulte à un autre, ne réussit pas parmi nous. Nous n'aimons que la générosité haineuse qui, sous prétexte d'honorer un homme illustre, en déshonore un autre plus justement illustre que lui. Chateaubriand se tut, mais il ressentit l'injure au fond de son âme. On peut croire que la démocratie, qu'il servit de mauvaise grâce depuis ce jour-là, profita plus tard de cette faute capitale de l'ingrate aristocratie. L'homme est homme, il pardonne, mais il n'oublie pas. C'est sa faiblesse, mais c'est son droit.
LXXIII
Les Bourbons, qui durent en grande partie à Chateaubriand leur chute fatale, en 1830, ne lui durent qu'un grand service: la guerre d'Espagne. Malgré ce qu'en dirent les libéraux parlementaires du temps, cette guerre fut une grande et heureuse audace, digne d'un homme d'État. Les Bourbons, chefs de cette maison, ne pouvaient, sans déshonneur, voir la monarchie d'Espagne s'avilir et tomber, sans lui tendre la main. L'honneur, pour la monarchie consanguine, n'est pas seulement une décoration, c'est un devoir. Chateaubriand le sentit et osa faire de cette convenance, un dogme politique. Il rallia par là l'armée française à la maison des Bourbons, et fit rentrer la gloire sous ses drapeaux. C'était une grande idée toute simple; les peuples la comprirent. Ils comprirent peu les idées mixtes qui se refusent aux imprudences héroïques: le salut des circonstances douteuses où les Bourbons délibéraient. M. de Villèle penchait visiblement du côté de l'inaction, M. de Chateaubriand entraîna tout vers la guerre, et le dieu des projets généreux lui donna raison; la dernière grande action de la race de Louis XIV fut son ouvrage. On ne peut l'oublier, il perdit les Bourbons, mais il les illustra.
LXXIV
Voilà sa carrière d'homme d'État; quant à sa carrière d'homme de lettres, elle est beaucoup plus difficile à analyser; elle tient à son génie. La première question à résoudre est celle-ci:
Eut-il du génie?
Ce génie fut-il honnête dans l'usage qu'il en fit? Non.
Ce génie fut-il vrai? Non.
Ce génie fut-il juste? Non.
Ce génie fut-il grand? Oui. Moins grand cependant que s'il eût été toujours honnête, vrai, juste, et que sa grandeur eût été aussi honnête, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique dans l'expression; mais il eut du génie; il en eut même plus qu'aucun écrivain de son pays et de son temps.
Nous avons répondu que le génie ne fut pas toujours honnête. Était-il parfaitement honnête d'écrire l'_Essai sur les Révolutions_ en 1799 et d'écrire le _Génie du Christianisme_ en 1800?
Était-il vrai de vanter la révolution dans ses opinions et dans ses tendances aujourd'hui et de brûler ensuite ce livre pour qu'il ne se levât pas contre lui dans une carrière nouvelle, pour que ses amis ne pussent pas lui reprocher l'ombre d'une apostasie?
Était-il juste enfin, en politique, d'imaginer des lois inhumaines (_immanis lex_) contre la liberté de la presse, en 1819, et de professer ensuite la liberté illimitée de la presse, c'est-à-dire l'anarchie et la démagogie de la pensée la plus téméraire, dont Chateaubriand affecta le dogme, quand la versatilité de ses intérêts le poussait à se déclarer chef de l'opposition aux Bourbons?
Non, il ne fut ni honnête, ni vrai, ni juste, ni moral dans l'usage de son génie. Benjamin Constant, le plus inconsistant des hommes, eût-il eu ce génie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait un pont, fût-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet, pour passer avec bienséance de M. de Bonald à Carrel, et de M. de Marcellus à Béranger, de la monarchie à la république. La liberté illimitée de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiéter de ce qui était au delà! Était-ce d'un esprit juste et d'un sens droit? Fabriquer et vendre de la poudre dans tous les carrefours d'une capitale, est-ce une condition de la sécurité publique? Nous l'avons éprouvé en 1848, par nécessité temporaire d'une révolution où toutes les lois anciennes étaient abolies; mais une émeute violente en sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple tenait lieu de loi pour réprimer la démence du peuple. Était-ce à cette lutte armée d'un dictateur contre un autre que M. de Chateaubriand voulait conduire son pays? C'était un homme de magnanime témérité, armé d'une assez puissante imagination pour se faire illusion à soi-même. Voilà la vérité.
