Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 4
Il se réfugia alors dans un appartement obscur, au rez-de-chaussée de la rue du Bac, avec sa femme, son estimable secrétaire, M. Danielo, et quelques fidèles domestiques. Sa gloire, réduite à la voix d'un petit nombre d'amis, parmi lesquels on remarquait le publiciste de la République, M. Carrel, et le poëte du peuple, M. Béranger, lui formait la cour de la popularité impartiale; c'est là qu'il vécut et qu'il mourut, un jour de juin 1848, au bruit de la bataille que nous livrions dans les rues de Paris aux partisans insensés de la République de 1793. Cette bataille dura trois jours, les tumultes couvrirent son dernier soupir et empêchèrent la France d'entendre le bruit de l'agonie de son grand homme. Sa vieillesse seule l'aurait retenu dans l'inaction pendant cet accès de guerre civile; il n'aurait su à quel parti se rallier pour combattre avec lui; son amitié pour Carrel et ses adulations aux hommes de son bord l'auraient empêché de combattre les républicains; son légitimisme d'apparat l'aurait empêché de combattre avec les républicains patriotes et modérés; ses principes et ses goûts aristocratiques l'auraient empêché de combattre avec les meurtriers de tout ordre et de toute civilisation; sa soif de popularité l'aurait empêché de se prononcer contre la lie du peuple. Fatale condition des hommes qui, à force de vouloir plaire à tout le monde, se sont rendu toute action impossible! Adorateurs du vent, qui ne veulent que ses caresses et qui, quand la tempête s'élève, restent immobiles faute de pouvoir faire un choix; odieux aux vaincus, inutiles aux vainqueurs, suspects à tous et n'ayant plus qu'à mourir ou à se cacher aux mêmes dans leur coupable popularité; mais de conscience, point!
LX
Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pût dire pour qui il avait sérieusement vécu: nul ne perdit à sa mort, excepté le parti du talent, mais ce talent prodigieux n'avait été utile à personne.
Un cri d'admiration fut sa seule épitaphe; ce sera aussi sa seule postérité. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et un homme d'État, impliqués dans un même homme, compromette à tout propos son oeuvre politique devant la multitude, par ses professions de foi philosophiques, téméraires et radicales, qui aliènent de lui la liberté et la raison d'une partie de son siècle. Non; ce serait intervertir l'esprit du siècle lui-même et remonter au symbole impératif d'un autre âge qui défendait de penser en religion, à moins de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sensé, ce serait un retour au moyen âge. L'âge dans lequel nous vivons est une époque de doute, d'éclectisme et de transition, où tout le monde est convenu d'abriter sa conscience dans la liberté de croyance, de respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas devoir adhérer nous-mêmes, laissant à Dieu de juger dans sa science universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de sa mystérieuse essence.
La religion vraie, la morale pure, la paix nécessaire entre les hommes sont au prix de cette franchise religieuse et tolérante qui laisse à chacun sa foi, sans prêter à personne des armes pour opprimer la foi d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolérance est respectable, nous ne pouvons pas respecter de même l'affectation, plus ou moins suspecte, d'un écrivain qui arrive en France avec une profession de foi philosophique déjà imprimée, et qui, trouvant le gouvernement incliné, ainsi que son chef, à un culte d'État unique et dominateur, change à l'instant de note, déchire son livre philosophique et en compose sur-le-champ un autre d'après les principes opposés, et se pose en apôtre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque, à son retour de Londres, il écrivit avec toutes les séductions de son génie personnel le livre du _Génie du Christianisme_, au lieu de l'_Essai sur les Révolutions_.
LXI
On répond: Mais vous interdisez donc à un écrivain le droit de se corriger et de penser le lendemain autrement qu'il ne pensait la veille? Non; nous ne disons pas qu'un tel homme soit coupable, mais nous pensons qu'il est légitimement suspect d'avoir changé par des motifs humains des opinions qui doivent être _surhumaines_, à moins d'être simulées.
C'est ce que les lecteurs du _Génie du Christianisme_ eurent le droit de conclure, surtout en ne voyant pas éclater, dans la vie de ce Tertullien, les vertus chrétiennes dont il faisait profession dans son livre. On le considéra comme un déclamateur éloquent et habile, au lieu de le respecter comme un chrétien converti et convaincu. Dieu avait raison, mais les hommes n'avaient pas tort.
Il fut récompensé de son livre par Bonaparte qui le nomma d'abord secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre en Valais.
Il renonça à ces deux postes par des motifs purement humains; mais, peu de temps après, il chanta, dans son discours à l'Académie, un hymne à son prince et une malédiction à la Révolution, pour se faire pardonner la malédiction à la chose par l'hymne à l'empereur.
