Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 6
Cette dernière phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, à l'ambition politique qu'il suppose et qu'il déplore dans M. de Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montré que l'ambition n'était pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays était mon unique pensée. Si j'avais voulu être nommé dictateur par soixante départements ou par la France entière, je n'avais qu'à laisser partir cinq ou six amis dévoués, chargés de dire: «_Nommez Lamartine_, il accepte.» Je fis le contraire et je fus nommé dans treize départements à la presque unanimité. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que, pour lui donner de l'autorité, il aurait fallu le fortifier par quelques victoires politiques qui n'étaient pas dans mon programme, à moins qu'elles ne fussent dans la nécessité, non de mon ambition, mais de la république des honnêtes gens en France. Je ne briguai donc pas un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'étant pas compris et en me faisant une multitude d'ennemis que mon désintéressement mécontentait et qui ne me l'ont point encore pardonné. Nous connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au delà des limites. Quant à moi, je n'ai pas partagé envers moi-même l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tâché d'être juste; était-ce modestie, était-ce justice? Je crois que c'était l'une et l'autre; dans tous les cas, ce n'était pas ambition. Le présent le prouve.
LXVII
«À propos de la mort de son père, Chateaubriand exprime la même idée que j'ai exprimée sur l'immortalité que la mort grave sur nos traits comme l'empreinte d'une grande _vision_.
«Un autre phénomène, dit-il, me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?»
«Lamartine a repassé sur cette grande idée dans _le Crucifix_. Elvire meurt:
De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté.
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Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète, Je n'osais m'approcher de ce reste adoré, Comme si du trépas la majesté muette L'eût déjà consacré!
«Ailleurs Chateaubriand dit en prose:
«L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la Religion! Quel labyrinthe de colonnes! quelle succession d'arches et de voûtes!...»
«René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique que tous les talents de notre âge suivront; car tous, à commencer par Chateaubriand lui-même, qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait supposé dans _René_, ils parcourront avec des variantes d'impressions le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage: l'Italie, la Grèce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pièce de _l'Homme_ où il faisait la leçon morale à lord Byron, a dit:
Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée. J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée; Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts; J'ai cherché vainement le mot de l'univers; J'ai demandé sa cause à toute la nature...
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Des empires détruits je méditai la cendre; Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre; Des mânes les plus saints troublant le froid repos, J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros; J'allais redemander à leur vaine poussière Cette immortalité que tout mortel espère. Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants, Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants; Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages, Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages, J'appelais, je bravais le choc des éléments. Semblable à la Sibylle en ses emportements, J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles, Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles. J'aimais à m'enfoncer dans ses sombres horreurs.
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Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune, J'avais lassé le ciel d'une plainte importune, Une clarté d'en haut dans mon sein descendit, Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.
«Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René. Lamartine engendre la sérénité, il la crée même là où il n'y a pas lieu; René engendre l'orage!
«Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire entrer dans le _Génie du Christianisme_, revenez au pur René des _Natchez_, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins justement qu'à lord Byron.»
M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de _l'Isolement_.
«Voici Chateaubriand en prose:
«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent dans un état impossible à décrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire, seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme un ruisseau d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.»
«C'est juste _l'Isolement_ de Lamartine, toujours avec la différence des complexions et des natures:
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un oeil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts: Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons; Et moi je suis semblable à la feuille flétrie: Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!
«Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie...» Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:
«La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais eu la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais! Ô Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Ève tirée de moi-même... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma vie.»
«On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.
«René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir. C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu ce qu'il désire: il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements sans cause précise: désormais il a son accident singulier entre tous, son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire: «Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: _on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand c'est un malheur_.» Et plus loin: «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.»
Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de Naples, dans _les Martyrs_, à des vers de moi sur le même paysage:
«Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome, et qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle pièce du _Passé_ à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux donner que la note):
Combien de fois près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts! Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'Amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits!
«N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de Chateaubriand-_Eudore_: «Attendre ou chercher une beauté coupable...?» Et encore, toutes ces stances célestes sur _Ischia_:
Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime: La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord; La fleur dort sur sa tige, et la nature même, Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.
Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée; Le pampre s'y recourbe en replis tortueux, Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée, De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
À la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin...
«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la suavité.»
On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, _le Suprême Verbe_.
La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de Velléda:
«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une _douleur_ pareille. Rien n'est affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font sourire: c'est plutôt _douceur_ que _douleur_ qu'il veut dire; il n'en est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange déchu, au plaisir de troubler un jeune coeur, et, mieux qu'une Ève encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la jeune Napolitaine dans les _Harmonies_ (_le Premier Regret_):
Mon image en son coeur se grava la première, Comme dans l'oeil qui s'ouvre au matin la lumière; Elle ne regarda plus rien après ce jour; De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour! Elle me confondait avec sa propre vie, Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux, Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.