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Mais son génie était grand, quoiqu'il fût loin d'être irréprochable. À ses premières publications, les hommes s'aperçurent qu'il n'était pas comme les autres hommes. L'instinct leur révéla que le grand style perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouvé dans la Bible, était retrouvé dans les forêts du nouveau monde. Il n'y était pas pour les Américains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la philosophie du lucre; peuple sans ancêtres, pour lequel le passé n'existe pas, peuple brutal qui ne croit qu'à ce qu'il touche; mais il y était en germe dans l'immensité des oeuvres de sa nature, non encore épousée par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes nouveaux usés par la civilisation avec la nature sauvage que devait naître la nouvelle Bible de l'humanité. Chateaubriand était le prophète gigantesque et mystérieux. Il ne savait pas lui-même quel vent l'y poussait; c'était le souffle du vieux monde; c'était l'instinct mâle de la génération des choses cherchant comme la virginité des mers, des forêts, des solitudes pour y déposer la semence fécondante des langues mûres et rajeunies. Il respira un moment cette atmosphère amoureuse des terres virginales, il y déposa son génie, et _Atala_, _René_, le _Génie du Christianisme_ naquirent. Un nouveau prophète revint en Europe, apportant ces prodiges de parole. Chateaubriand paraît avec eux comme un météore; il ne sort d'aucune école, il est lui. Ne lui cherchez ni père ni mère, il est le fils du désert, l'enfant trouvé dans les forêts. Il ne sait d'où il vient, et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle, et toute la terre l'écoute. On fait silence à ses premiers balbutiements. Le vieux siècle expirant dans les convulsions s'étonne et se sent rajeuni.
Les lignes ébauchées dans _Atala_ et dans _René_ sont, dès le premier jour, une révolution littéraire. Elles éteignent seules le bruit d'une turbulente révolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace tous les autres, même celui de Voltaire, le dictateur de l'intelligence universelle; à peine s'en souvient-on encore, et il vient seulement de mourir au seuil des temps qu'il a créés. Ce jeune homme, cependant, ne faisait que de naître, personne ne lui avait rien appris, il n'était d'aucune école; à peine, avant de quitter Paris, avait-il causé avec quelques hommes médiocres du dernier siècle pour lesquels il affectait un culte: Ginguené, Esménard, Chênedollé, un peu Fontanes, Parny et à peine Chénier. Il regardait comme une rare fortune quelques vers plus que médiocres de lui pour lesquels il s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amitié, une place au _Mercure_, le recueil des naissances et des sépultures du temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire et des augures d'immortalité.
Il débarque, il voit, avec le regard du génie qui embrasse tout d'un coup d'oeil, l'ébauche des États-Unis; il méprise tout et passe; il prétend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur seul grand homme, pauvre, accusé, abandonné par ces démocrates rois de l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de là avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de sauvagesses, bohémiens du désert, qui dansent aux sons de la pochette d'un musicien français.
On voit qu'il s'amuse à faire à loisir la caricature de deux peuples dans une scène de cabaret. De là il va jusqu'à la cataracte du Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas même, lui si parfait descripteur, de décrire ce miracle des eaux, mais ce qu'il imagine est mieux que ce qu'il décrit; il rêve des amours sauvages et des mélancolies de solitude. Il revient avec ces ébauches dans l'esprit. C'est lui-même qui rapporte ses notes à son pays.
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Aussi voyez comme, à ses premières lignes, tout se bouleverse dans la littérature de la France et de l'empire! On dirait qu'un nouvel instrument musical fait résonner ses sons dans les concerts de l'esprit; on croit entendre les soupirs du vent dans les roseaux, les secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forêts, les chutes des cataractes dans les abîmes, les éclats de la foudre entre les rochers, et quelque chose de plus pathétique encore, les battements intimes du coeur, les frissons de l'âme, le suintement des larmes à travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la vieille langue; nul ne cherche à imiter l'inimitable; les uns ricanent par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'émerveillent en écoutant; la note grave est retrouvée dans les langues modernes, et ce jeune inconnu a sonné sans le savoir le sursaut du monde. Voilà l'effet universel et inspiré d'en haut de Chateaubriand.
