Cours familier de Littérature - Volume 28

Part 5

Chapter 53,934 wordsPublic domain

Malgré les vices des _Confessions_, qui sont l'immoralité et le cynisme, on aime mieux un fou sincère qu'un sage prétentieux; Chateaubriand, dans le travail de sa vie, est vaincu par Jean-Jacques Rousseau dans le travail de dix-huit mois. Le cerisier de Thonon vivra plus que le château de Combourg; mais, au _Vicaire savoyard_ près, toutes les autres oeuvres de Chateaubriand sont très-supérieures comme style à Jean-Jacques Rousseau. Au lieu du démocrate inquiet, envieux et petit, on sent dans le gentilhomme breton l'aristocrate à cheval sans rivalité comme sans bourgeoisie, maniant sa pensée comme son épée, foulant aux pieds les choses mesquines et abordant les grandes avec la magnanimité du génie. On peut reprocher à M. de Chateaubriand beaucoup de vices, mais il y a trois qualités qu'il est impossible de lui refuser: l'_originalité_, la _nouveauté_ et la _grandeur_. Dites de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas d'avoir été l'Ossian de la France dans ses conceptions américaines, telles qu'_Atala_; d'avoir apporté au vieux continent quelque chose de la sève, sinon réelle, du moins imaginaire, du nouveau monde, et enfin d'avoir été grand comme ses déserts, ses forêts, ses fleuves, et d'avoir retrouvé pour ainsi dire la solitude de l'âme humaine, cette puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu! C'est le prophète de l'isolement, le patriarche des forêts; c'est à ce don de la solitude de son génie qu'il a dû, dès ses premiers ouvrages, la sauvage immensité de ses conceptions et l'infinie tristesse de ses images: la mélancolie est née avec lui dans la littérature française. Un mot de lui détache l'âme de tout ce qui la gêne ou la préoccupe ici-bas, et jette aux choses mortelles l'éloquence sans réplique du mépris. Dieu seul reste grand dans son style, et quelque ombre de cette grandeur divine reste attachée à l'écrivain lui-même et le rend grand comme lui.

Je défie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de Chateaubriand s'élève à l'instant dans votre âme. C'est son caractère, il est grand, parce qu'il est religieux; il est grand, parce qu'il est éloquent; il est grand, parce qu'il est triste; il est grand, parce qu'il est poëte! Laissez dire et passer les pygmées qui le raillent ou qui le nient. Il est grand comme le géant des pensées; ils ne lui mesurent pas l'orteil; ils rient, mais il pleure, lui; et, comme le rire est fugitif et que les pleurs sont éternels, les rieurs passent et le pleureur demeure.

Il est de plus possédé d'un éternel ennui. L'ennui est le mal du génie; c'est l'état des grandes âmes; c'est la sensation du vide dans l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est impossible de le remplir, excepté par la vertu ou par l'amour; aussi, voyez comme ce vide est vaste en lui; il croit le combler par la gloire, il l'acquiert jeune et elle lui laisse un profond ennui; il passe à la politique, à l'ambition même coupable, la politique et l'ambition le laissent plus ennuyé que jamais; de rien à une ambassade, ennui; d'une ambassade au ministère, ennui; d'un ministère à une révolution, des Tuileries à Gand en 1815, ennui; de Gand à Rome au retour, ennui; de Rome à Londres, ennui, ennui toujours; il s'impatiente et croit s'en défaire par ses vices; il se met à attaquer ce qu'il a défendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et l'ennui triomphe avec lui; il redevient royaliste et recherche une popularité équivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son impuissance le ressaisit pour la dernière fois; il s'adresse à la plus belle des femmes, et croit aimer; mais l'ennui est plus constant que l'amour; il se livre tard aux voluptés de la jeunesse, l'ennui l'obsède; il revient repentant à la femme aimée, puis il meurt à la fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il en meurt; mais cet ennui infini est son caractère et son génie, ôtez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux; mais il n'était pas fait pour le bonheur: il eût demandé avec larmes des larmes à Dieu; oui, il eût pleuré pour obtenir la gloire des douleurs.

LXIX

Tel fut exactement cet homme du dix-huitième siècle, plus grand que son siècle, mais plus croyant que lui.

Il dut y avoir à la fin du paganisme des hommes supérieurs, d'abord chrétiens, puis ramenés aux dieux de leur jeunesse par la poésie de l'Olympe et par la facilité d'un vieux culte rétabli; flottant d'une religion à l'autre, écrivant tantôt pour la nouvelle, tantôt pour l'ancienne foi de Rome, et mourant héroïquement comme Julien l'Apostat, en lançant au ciel le reproche terrible où le doute retentit à travers ces âges: «_Tu as vaincu, Galiléen!_»

Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'était le monde. Le culte de la renommée avait été au fond son vrai culte, il n'avait adoré que lui. On conçoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui l'entourent.

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'étaient plus; Mirabeau, Danton, Vergniaud avaient joué leur vie contre leurs doctrines et l'avaient perdue. Il ne restait qu'un homme, démenti vivant à toutes les théories, debout, l'épée à la main, sur toutes les ruines. Il commença par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et l'outragea; puis il assista à sa chute et le traîna dans la boue; puis il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus à le craindre; puis il se compara ridiculement à lui et le reconnut pour frère dans la gloire. C'était absurde.

Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de l'épée sont égales peut-être, mais jamais semblables; elles ne doivent pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les âmes. L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, troublée, incomplète, imparfaite comme elles; la pensée est idéale, pure, complète, parfaite comme l'idée. Celui qui les pèse dans la même balance ne les comprend pas: César est un monde, Cicéron un autre: pour être juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.

LXX

Le premier de ses ouvrages fut l'_Essai sur les Révolutions_, dont nous avons parlé; on pourrait mieux le qualifier: _Essai sur Chateaubriand lui-même_.

Il est évident qu'il se cherche et s'examine, en effet, dans ce livre du doute; mais les plus belles pages du _Génie du Christianisme_ sont tirées de ce livre. Ce n'est pas un livre d'incrédulité, c'est un livre de recherches, une espèce de Montaigne moderne appliqué à de plus graves sujets.

_Atala_ vint ensuite et commença ses prodigieux succès. Cette oeuvre n'était pas entièrement nouvelle; elle ne valait pas le _Paul et Virginie_ de Bernardin de Saint-Pierre, ce livre parfait, où la poésie des tropiques sert de cadre à la religion et à la sensibilité de l'Europe; mais les couleurs américaines et le contraste du délire de la nature amoureuse des forêts sauvages avec les rigueurs de l'ascétisme chrétien en font un tableau à part dans la littérature de cette époque; c'est le catholicisme espagnol vu à travers les ombres terribles des horizons transatlantiques d'un nouveau monde.

Le dessinateur est exagéré sans doute, mais le peintre est le Salvator Rosa des forêts et des fleuves. La femme meurt, et Chactas en reste stupéfié pendant sa longue et triste vie.

L'Allemagne produisait dans ce même temps, dans le roman de _Werther_, par Goethe, le roman du désespoir et du suicide. _Atala_ était le roman de l'espérance et de l'immortalité; c'était la séve nouvelle qu'un jeune émigré chrétien était allé chercher sous les lianes des forêts vierges, pour rajeunir une littérature épuisée en Europe et lui rendre la vitalité de la nature. On ne peut rien comparer à l'explosion de ce style en 1800. Elle ressemble à l'éclosion nocturne de ce palmier du désert qui fleurit une fois tous les cent ans et qui remplit les déserts du parfum qu'on ne respire pas deux fois dans sa vie; le monde en demeure ivre quelque temps et s'en ressouvient toujours.

Quelques esprits secs, jaloux, et chicaneurs avec leurs propres sensations, essayèrent de rire et de nier; mais les larmes prévalurent, et elles écrivirent le nom de Chateaubriand en traits de splendeur et de feu dans tous les coeurs jeunes. La royauté littéraire tressa pour son front une couronne de fleurs inconnues qui ne se flétrit plus. Son nom resta consacré du premier coup.

Nous qui devions bientôt naître, nous naquîmes de lui: volontairement ou involontairement, nous fûmes ses disciples.

LAMARTINE.

FIN DU CLXIVe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLXVe ENTRETIEN

CHATEAUBRIAND (SUITE)

LX

Après _Atala_, il publia dans le _Génie du Christianisme_ le court épisode romanesque, poétique et religieux de _René_.

_René_ est, selon moi, le plus accompli de ses ouvrages, s'il n'en est pas le plus irréprochable. C'est un frère qui aime à son insu sa soeur, et qui en est aimé.

L'ombre de l'inceste était une ombre néfaste à répandre sur cet amour, même vaincu. La religion en triomphe: Amélie se précipite dans un monastère; René ou Chateaubriand s'embarque et vogue, désespéré, vers l'Amérique.