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Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme; Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir; Elle n'attendit pas un second avenir, Elle ne languit pas de doute en espérance, Et ne disputa pas sa vie à la souffrance: Elle but d'un seul trait le vase de douleur, Dans sa première larme elle noya son coeur, Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile, Elle s'enveloppa d'un muet désespoir, Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...
«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance, et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une adorable élégie,--ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»
LXVIII
Je n'accuse pas l'intention du critique, dont la bienveillance est évidente dans toutes ces comparaisons du poëte en prose avec le poëte en vers; mais il se trompe bien en voyant dans cette élégie involontaire du _Premier Regret_ l'ombre de fatuité. Voici comment elle fut écrite quinze ans après la mort de la pauvre Graziella.
J'étais à Paris en 1827; c'était un dimanche d'été. Le jour était long: ma femme entra dans ma chambre et me pria de l'accompagner aux vêpres de Saint-Roch. J'entrai avec elle dans l'église pleine de musique et d'encens. Pendant qu'elle s'avançait près du choeur, je m'assis contre un large pilier du temple, et je laissai errer mes regards au bruit d'une psalmodie plaintive; sur les murs de l'édifice, un tableau, signé de Lécluse, était suspendu au-dessus de ma tête contre le pilier qui était à ma gauche. Ce tableau d'assez poétique intention, mais d'exécution médiocre, représentait une vierge en tunique blanche qu'on vient chercher dans son sépulcre; mais, à la place de la morte, on ne trouve qu'un lit de fleurs dont les gerbes fraîchement nées semblent répandre dans le cercueil merveilleux des parfums et des ivresses du ciel.
Ce tableau me rappela la fille d'Ischia que j'avais tant aimée et qui était morte de son amour, quelque temps après mon départ de Naples. Je ne m'étais jamais pardonné cette dureté de coeur tant déplorée et tant punie. Combien, en effet, n'aurais-je pas été plus heureux dans la suite de mes jours agités, si j'avais cédé à ses larmes et aux miennes, repris mes vêtements de jeune pêcheur à la _margellina_, épousé celle que j'aimais, et continué avec elle, dans cette simple famille de _camilleurs_, l'existence où j'avais trouvé le bonheur? Cette pensée me revint et me plongea pendant une heure dans des regrets qui ressemblaient à des rêves. Je m'y livrai bientôt sans résister, et j'écrivis sans plume dans mon coeur les strophes de cette élégie que M. Sainte-Beuve appelle _céleste_, et qui n'était que le retentissement harmonieux et déjà lointain d'une douleur vraie. L'office fini, je rentrai, muet et mélancolique, à la maison, et je m'enfermai dans une chambre pour écrire ces vers tout faits dans ma tête.
LXIX
Comme je finissais de les écrire, on m'amena des visiteurs que je connaissais à peine, mais que j'aimais déjà sans tenir compte des opinions politiques qui devaient bientôt après nous réunir, puis nous séparer, pour nous réunir encore. C'était M. Thiers et son ami M. Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidèlement son ami dans la vie, mais sans affronter les mêmes orages; ils s'assirent, et, voyant sur ma table des lignes inégales annonçant des vers, ils me demandèrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans difficulté, mais non sans que ma voix entrecoupée leur révélât l'émotion très-vive dont j'étais encore agité. Ils me parurent très-émus eux-mêmes, et ils se retirèrent en silence comme des hommes dont le coeur avait été trop vivement touché pour qu'ils pussent continuer l'entretien sur le ton léger et futile qu'ils avaient en le commençant. Quant à moi, je restai attendri et mélancolique le reste du jour.
Voilà le récit vrai de l'espèce de fatuité un peu barbare que Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, allée solitaire du jardin du Luxembourg, séparé alors du jardin fruitier des Capucins par un mur à hauteur d'appui du jardin de Catherine de Médicis, ne te souviens-tu pas des larmes amères et contenues dont j'arrosai tes dalles un jour où je lisais seul le dernier _Adieu de Graziella_, et où Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut étonné de mes larmes mal essuyées et me demanda vainement la cause de ma tristesse. Je ne la lui dis pas et nous nous séparâmes. Voilà encore une fois cette fatuité ostentatoire qu'il m'attribue! Voilà comme le critique se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature. Défions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice à la nature! Nous risquerions de calomnier même les larmes; l'homme sensible en cache plus qu'il n'en montre.