LXII
Je ne prétends pas soutenir, au reste, qu'à partir de cette époque de la publication du _Génie du Christianisme_, M. de Chateaubriand n'ait pas été un chrétien sincère dans la foi qu'il avait adoptée par cette magnifique et éclatante conversion littéraire. Non; je dis seulement que l'imagination splendide et complaisante de l'écrivain avait plus de part que la conversion et la conscience à cette foi; foi de bienséance plus que de sincérité, mais cependant point hypocrite. Il avait été élevé par une mère et par des soeurs chrétiennes; tout ce qu'il y avait de tendre dans son âme était chrétien. Ses premiers exils en Amérique, son émigration, ses misères, même en Angleterre, avaient été subis sous l'influence des sentiments chrétiens; les grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forêts, des fleuves, des cascades, qui l'avaient frappé dans son voyage, étaient empreints de cette couleur; il les avait reflétés dans _Atala_ et dans _René_, ses premières ébauches; il avait pensé, il avait rêvé en chrétien; sa haine même, si naturelle, contre les persécutions et les martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donné quelque chose de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacré comme le foyer de ses pères; tout son coeur et toute son imagination étaient restés ainsi de la religion du Christ. Sans doute, à son arrivée en France et pendant son séjour à Londres, où il écrivait l'_Essai sur les Révolutions_, ses premières impressions s'étaient évaporées, et la philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait déteint sur ses pensées, mais son âme n'avait pas été altérée jusqu'au fond par ces doctrines décolorées et froides qui désenchantent l'esprit sans attendrir le coeur; et, quand il rentra dans sa patrie, au milieu des ruines faites par l'incrédulité, et des efforts d'un gouvernement hardi et réparateur pour rattacher la France à ses anciens dogmes par des repentirs avoués et par des réconciliations politiques entre les armées et les autels, il ne lui fut pas difficile de renier le culte nouveau, qui n'était encore que doute, et de se rattacher aux douces habitudes de son imagination comme à d'anciens amis éprouvés avec lesquels on vient prier dans les mêmes temples et dans la même langue, après être rentrés sous les mêmes cieux.
C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il céda sans résistance, et qui, si elle ne gêna nullement sa vie, ne lui permit plus de vaciller dans ses théories religieuses. «_J'ai pleuré et j'ai cru_,» avait-il dit dans la première phase du _Génie du Christianisme_. _J'ai rêvé et j'ai cru_, pouvait-il dire ensuite dans toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succès dans les lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que j'aie vécu avec la vérité, pourvu que je sois mort avec l'unité, cette bienséance de la vie.
Mais la vie et la mort ne sont pas une bienséance, elles sont un acte de foi; on peut honnêtement dire: Je doute, mais je respecte. Aller plus loin, c'est mentir.
LXIII
La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus, à dater de ce moment, qu'un jeu désespéré d'ambition; la correspondance qu'il entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame Récamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses désirs, qui était de renverser les libéraux modérés du ministère, pour créer et protéger un ministère de royalistes auxquels il prêterait son talent, puis, de le renverser ensuite et de se substituer seul à M. de Villèle, il semble d'abord ressentir ou affecter pour madame Récamier une passion de jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses ambassades à Paris pour s'enivrer de sa passion équivoque auprès d'elle, dans la solitude et dans le désintéressement de son amour; puis, après le congrès de Vérone et sa nomination au ministère des affaires étrangères, d'autres passions moins platoniques paraissent le refroidir et l'éloigner de madame Récamier. Les excuses et les défaites interrompent à chaque instant cette correspondance. Madame Récamier s'aperçoit sans doute de cette éclipse, en devine les objets nouveaux, et, ne pouvant les éloigner de lui, se résout à s'éloigner elle-même.
On ne connaît que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les aventures, les scandales, les déchirements de cette époque de sa vie; mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est impossible de ne pas croire.
À la fin, madame Récamier, suivie par deux amis dévoués, Ballanche et Ampère, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopté l'enfance, part inopinément pour l'Italie, où elle passe deux ans.
Le ton de la correspondance est forcé, embarrassé, mais la correspondance subsiste toujours, pénible à lire, comme les désaveux d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.
Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractère a des traces.
«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, écrivait M. de Chateaubriand à madame Récamier, ce voyage était très-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à l'_user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.
«Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez un peu à la _justice_ et à l'espérance. Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.
«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»
LXIV
De Paris à Lyon, de Lyon à Turin, les mêmes billets suivent madame Récamier sur la route de Rome, comme des adieux que la distance affaiblit et qui perdent de leur expression à mesure que la distance augmente. Elle n'y répondait que par de rares lettres dont l'accent n'avait plus que la langueur des regrets. Il est évident qu'elle se sentait à charge, qu'elle voulait éviter à son tour la contrainte et l'humiliation d'un changement si pénible en l'homme qu'elle avait aimé, et que le voile de l'absence et de la distance pouvait excuser aux yeux de leurs amis communs. Cela était d'autant plus nécessaire, que des affaires d'argent perdu dans des affaires de bourses étrangères avaient, disait-on, compliqué et aggravé des affaires de coeur entre M. de Chateaubriand et une des personnes, objet de ses nombreux attachements.