Il revient et la trouve morte, voilà tout; mais c'est écrit par Chateaubriand; le mystère ajoute à l'amour. Jamais ces deux prestiges mêlés ne composèrent un tel breuvage pour des imaginations malades. La France littéraire n'a pas deux pages aussi enivrées. L'homme qui a osé les écrire fut plus et moins qu'un homme en les dictant, il fut le martyr du ciel et de la terre; il faut chercher son nom et ne pas le prononcer, comme celui de la passion ineffable devant l'ineffable feu du désir et les ineffables larmes de l'expiation.

LXI

Quant au _Génie du Christianisme_, nous en avons dit notre pensée; c'était tout, moins la conversion.

Un parti l'adopta, l'autre le répudia. Le style seul fut unanimement admiré, mais l'admiration n'est pas de la foi. La foi y manquait, elle n'était pas remplacée par le luxe des expressions; c'était de l'admirable dorure, ce n'était pas de l'or. Les chrétiens sincères ne s'y trompèrent pas, la rhétorique seule le regarda et le regarde comme un monument de la langue.

Chateaubriand partit peu de temps après pour son pèlerinage en terre sainte; c'était une croisade à lui tout seul; elle ne parut sincère qu'aux adorateurs du Tasse: imitation sans portée de la chevalerie du quatorzième siècle par l'homme qui, trois ans auparavant, avait écrit à Londres l'_Essai sur les Révolutions_; mais son style charma ses ennemis même.

Il traversa rapidement la Méditerranée et un coin du Péloponèse pour évoquer dans une phrase magnifique Léonidas sur les ruines de Sparte, Argos et Athènes.

Nous avons été nous-même surpris, quelques années après, à Smyrne, du peu de sérieux que M. Fauvel et les antiquaires européens, qui se souvenaient de son passage, attachaient à ses prétendues recherches dans leur domaine; il ne cherchait que la renommée de savant en débris de toutes les antiquités, il commentait quelques textes de Spon ou des vieux voyageurs, et il passait à d'autres catacombes, rapportant de Jérusalem quelques bouteilles de l'eau du Jourdain, où les moines du couvent m'assurèrent qu'il n'avait même pas été. Je ne sais que croire à cet égard; la description qu'il fait du fleuve et de son lit est si peu exacte, qu'elle peut laisser quelques doutes à ceux qui, comme moi, l'ont suivi de l'oeil, du pied du Liban jusqu'à la mer Morte. Quoi qu'il en soit, il passa quelques jours enfermé dans le couvent des Pères de terre sainte à Jérusalem, et copia sur les monuments sacrés de cette ville de longs itinéraires qui grossirent le nombre de ses pages et l'autorité de ses volumes; puis il revint à Carthage, d'où il rentra par l'Espagne en France.

LXII

Son _Itinéraire_ eut un prodigieux succès; c'était la gloire moissonnée à vol d'oiseau par un homme de génie sur les sites consacrés du monde: les gens de lettres y trouvaient des phrases mémorables; les chrétiens, des dévotions exemplaires; les savants, des textes sacrés; tout le monde, des descriptions pittoresques achevées, et l'intérêt qui s'attachait alors aux navigations d'un homme célèbre embellies par un écrivain supérieur. C'était la grande flatterie de l'antiquité adressée à tous les partis qui veulent être adulés, assez de vérités pour être intéressant, assez de mensonges pour orner le vrai, et surtout assez d'élégance et de perfection de langage pour enchanter tous les lecteurs. Voyager ainsi, c'est cueillir les fleurs de la terre; mais, pour les offrir au monde, il faut les rassembler en gerbes, où chaque couleur, en contraste avec l'autre, présente un tableau brillant ou touchant aux yeux.

Tout voyageur est un peintre. Le plus parfait des écrivains devait être le plus parfait des voyageurs. Chateaubriand avait été l'un et l'autre. Le monde fut charmé, et l'_Itinéraire à Jérusalem_ fut et demeure son chef-d'oeuvre. Sa renommée fut achevée, il ne lui resta qu'à décroître.

LXIII

Mais tout homme dans les arts prétend toujours monter un peu plus haut que son talent. Chateaubriand, malgré l'élévation du sien, ne fut pas exempt de cette illusion: le chef-d'oeuvre idéal du temps où il écrivait était le poëme épique; il en portait le germe et l'ambition dans son sein.