LXX
Quant à la faculté d'écrire les vers, Chateaubriand ne l'avait pas reçue plus que Voltaire; la poésie, dans sa vraie forme sérieuse (le vers), excepté la poésie badine, ne leur était pas naturelle. Le drame de _Moïse_, par Chateaubriand, ne fut qu'une imitation impuissante de Racine; il fit admirer, comme le paon, les découpures et les couleurs savantes de ses ailes, mais il ne s'en servit pas. La beauté du vers, comme toutes les autres beautés, est un mystère. On ne sait pas pourquoi ils sont nécessaires à la vraie poésie: moi-même qui ai plaidé contre eux, je ne le sais pas, mais je le sens. Ce n'est pas parce qu'ils disent plus de choses que la poésie en prose, ils en disent moins, les belles pages de Chateaubriand contiennent autant et plus de sens que les plus belles pages de vers; ils n'en disent pas plus, mais ils le disent mieux.
Je me suis souvent figuré que les plus belles pages de la langue, prose ou vers, étaient celles qui possédaient en elles le plus d'éléments de durée ou d'immortalité, et que ces éléments de durée étaient, on ne sait pourquoi, plus réunis dans les vers que dans la prose; en un mot, que le vers était plus immortel que la prose: pourquoi cela encore? Je ne le sais pas; mais, de même que certains éléments matériels possèdent, à formes égales, plus de vie et de durée que d'autres, et sont mieux faits par le Créateur pour résister au temps; de même, entre le vers et la prose, il y a la même différence qu'entre le marbre statuaire ou le bronze et la terre dont l'artiste construit sa statue. La forme est la même, mais la durée ou l'immortalité sont différentes.
La boue est destinée à vivre quelques jours, le marbre dure à jamais. Le sentiment que le sculpteur a de cette vérité influe à son insu sur la perfection de son travail.
Ainsi que je l'ai dit une fois en poésie moi-même:
Mais le vers est de bronze et la prose est d'argile.
Je présume que c'est là le secret de cette supériorité. Si ce n'est pas cela, je ne puis le découvrir.
Voltaire, lui aussi, le sentait. Je me souviens d'un passage de lui, moitié plaisant, moitié sérieux, dans une de ses lettres à Condorcet, à propos du drame en prose qu'il avait en mépris, et dont Diderot le menaçait:
«Quant aux barbares qui veulent des tragédies en prose, dit-il à Condorcet, ils en méritent: qu'on leur en donne, à ces pauvres Welches, comme on donne des chardons aux ânes! Cela passera, etc., etc., etc.»
LXXI
Revenons au rôle religieux de Chateaubriand.
La France, qui suait le sang sur l'échafaud de la Terreur depuis trois ans, et qui avait horreur et peur d'elle-même, cherchait à retrouver son équilibre et son ordre matériel dans la force de ses armes et dans la pacification de ses doctrines. Un véritable grand homme qui eût paru alors, le glaive dans une main, la modération dans l'autre, pouvait lui apporter la raison, la force et la paix; c'était une de ces époques où la dictature des soldats et la dictature des législateurs peuvent s'unir pour reconstituer un grand peuple; mais, il faut le reconnaître, la France, qui est le pays des armes, du génie et de la gloire, n'est pas le pays de la raison. Ses excès sont tous des passions ou des repentirs.
Les excès en tout sont la nature de la France, les réactions sont sa loi; Bonaparte, son héros, fut un despote; Chateaubriand, son écrivain, fut un apôtre peu convaincu du passé; l'opinion publique, leur pondérateur naturel, au lieu de les contenir l'un et l'autre, les encouragea; elle poussa l'un à l'empire, l'autre au treizième siècle: la conquête pour diplomatie, le concordat pour liberté religieuse, furent les deux pôles du gouvernement des soldats et du gouvernement des consciences. On eut des victoires au lieu de droit, et des cérémonies au lieu de culte: le _Génie du Christianisme_ y joignit le prestige de l'imagination et entraîna tout. Chateaubriand fut l'éloquent corrupteur du bien même; il ne se borna pas à assurer la liberté des âmes, il voulut leur asservissement. Les moeurs le secondèrent, et il alla, comme ambassadeur, porter lui-même à Rome le funeste présent qu'il avait obtenu du gouvernement de son pays. Voilà son début politique. Les temples furent remplis, les consciences, les unes favorisées, les autres opprimées, beaucoup vides; la révolution raisonnable avait été poussée jusqu'à la persécution, on la ramena jusqu'à la vengeance.
LXXII
Après l'insuccès des _Martyrs_, Chateaubriand dit adieu à la littérature et à la polémique religieuse. 1814 vit paraître la diatribe envenimée de _Buonaparte et des Bourbons_. Chateaubriand fut, dans cette brochure, le précurseur de la vengeance du monde contre l'oppression de l'Europe. Il prit le premier rang parmi les ingrats; il le prit aussi parmi les calomniateurs de l'infortune méritée, en calomniant même Bonaparte dans le récit mensonger de ses violences manuelles de Fontainebleau vis-à-vis du pape Pie VII.