C'est la _Bible_ des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la nature, _un homme grand nous a parlé_.
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Il était _grand_ en effet, la grandeur était son nom: _grand_, parce qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui ne savait que vociférer et tuer; _grand_, parce qu'il cherchait Dieu dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir et lire le nom de l'Incréé; _grand_, parce qu'il était triste comme Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et soeur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée. Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des larmes. La définition de l'univers, c'est la _douleur d'être né_, qui contient la douleur de _mourir_. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est le supplice de la vie.
Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est, elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, _Dieu_; il était religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.
Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait le démocrate. Ses bassesses, ses oeuvres, ses vulgarités, ses colères, ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût haineux contre les moeurs de cette race, qui ne sentait alors sa grandeur qu'en faisant sentir sa _terreur_. Cette haine du vulgaire faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: _Les pieds lui ont glissé dans le sang_. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand. Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.
LXXVIII
On pourra lui contester beaucoup des qualités qui concourent à former un génie accompli et à laisser de lui une idée digne de la mission d'un de ces hommes que la postérité relève après leur malheur ou leur mort.
Il ne fut point assez honnête pour être offert en exemple à l'avenir.
Il chercha à briller plus qu'à servir.
Il eut l'idée juste et la conduite fausse.
Il affecta des passions, des affections et des haines qu'il n'avait pas.
Il eut un rôle dans sa vie politique, au lieu d'une conviction, et il en changea souvent.
Il fut à lui-même sa première pensée: toutes les fois qu'il y eut à choisir entre sa patrie et lui, il ne songea qu'à lui-même; il prit le _décorum_ pour l'honneur, et l'honneur pour la vertu.
Tel fut l'homme, plus acteur que citoyen.
Malgré le nombre et l'éclat de ses images, il ne fut pas poëte. Le mystère qui donne à l'écrivain le droit de dire: _Je chante_, lui manqua; il ne fit jamais que parler et écrire, le chant inspiré faillit sur ses lèvres.
Mais, à cela près, il eut tous les talents qu'on peut emprunter à la terre, et que le ciel ne donne pas directement et mystérieusement à l'espèce humaine.
Et il eut même ces talents divers à un degré qui se fait reconnaître de lui-même, qui devient sa conscience dans l'âme d'autrui, qui réfute toutes les critiques, qui renverse toutes les jalousies et qui fait dire à tout un siècle: IL EST GRAND!
Cette exclamation d'un siècle est le sceau du génie.
Il fut et il restera le plus grand écrivain de la France dans un siècle où tout était muet, mais où tout allait renaître.
Il fut à lui seul notre renaissance.
L'avenir portera son nom.
Soyez grand, et moquez-vous du reste; vous êtes immortel.
LAMARTINE.
FIN DU CLXVe ENTRETIEN.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXVIe ENTRETIEN
BIOGRAPHIE DE VOLTAIRE
I
Voltaire, poëte, historien, philosophe, est l'homme le plus universel de l'Europe au dix-huitième siècle; l'universalité est surtout le caractère de son génie.
L'antiquité, sous ce rapport, ne peut lui comparer qu'un seul homme, Cicéron. Ces deux écrivains ont à eux seuls occupé l'espace de tout leur siècle; ils ont tellement confondu leur nom avec le nom même de leur patrie qu'on ne peut dire Cicéron sans que Rome tout entière se présente à l'imagination du lecteur, et qu'on ne peut dire Voltaire sans que la France apparaisse avec toutes ses grandeurs littéraires, tous ses talents et tous ses défauts, à l'esprit de l'Europe.