On ne savait pas encore alors que le chef-d'oeuvre était un livre original, prose ou vers: pour être original, il faut être vrai, non pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vérité selon soi, c'est la sincérité. Quiconque n'est pas sincère n'est pas et ne peut pas être original.

Homère fut sincère dans son temps, car les fables de l'Olympe étaient réputées vraies par tout l'univers grec et même égyptien. Il lui suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en croyait encore une partie. L'_Odyssée_ et l'_Énéide_ étaient des hymnes populaires; le _Ramayana_, dans l'Inde, était un texte de la religion de la contrée. Du temps de Dante, bien que les crédulités populaires du poëte toscan fussent mêlées aux cynismes populaires de Florence et de Pise, le fond était ignoble, mais vrai pour les rues de ces villes. Le Tasse, plus tard, mêlait avec génie les vérités du catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou infernales de son époque. Enfin, de nos jours, les mystères de la rédemption étaient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la _Messiade_, racontée en vers sublimes par ce poëte mystique de la rédemption.

Ce furent là les derniers chantres de poëmes épiques que le monde moderne pût lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient sincèrement avec eux; mais l'âge épique passait avec eux. Le raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le poëme épique disparaissait de nos habitudes littéraires.

On pourrait appliquer la poésie chrétienne aux plus sublimes définitions de Dieu, aux plus hautes vérités morales dont le christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout homme doué de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or, comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les deux pôles du monde extérieur, dans le poëme épique dont l'universalité est le caractère, le poëme épique fut anéanti; on ne put remplacer les merveilles réelles que par les chimères que l'homme de talent chercha à faire croire aux peuples, c'est-à-dire le merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux de caprice n'était plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus de sanction que la poésie de l'imagination et plus de vérité que la vraisemblance.

Les poëmes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succédèrent aux poëmes sérieux. Milton seul, avec son poëme du _Paradis perdu_, exploita l'ancienne poésie religieuse, et encore ce fut le poëme littéraire plus que le poëme religieux. L'époque était passée.

LXIV

Chateaubriand crut, comme un enfant, que le poëme épique pouvait renaître et conquérir un renom impérissable à son auteur, pourvu qu'il eût un grand talent; il oublia du même coup le fond qui était la foi, et la forme qui était le vers, forme idéale et parfaite du langage humain.

Il trouva un beau sujet: la lutte du christianisme naissant et du paganisme mourant; l'un persécuteur par habitude, l'autre conquérant par le martyre, au confluent des deux doctrines.

C'était bien le sujet de poëme le plus poétique qu'on pût présenter aux hommes. Mais, pour en faire un poëme épique transcendant, il y fallait la foi préexistante du monde; et dans l'exécution, il fallait le vers, qui donne au langage plus de prestige et au sens plus d'autorité.

Si Chateaubriand eût été un grand poëte au lieu d'être un grand prosateur, et s'il eût conçu son poëme rationnel sur les vérités les plus acceptées de son siècle, en morale, en politique, en religion; s'il eût vulgarisé quelque vérité nouvelle, pleine de Dieu, comme elles le sont toutes, et qu'il eût popularisé et divinisé ces vérités par un style en vers digne de Dieu et des hommes, il est à croire que le genre humain posséderait un poëme épique de plus, et la France un véritable et immortel poëte épique.

Mais il n'éleva pas sa pensée si haut et il ne lui imprima pas un vol si saint; il n'aspira pas à révéler à l'univers une masse de réalités nouvelles et à ramener à Dieu un chaos d'esprits égarés, pour commenter et adorer son nom. Il pouvait être créateur, il ne fut que copiste; il s'imagina élever par la perfection du style la copie au niveau de l'original, il se sentit capable d'élever le poëme en prose au-dessus du _Télémaque_, la première des copies de ce genre: en copiant une copie en prose, il crut égaler Homère et consacrer son génie à la postérité. On ne peut concevoir comment un esprit aussi juste et aussi puissant put se faire une telle illusion d'amour-propre; mais enfin il se la fit et il écrivit à tête reposée le poëme d'Eudore et de Cymodocée. Ce fut son écueil.

LXV

Mais cet écueil fut émaillé par lui de paysages pittoresques, de tableaux enchanteurs et variés, de portraits variés, de scènes pieuses, empruntées aux deux religions, d'invocations aux deux muses de la plus gracieuse et de la plus sublime éloquence, et des morceaux de prose poétique les plus achevés.

Le public ravi y fut un moment trompé; il crut que la religion chrétienne avait produit son fruit littéraire, et que l'homme du christianisme allait faire oublier l'Homère de l'Olympe, mais cette séduction du talent ne fut pas longue; on reconnut bientôt que l'enfer sans terreur et le paradis sans espérance n'étaient que des parodies sans réalité des enfers et du paradis païens, mille fois moins intéressants que ceux de Virgile et d'Homère, car ils étaient sans foi; cela ressemblait à tous ces enfers et à tous ces cieux dont les peintres modernes barbouillaient les dômes des églises en imitant ridiculement Michel Ange, et où la perfection des contours ne produisait pas même l'illusion de la réalité.

Le martyre de la jeune vierge chrétienne et du héros converti amenait la catastrophe et rendait l'univers chrétien. On s'étonnait qu'un si vaste résultat fût produit par une si mince machine poétique, et que le prophète du dix-huitième siècle n'eût pas inventé pour changer le monde quelque chose de plus neuf et de plus grand que la rêverie d'un enfant de choeur, en l'honneur de la croix de son Dieu, au bruit des cantiques sacrés et au parfum de l'encens évaporé du saint sacrifice.

Ce livre tomba comme conception à ce niveau; il n'en resta qu'un petit nombre de pages merveilleusement écrites çà et là, et recueillies comme des exemples de rhétorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore et de Cymodocée, épitaphe des prétentions du génie humain à ressusciter le poëme épique dans un siècle où il n'y avait plus de foi que dans le raisonnement des âmes pieuses et dans l'avenir des idées fortes. Le poëme épique avait suivi le convoi des fables mortes; il n'appartenait à personne de les faire revivre.

Le poëme épique littéraire pouvait peut-être prolonger un moment l'illusion de son existence par quelque chef-d'oeuvre de langue, que les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils lurent Virgile, sans croire à ses miracles, mais en croyant à son génie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage fût écrit en vers, et en vers tellement inimitables que la perfection de la forme fît oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reçu de la nature tant de dons du talent, n'avait pas reçu ce complément de ces qualités qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration, l'inspiration qui est à la langue ce que l'explosion est à la pensée, c'est-à-dire la force et la soudaineté intérieure du sentiment qui le fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue à la fois du même coup l'auditeur et le poëte. Ce don, comme tous les dons parfaits, est un mystère que les hommes n'ont jamais pu se donner, parce qu'ils n'ont jamais su le définir. Ni Démosthène, ni Cicéron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Mirabeau, ni les premiers des écrivains ou des orateurs dans toutes les langues antiques ou modernes, qui ont essayé d'atteindre à cette perfection du langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laissé après eux dans leurs oeuvres que des débris de leurs tentatives, témoignage aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des poëtes par la force et par la soudaineté de la sensation; aucun d'eux n'a pu dérober une strophe à Pindare ou dix vers à Homère, à Virgile, à Pétrarque, à Racine, à Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier effort, la force leur manque, ils échouent, ils restent en arrière, ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la prose, ils se sentent vaincus. Moi-même, très-indigne que mon nom soit prononcé après de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer comme écrivain en prose à M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu de jours, dans un critique célèbre de mon temps, quelques lignes où mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en étais non pas convaincu, mais frappé. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa belle étude littéraire intitulée _Chateaubriand_:

LXVI

Il commence par comparer la belle image du cygne dans Chateaubriand à l'image du même oiseau qu'il trouve dans les premières _Méditations poétiques_. L'image en prose de Chateaubriand est admirable; nous regrettons de ne l'avoir pas en ce moment sous les yeux pour la citer. Puis, voilà la même en vers.

«L'image du cygne, dit M. Sainte-Beuve, est dominante, elle y est comme perpétuelle.

Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées, S'attachant comme un lierre aux débris des années, _Voit_ avec l'avenir s'écrouler son espoir! Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.

Le poëte est semblable aux oiseaux de passage Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois; Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords; et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.

«Ce n'est pas là de l'imitation, c'est de l'émulation. Nobles poëtes, pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifié jusqu'au bout votre emblème, sans jamais ternir votre blancheur?

«Plus on a aimé les poëtes sous cette forme idéale qu'ils nous ont donnée d'eux-mêmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas réalisée en tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mêlés ensuite à la poussière et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir; et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de _changer la clef_, et il recommence sur un mode inférieur une cantate, encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.»