Les détails sont inconnus; mais, quand on lit les doux repentirs qu'il confesse lui-même dans sa correspondance secrète avec madame Récamier, les fautes de fidélité sont manifestes.
«Je veux racheter par ma vie entière les peines que je vous ai données pendant deux ans.»
Cette époque est triste, malgré le pardon généreusement accordé par madame Récamier. Tout se ressoude dans la vieillesse, excepté les coeurs brisés par les déchirements de l'affection. L'amour est un dieu sans miséricorde, parce qu'il est absolu.
LXV
Après ces jours d'égarement à la fois personnel et politique, madame Récamier passa deux ans en Italie. La correspondance entre elle et son infidèle adorateur fut quelque temps amère, puis froide, puis languissante, puis affectée.
Les événements politiques se déroulèrent et placèrent, comme nous l'avons dit, M. de Chateaubriand à la tête de la coalition des mécontents de tous les partis pour en former le parti de la ruine des royalistes.
Louis XVIII mourut en roi; Charles X fut quelques jours populaire. Chateaubriand profita de cette détente des opinions pour se réconcilier avec le roi nouveau et avec sa fortune évanouie. On ne lui marchanda pas les conditions. Il redevint ambassadeur à Rome avec toutes les faveurs pécuniaires qu'il put désirer.
Sa liaison avec madame Récamier redevint intime. Le pape mourut; il eut au conclave le succès que désirait la France: l'élection d'un souverain pontife modéré et royaliste.
Aucun ministère ne l'inquiéta en France. On ne semblait occupé qu'à se débarrasser de sa présence à Paris, pour éviter ses rivalités d'ambition qui auraient compliqué les difficultés du règne. Ce furent les belles années de sa vie publique, son exil victorieux, qui lui permettait d'accorder à ses ennemis des ministères une trêve honorable. Charles X ne l'aimait pas et ne songeait point à le rappeler à la tête des affaires, où il le croyait dangereux.
Il s'occupait à faire les honneurs de la France à Rome. M. de la Ferronnays, son ami, tenait le gouvernail des affaires étrangères, à Paris. Ce ministère neutre, et respecté des deux partis, servait de prétexte à Chateaubriand pour ne point ébranler les hommes du cabinet; mais M. de la Ferronnays étant tombé malade, les rivalités semblèrent près de renaître. Un ministère intérimaire de trois mois, sous M. Portalis, fut remplacé par le ministère du prince de Polignac, annonçant un coup d'État. M. de Chateaubriand donna sa démission et voulut parler au roi; le roi refusa de le recevoir. Les journées de Juillet emportèrent la monarchie et le monarque. Le flot de la révolution passa, comme de coutume, par-dessus la coalition qui l'avait provoquée.
La situation trompée fut embarrassante; ses compromissions trop éclatantes avec la légitimité lui rendaient impossible son adhésion au nouveau gouvernement. Ses professions de foi et d'amour à la liberté de la presse ne lui permettaient pas de s'unir à la déclaration de haine à la presse, prélude des ordonnances de Juillet.
Il resta seul. Qu'est-ce qu'être seul contre un peuple? C'est être ridicule ou fanfaron; son génie l'empêchait d'être ridicule, il ne lui restait que de vaines fanfaronnades royalistes; ou bien de s'allier avec les républicains alors impuissants et d'emprunter quelque fausse popularité à ses ennemis naturels. Où cela le conduisait-il? À de nouvelles inconséquences. Le silence eût été plus innocent et plus digne, mais sa nature lui interdisait le silence. Il s'était vanté de renverser à lui seul, avec sa plume, une révolution; il ne savait que la flatter.
LXVI
En 1844, les légitimistes imaginèrent de porter un défi impudent à cette révolution en passant avec éclat une revue de leurs forces à Londres: c'était la revue des ombres.
Y avait-il une folie comparable à celle d'un parti éclipsé qui ne pouvait présenter en ligne de bataille pour généraux que des avocats ou des hommes de lettres, et pour soldats que des enfants ou des vieillards, reste d'une noblesse émigrée, en suspicion à la masse du peuple? M. de Chateaubriand eut la faiblesse d'aller à Londres pour y recevoir quelques puérils hommages; il en revint plus seul que jamais.
Il reprit sa plume, et n'espéra plus que dans l'impossible. Sa réputation d'homme d'État finit avant lui. Il s'enferma dans un cénacle de vieillards avec madame Récamier, qui avait au moins la grâce de ne vénérer en lui que son immortalité vraie, c'est-à-dire le génie littéraire.