Ces deux hommes universels, Cicéron et Voltaire, ont d'autant plus de rapports entre eux que l'un et l'autre ont été plus que des poëtes, des écrivains, des orateurs; ils ont été des hommes dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire qu'ils ont agi en même temps qu'ils ont écrit ou parlé, et qu'ils ont participé, dans une proportion immense, l'un au grand mouvement des choses romaines par l'éloquence, l'autre au grand mouvement de l'esprit humain par la littérature et par la philosophie actives du monde moderne.
Quoique leurs talents, aussi supérieurs chez l'orateur romain que chez le poëte et le prosateur français, fussent d'un ordre très-différent, ils se ressemblent plus qu'on ne pense par ces trois caractères de leur génie: la _justesse_, l'_universalité_ et l'_action_. À ce titre, je n'ai jamais pu penser à Cicéron sans penser à Voltaire, et je n'ai jamais pu lire Voltaire sans penser à Cicéron. À un autre titre encore, ils se rappellent sans se ressembler: c'est par la vaste et longue influence qu'ils exercèrent sur leur pays et sur le monde. Ce sont deux conquérants pacifiques qui ont planté le drapeau de leur langue et de leurs idées bien au delà des limites de leur nation et de leur langue. Universels par leur gloire, ce sont les César et les Alexandre de la littérature; ils ont asservi de vastes provinces de la pensée humaine. Cicéron vivant fut égorgé par ses ennemis politiques; Voltaire mort fut assassiné dans sa mémoire et traîné mille fois par son nom aux gémonies des ennemis de la philosophie et de la renommée; ce sont encore deux ressemblances entre les deux destinées de ces deux grands hommes. Le temps de la justice et de l'apothéose est venu pour Cicéron, le temps de l'impartialité n'est pas venu et ne viendra pas de plusieurs siècles encore pour Voltaire. Essayons de le devancer en présentant ici un portrait véridique du philosophe français.
II
François-Marie Arouet naquit à Châtenay, petit village des environs de Paris, le 20 février 1694. Il ne prit qu'à vingt-cinq ans le nom de Voltaire d'un petit fief de sa mère dans l'Anjou. Son père était un des membres de la haute bourgeoisie de Paris. Des fonctions honorables, l'élégance des moeurs, la fortune et les lumières rapprochaient cette classe de l'aristocratie: il était trésorier de la Chambre des comptes. La Chambre des comptes, corps presque parlementaire, exerçait le contrôle de la comptabilité du royaume. Sa mère, Catherine Daumart de son nom, était une femme d'une grande beauté, d'un esprit délicat et cultivé, centre d'une société choisie d'écrivains, de diplomates étrangers et de courtisans qui recherchaient dans son salon les charmes de sa figure et de son entretien. C'est de cette mère enivrante et gracieuse que l'enfant reçut avec le sang le don de la grâce, le don le plus naturel de l'esprit de Voltaire. Son génie, en effet, commença par la grâce, ce don féminin qui est la jeunesse de l'esprit. Sa mère, à l'époque de la naissance de ce fils, était liée d'amitié avec un seigneur napolitain de haute naissance qui avait été également lié avec la mère du duc de Richelieu, l'ami futur et inséparable de Voltaire. Cette liaison du diplomate italien avec ces deux femmes, l'une de la cour, l'autre du parlement, et la ressemblance des deux enfants, de visage et de caractère, a fait rechercher sans preuve par quelques écrivains curieux des indices de parenté indirecte entre Voltaire et le duc de Richelieu. La verve étincelante et facétieuse de l'Italie méridionale aurait expliqué ainsi par sa source l'originalité étrangère et quelquefois burlesque de l'imitateur futur d'Arioste. Mais rien ne motive cette rumeur du temps que ces chuchotements de salon qui sont les vengeances de l'envie contre l'esprit et la beauté des femmes célèbres. On trouvera de meilleures explications de la ressemblance des deux amis dans la fréquentation des mêmes sociétés spirituelles, élégantes et licencieuses qui furent le berceau de leur esprit.
L'enfant reçut une éducation soignée dans le collége des jésuites de Paris; le Père Porée, son professeur de rhétorique, présagea un grand homme dans son élève. L'élève, à son tour, devenu grand homme, conserva un penchant de coeur pour l'éducation libérale des jésuites, et une reconnaissance filiale pour son maître, le Père Porée.
III