Elle lui avait pardonné les nombreuses infidélités de sa vieillesse, madame de Chateaubriand lui pardonna celles de tous les âges. Elle le traitait en enfant. Il la perdit un an avant sa propre mort. Ses jours à lui-même s'avançaient; l'ennui, cette maladie du génie fourvoyé, le punissait de toutes ses fautes; il avait simulé une mélancolie trompeuse dans sa jeunesse; une mélancolie vraie et découragée le rongeait. Sa foi était d'attitude, mais l'attitude ne console que le corps: il était très-malheureux. Il ne pouvait supporter la solitude dès que madame Récamier lui manquait; il ne devait qu'à elle les heures de diversion qu'elle lui ménageait dans ses journées; sa bonté de femme lui servait de génie: la bonté est le véritable génie des femmes supérieures.
Quoi qu'on ait dit d'elle, la nature ne l'avait pas faite à moitié, elle avait l'esprit de son âme, et cette âme était digne d'habiter un si beau corps.
LXVII
Enfin la mort vint, à près de quatre-vingts ans, dénouer doucement cette vie si mémorable et souvent si coupable de ce grand homme. Le 4 juillet, nous apprîmes qu'elle était finie. Dans un autre temps, c'eût été un événement national, mais le bruit qu'il avait trop adoré couvrit l'émotion publique par une émotion plus personnelle à la nation.
Avec madame Récamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison solitaire, que quelques amis de la dernière heure qui jouissaient de leur fidélité à la mort. Cette mort fut douce et silencieuse comme le moment où l'âme confiante dans la miséricorde se jette avec tremblement dans le jugement de Dieu.
Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mérité des reproches, mais il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.
Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il était fait pour l'être. Ce qu'on pense et ce qu'on écrit est la meilleure partie de ce qu'on fut; le reste ne dépend pas de nous. La nature lui donna plus que la fortune; et s'il eût été vertueux, le pays aurait reconnu en lui une de ses plus resplendissantes renommées.
Comme pensée, il peut rivaliser avec avantage les premières grandeurs littéraires de la langue: Bossuet, né dans des circonstances plus simples, n'eut pas plus de solennité, il n'eut qu'à se mettre au service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du peuple, l'autre l'obéissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un enfant. Il ne vit que par son style; ôtez le style, il ne reste que l'architecte du sophisme; on est obligé, en lisant, de le reconnaître pour un immense lettré, mais non pour un véritable grand homme. Nul ne s'aviserait d'apprendre la philosophie historique à ses enfants, d'après la généalogie de la maison de David sur une montagne de l'Idumée. Le centre du monde est partout où souffle l'esprit de Dieu. Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des siècles un rocher stérile de Sion; la famille humaine n'est que la race de Melchisédech. Il a construit le poëme sacerdotal de la Judée, il l'a pris pour l'histoire universelle. Admirez le poëte, mais ne donnez au philosophe qu'un crédit d'admiration. Cette théocratie de Bossuet est la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie grandeur, celle de la vérité, manque à ce philosophe.
Fénelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus humaine; c'est le poëte des chimères, le genre humain ne subsisterait pas un jour sous les lois qu'il rêve de lui donner. Ses songes charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les sages, moitié d'admiration, moitié de pitié. Il est doux, mais puéril comme un enfant qui conte ses fables à sa mère; on l'aime, mais on ne le croit pas.
Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il écrit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jésuites et les jansénistes ne sont déjà plus.
Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est autre chose qu'une comédie et qu'un conte. Le sérieux, et par conséquent le religieux, manque à son génie. L'éternelle plaisanterie est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en raillant son oeuvre, le ridicule peut toucher au blasphème. Voltaire est parfait dans sa prose ou dans ses facéties en vers, mais on craint de rire de soi-même en riant avec lui; le dernier mot de toute chose n'est pas un éclat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie n'est pas la sagesse; tout détruire n'est rien fonder.
Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.
LXVIII
Jean-Jacques Rousseau est celui des écrivains français auquel Chateaubriand aspire le plus à ressembler dans sa jeunesse; il a des larmes dans le style; sa sensibilité lui fait illusion, il la prend pour la vertu et pour la vérité. Il tente dans le _Génie du Christianisme_ de faire une réaction contre son modèle. Il prend l'attendrissement pour la conviction, ce n'est pas cela: le sophisme, quelque larmoyant qu'il soit, n'en est pas moins sophisme. Il touche, il charme, mais il ne persuade pas. Il laisse un beau livre, mais point de doctrine; c'est un Jean-Jacques Rousseau retourné. Plus tard, il tâche de refaire les _Confessions_ de Rousseau dans ses Mémoires posthumes; mais la naïveté vraie du philosophe génevois lui manque; elle s'évanouit à force de travail sous sa plume, et les _Mémoires d'outre-tombe_ ne sont que la caricature des _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau.